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Chers aventuriers égarés, bienvenus dans mon royaume souterrain où le Chaos, les Ténèbres et la Folie sont les seuls maîtres à bord ...

16 Jul

Les Retombées, Jean-Pierre Andrevon, 1979 (réédition en 2014)

Publié par Benedict Mitchell  - Catégories :  #Alcôves

Les Retombées, Jean-Pierre Andrevon, 1979 (réédition en 2014)

Au dos d'une couverture dépouillée mais à la symbolique équivoque, le résumé est d'une limpidité telle qu'elle ne laisse aucun doute quand au thème de la nouvelle :

" En 1979, Jean-Pierre Andrevon imagine un coin de France, le jour d'Après. "

En 102 pages, l'un des plus grands auteurs de la Science-Fiction (mais pas que) français nous livre une réflexion lourde de questions sur les thèmes de la menace nucléaire (et de la terreur qu'elle engendre), le complexe militaro-industriel, le mensonge d'état ou encore du contrôle politique.

Dans un petit coin de France, au cours d'une après-midi printanière et ensoleillée, l'éclair a surpris tout le monde. Assourdissant, dévastateur, brutal, certains ont eu la présence d'esprit d'adopter, lors du cataclysme, un réflexe salvateur. Se recroquevillant au sol en se protégeant du mieux qu'ils le purent, ils s'en sont pour l'instant sorti. Dans un paysage dévasté, saturé de poussières et de cendres irrespirables ils se sont trouvés, rassemblés pour enfin parvenir à trouver un abri. Traumatisés, apeurés, l'esprit rempli de questions auxquelles ils ne peuvent trouver de réponses, ils tentent de surmonter et de digérer la catastrophe dont ils viennent d'être frappé. Mais à peine quelques heures plus tard, un convoi militaire itinérant, qui sillonne les abords de la petite ville à la recherche de survivants (pourrait-on penser), vient les récupérer pour les emmener dans un camp militaire où règne une forte et intense activité. Parqués comme des bêtes, leurs questions restant sans réponses, les survivants semblent peu à peu perdre tout espoir. Les ressemblances avec l'Histoire sont de plus en plus nombreuses, troublantes même pour certains qui, malgré la situation, ne peuvent s'empêcher de s'interroger sur ce qui pourrait réellement être derrière cette " façade ".

Les Retombées, Jean-Pierre Andrevon, 1979 (réédition en 2014)

C'est avec cette nouvelle que je découvre Jean-Pierre Andrevon, qu'on ne présente plus aux aficionados de la SF, bien que le Monsieur se soit illustré dans d'autres genres tels que le fantastique, le policier, l'horreur et même la littérature jeunesse. Je dois dire que j'ai été agréablement surprise par le style et la finesse de son écriture. Les descriptions et métaphores sont pleines de poésies, bien qu'emplies de noirceur et de désolation vu la thématique.

Il est impossible de ne pas se sentir concerné par les thématiques abordées dans la nouvelle. Que se passerait-il si cela nous arrivait ? Comment réagirions-nous si nous étions projetés dans une telle apocalypse nucléaire ? Le plus glaçant dans Les Retombées, c'est que même si le désastre nucléaire qui semble avoir eu lieu n'est pas foncièrement meurtrier (comparé à Tchernobyl par exemple), il n'en reste pas moins que les faux semblants sont nombreux et omniprésents. Qu'est-ce qu'on cache aux survivants ? Pourquoi sépare-t-on les hommes des femmes & enfants ? Où sont passées les femmes par la suite ? Que font précisément les militaires dans ce camp ? Quels ont pour but les examens médicaux et les questionnaires que les hommes doivent remplir ? Le héros, François, hallucine-t-il ou a-t-il raison de se montrer paranoïaque ? Nous sommes forcés de constater qu'à sa place, nous nous trouverions très certainement dans le même état d'esprit.

L'ambiance est oppressante à chaque instant. Le parallèle avec les camps de concentration saute tout de suite aux yeux, par moment on pense même à " Si c'est un homme " de Primo Levi, pour le côté complexe militaro-industriel brutal même si les hommes, ici, ne sont pas exécutés sommairement. Leur condition de bétail enfermé, parqué, qui reste maintenu à l'écart de l'information, ainsi que d'une certaine humanité, est manifeste.

Quand à l'épilogue, il ouvre le champ des possibles et des interprétations diverses et variées. Et cela nous fait réfléchir sur notre société actuelle, sur les mensonges de ceux qui nous gouvernent pour nous maintenir dans l'ignorance et mieux nous contrôler, nous asservir.

Non, on ne devient pas paranoïaque pour autant en lisant Les Retombées, mais on réfléchit. Et pour celles & ceux qui n'auraient pas encore ouverts grands les yeux sur notre monde, peut-être cette nouvelle y aide-t-elle. C'est cela même la force d'un livre quel qu'il soit : nous amener à réfléchir à des questions fondamentales, à lutter contre l'asservissement, les mensonges, l'oppression.

< EXTRAITS >

" Pour François, l'éclair n'avait duré qu'une fraction de secondes ; mais il faut dire qu'il s'était immédiatement couvert les yeux de ses mains, puis jeté à plat ventre sur le sol après avoir tourné le dos à la déflagration, inspiré peut-être par la lecture de vieilles brochures de la Protection civile. "

(...)

" ... Dans l’immédiat, on va vous demander de bien vouloir vous rendre aux douches. C’est une première mesure de décontamination externe, heu… valable pour tout le monde. Cela ne veut naturellement pas dire que vous soyez contaminés. Il est même très probable que la plupart d’entre vous ne présentiez pas le moindre degré d’irradiation, les retombées ayant été très… quasiment inexistantes. "

(...)

" Tous se levaient d’un bond, tous la peur au ventre – et ce n’est pas un cliché : la peur, c’est cette main chaude qui vous agrippe les entrailles, qui serre, serre, vous comprime les viscères, remonte en traversant le diaphragme, vous empoigne le palpitant juste à hauteur de vie. Et ça fait mal ! Et ça vous coince le sang dans les artères, et ça le relâche, et ça le recoince, et… "

(...)

" (...) Il pleut !

C'est la pluie, les gars ! C'est la pluie...

Il flotte, c'est de la bonne vieille flotte !

François, enkysté entre deux omoplates saillantes, une aisselle aigre, des bras noueux, une bedaine poussive, se désenclava. Le groupe se défaisait, des bourrades volaient, et des claques sur les épaules. La tension avait fait place à une exubérance forcée. Des hommes se dirigèrent vers la porte. Il pleuvait. C'est normal, se disait François. La forte chaleur dégagée par une explosion nucléaire provoque une inversion brutale de température dans les hautes couches de l'atmosphère. Des orages suivaient, et la pluie entraînait vers le sol des particules radioactives en suspension. Avait-il plu sur Hiroshima ? " Sortons ! " criaient-ils. " Ne sortez pas ! " eut envie de hurler François. Mais les mots restèrent dans son esprit. Il demeura debout à quelques mètres de la fenêtre, fixant le ciel au-dessus du camp, où la féerie géométrique de l'orage dessinait périodiquement des entrelacs de zébrures roses, violettes, bleu lumière, sur fond de volutes roulantes sortant de l'obscurité avec le craquement métallique d'un disjoncteur relevé, y rentrant sur le premier coup de gong frappé par un géant cuivré.

Là-bas, un groupe d'hommes cognaient contre la porte.

- Saloperie ! C'est fermé...

- Ouvrez, bordel de Dieu, c'est une prison, ici, ou quoi ?

- J'ai jamais vu ça ! On nous prend vraiment pour des cons, dans cette tôle ! "

Les Retombées, Jean-Pierre Andrevon, 1979 (réédition en 2014)

MA NOTE : 4/5

Une nouvelle intelligente, oppressante, à la limite du militantisme politico-écologique pourrait-on même dire. Le suspens est là, omniprésent tant on retient son souffle quand au sort des quelques personnages que l'on suit dont François.

Le seul petit bémol que je pourrais émettre concerne François, justement, le personnage principal qui pense un peu trop avec son phallus. Dans une telle situation je ne suis pas sûre qu'on fantasmerait sur les survivants qui nous accompagnent, mais bon, certains ont le sang plus chaud que d'autres après tout...

Néanmoins je regrette un peu la fin, qui tombe un peu comme un cheveu sur la soupe.

" Quoi ? C'est fini ? Déjà ?!! ", voilà ce que j'ai pensé lorsque la dernière phrase était avalée, une pointe de tristesse se faisant ressentir amèrement. Le propre de la nouvelle c'est de se conclure sur une ouverture, certes. Les codes sont donc respectés en fin de compte.

En tout cas, Les Retombées m'aura donné envie de lire d'autres ouvrages de Jean-Pierre Andrevon ! Quand à ouvrir les yeux sur les thèmes développés dans la nouvelle, nul besoin pour moi, ils le sont déjà. Mais vous concernant,est-ce la cas ?

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