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Chers aventuriers égarés, bienvenus dans mon royaume souterrain où le Chaos, les Ténèbres et la Folie sont les seuls maîtres à bord ...

" Fumerolles ", Benedict Mitchell, Août 2015 (Nouvelle pour le concours d'écriture Les Dyschroniques 2015)

Publié par Benedict Mitchell  - Catégories :  #Les Maux

" Fumerolles ", Benedict Mitchell, Août 2015 (Nouvelle pour le concours d'écriture Les Dyschroniques 2015)

" Rédigez une nouvelle de science-fiction sur les thèmes de la terreur nucléaire, du complexe militaro-industriel, du mensonge d'État, du contrôle politique à partir des Retombées de Jean-Pierre Andrevon.

L'histoire que vous écrirez doit se passer dans un futur moyennement proche et un lien doit exister avec Les Retombées. "

En voilà un concours très intéressant !!

Malheureusement, ce texte n'a pas été retenu pour être publié, mais il n'en reste pas moins qu'il est pour moi l'un des textes les plus forts que j'ai écris à ce jour.

Peut-être parce que la gent masculine en prend un peu pour son grade ^^, peut-être parce qu'il y avait mieux pour le jury, je vous invite à découvrir ce texte inédit et à me donner vos impressions !

Personnellement je n'ai pas le moindre regret, j'ai écris un texte que j'aurais aimé lire en tant que lectrice, et surtout : je me suis fais plaisir !

" Fumerolles ", Benedict Mitchell, Août 2015 (Nouvelle pour le concours d'écriture Les Dyschroniques 2015)

FUMEROLLES

I. AVANT L'ORAGE

Cela faisait maintenant dix jours que les habitants de la vallée pouvaient observer ces étranges fumerolles depuis les sommets enneigés des montagnes qui les entouraient de tous les côtés. La région n'était pas réputée pour être volcanique. De mémoire d'anciens, jamais on avait observé pareil phénomène géologique. Mais l'une des habitantes du village de Coteaux-Sur-Haies savait que ces fumerolles étaient annonciatrices de mauvaises nouvelles. Funestes.

Elle n'avait que trois ans lorsqu'un mystérieux incident nucléaire était survenu dans son village d'origine, perdu au milieu de nulle part. Elle était, certes, trop jeune pour se souvenir avec précision de cette sinistre journée, mais elle avait cultivé le souvenir de cet évènement. Ce qu'on avait attribué à une fuite de réacteur nucléaire, ayant entraîné une explosion aux retombées minimes, n'était pas toxique. C'était la version officielle. Myriam se souvenait encore de cet étrange camp, dans lequel elle avait séjourné avec la femme qui l'avait recueillie juste après l'explosion, et de ses deux enfants, une fille blonde qui avait le même âge qu'elle ainsi qu'un garçon de 7 ans. Myriam avait pu retrouver ses parents, bien des semaines plus tard. Mais ils n'avaient plus été les mêmes. Elle n'avait eu de cesse d'enquêter de son côté pour comprendre ce qui s'était passé ce jour-là, et les jours d'Après, dans ce petit coin de France... Ce qu'elle avait découvert dépassait l'entendement.

Pour sa propre sécurité elle était partie refaire sa vie à l'autre bout du pays, là où personne ne la connaissait, et elle s'était efforcée de rester le plus loin possible des risques nucléaires. Mais bien des sources de pollution recouvraient tout le paysage en 2019. Les ondes wifi, téléphoniques, satellites, radio, les chemtrails, pas une seule parcelle du territoire français ne semblait être épargnée par les innombrables fléaux de notre société moderne. Il en était de même à travers toute la surface terrestre. Nos propres déjections technologiques, censées être le résultat de nos plus belles réussites scientifiques.

Myriam avait à présent 40 ans. Écœurée par les miasmes de son temps, elle avait choisi de vivre seule, et de ne pas devenir mère. Elle était une fille de la montagne, elle l'avait toujours été. Aussi, après le décès de ses parents, elle avait revendu les modestes biens de la famille et avait tout quitté pour traverser le pays et vivre de l'élevage de chèvres. Rien n'était plus apaisant pour elle que d'être entourée de sa tribu de caprins. Elle goûtait chaque jour à la quiétude d'une vie d'ermite, passée au contact de la nature. Ses seules interactions avec ses congénères humains se résumaient au marché hebdomadaire sur lequel elle vendait son lait et ses fromages de chèvre. Elle en profitait alors pour se ravitailler et finissait par regagner sa cabane, perchée sur le flanc de la montagne, loin de tout. Dès que les premières fumerolles étaient apparues non loin de sa ferme, sur le versant du Mont Noir, un mauvais pressentiment s'était répandu en elle. Les souvenirs avaient alors rejailli dans sa mémoire avec une force qu'elle ne soupçonnait pas. Les retombées la menaçaient toujours. À quels dangers invisibles et silencieux avaient-elle été exposée ce jour-là ? Si l'on en croyait les examens médicaux qu'elle avait passé dans sa jeunesse, elle ne garderait aucune séquelle physique de cet incident. Mais au fond d'elle-même, elle savait qu'on ne pouvait pas faire confiance à la médecine moderne. Cette dernière se cachait derrière un tas de mensonges et de lobbys pharmaceutiques, intéressés uniquement par les profits. " Il n'y a pas de maladies, seulement des malades ". Les médecins, avec la complicité du gouvernement et de l'industrie pharmaceutique, rendaient les gens malades exprès, afin de mieux contrôler le parcours de soin qu'ils devraient forcément emprunter pour se soigner. Un cercle vicieux. Une machine à engranger toujours plus d'argent, implacable et mortelle. La recrudescence des cancers, de maladies qui n'existaient pas dans le passé, d'allergies toujours plus virulentes, ces médicaments qui ne faisaient plus effet, bref, tout cela était pour Myriam le signe que la population était manipulée, constamment, pour engraisser un système complètement pourri et corrompu jusqu'à son cœur. Finalement, l'homme, qui se vantait d'être un génie, n'avait rien à envier aux pires parasites terrestres qui détruisaient les terres qu'ils foulaient, après avoir aspiré toute vie et détruit la faune & la flore environnantes. À l'échelle de la vie sur Terre, en à peine un infime fragment de seconde, il avait sacrément endommagé sa mère nourricière, avec son plus grand mépris. Il ne respectait plus rien. Les signes étaient nombreux et récurrents depuis une décennie. Les catastrophes climatiques se multipliaient, avec des intensités de plus en plus marquées, et toujours plus de victimes. Les " incidents " et autres désastres naturels, imputés à des erreurs humaines, se multipliaient. Bien sûr, à chaque fois, comme par hasard, les autorités compétentes publiques se voulaient toujours rassurantes et assuraient à qui voulait l'entendre qu'il n'y aurait pas de conséquences sur l'écologie, ainsi que sur notre santé. Mensonges ! Myriam était consternée. Bien qu'elle vivait recluse sur sa montagne entourée de ses chèvres, elle avait conservé un accès au monde moderne via internet. Ainsi, elle pouvait continuer à observer, de loin, ces sombres évènements. Elle était révulsée par la réaction des gens qui se désintéressaient de tout cela. Il en allait de leur santé, de celle de leurs enfants. C'était comme si on avait annihilé leurs propres capacités de réflexion, et qu'on influençait leurs besoins vitaux : boulot, maison, voitures, vacances, télévision, consommer toujours plus ! Les prédictions des scientifiques, malgré leur côté alarmant, se voulaient rassurantes malgré tout. Nous avions, selon eux, encore du temps avant d'avoir épuisé définitivement les énergies fossiles de la planète. Nous disposions, selon eux, d'une cinquantaine d'année, avant que l'on puisse commencer à constater les premiers effets du réchauffement climatique et de l'exploitation intensive de notre planète. Tout cela n'était que des foutaises pour Myriam. Le compte à rebours avait déjà commencé. En 1979. Ils avaient eu une quarantaine d'années pour s'entraîner, analyser, projeter leur desseins machiavéliques. Les discours complotistes qui grouillaient sur le net parlaient constamment de la menace qu'ils représentaient. Mais les médias ne faisaient que les diaboliser pour mieux les discréditer et taxer leurs prophéties et leurs articles de " fantaisistes " et " farfelus ". Les médias étaient l'outil de propagande par excellence d'un régime totalitaire à la solde d'un Nouvel Ordre Mondial sans le moindre scrupule. Son objectif : contrôler la planète et le vivant, pour mieux coloniser le reste de l'univers par la suite. S'opposer à eux, les dénoncer, s'était se condamner soi-même. Myriam l'avait compris et avait choisi de se taire, de se faire oublier. Prendre des risques pour alerter des gens qui s'en moqueraient royalement, non, ça n'était pas dans sa conception des choses. Puisque tous ces crétins refusaient d'ouvrir les yeux, de se réveiller, de prendre conscience de la réalité qui les entourait, soit ! Elle les laisserait croupir dans leur merde. Elle n'avait rien d'une héroïne.

*

Le soleil venait de disparaître derrière la cime blanche des colosses de pierres alignés face à l'horizon. Le ciel se nimbait de teintes enchanteresses, allant du parme en passant par l'orange rosé. Les cieux s'embrasaient avec toute la magnificence dont la nature était capable. La plupart des habitants de la vallée s'émerveillèrent de cet ultime spectacle, insouciants, inconscients de la menace imminente qui allait s'abattre sur eux. L'été arrivait à grands pas, l'air se réchauffait, parfumé de senteurs enivrantes. Les esprits étaient légers, gavés de soleil. Nul ne vit en ce magnifique et intense coucher de soleil le signe d'une catastrophe, un peu à la manière des Augures de la Rome Antique. Les gens ne regardaient plus vraiment le ciel, ou tout du moins, ils n'y voyaient plus que ce qui les rassuraient. Des quadrillages dans le ciel ? Ce n'était que des nuages, ou des traînées sans danger laissées par les innombrables avions qui arpentaient le ciel, jour et nuit, même en dehors des couloirs aériens. Il ne fallait pas voir le mal partout !

Myriam fermait ses volets lorsqu'à quelques centaines de mètres d'elle, vers le sommet, jaillirent de nouvelles fumerolles, encore plus hautes que celles qu'on pouvait déjà observer depuis dix jours. Un sifflement strident se faisait entendre. Elle en eu la chair de poule, sans savoir vraiment pourquoi. Fuir. Le mot résonnait, hurlait, dans son esprit. Puis les cloches de ses chèvres tintèrent depuis l'étable et elle en eu un pincement au cœur. Non, elle ne pouvait pas fuir et laisser ses chèvres là. Et où irait-elle le cas échéant ? Il n'y avait plus d'espoir. La fin était programmée. " Et elle serait pour bientôt " ! pensa-t-elle. Tout ce qu'elle pouvait faire, vu que l'ensemble de la planète était condamné, c'était de rester là, en paix, à s'occuper de ses chèvres et de respecter son environnement. Rien de plus. Rien de moins. Sans s'en préoccuper davantage, elle rejoignit sa petite cabane en bois après s'être assurée que l'étable était bien verrouillée. Les attaques de loups, et d'autres prédateurs, étaient plutôt rares dans la région, mais pas impossibles. L'intérieur de son logis était assez sommaire et spartiate. 30m², un lit, une table et une chaise, un fauteuil, une armoire, un bureau avec sa chaise, et un mur rempli de bibliothèques chargées de livres disparates. Un petit coin-cuisine avec l'essentiel, le minimum vital. Un cagibi attenant où étaient stockées un tas de provisions en conserve. Le seul élément moderne était un ordinateur portable, qui n'était pas de facture récente mais il lui suffisait à surfer sur le web. Bien que l'endroit paraisse des plus rustiques, il ne fallait pas se fier aux apparences. Le toit de la petite maison de bois était recouvert de panneaux solaires, et sous les fondations de la maison se trouvait tout un système de pompe à chaleur et de récupération d'eau de pluie. Myriam avait tout fait construire elle-même, avec minutie, de même que l'obsession du détail pour l'écologie responsable et autosuffisante. Elle n'était pas en mesure d'alimenter tout un village en électricité, mais cela suffisait amplement pour un simple ordinateur. Pour internet, elle disposait d'une liaison satellite. Ce n'était pas parfait mais il lui avait semblé nécessaire de conserver un lien virtuel avec le monde dont elle faisait malgré tout partie, qu'elle le veuille ou non.

La boule au ventre, elle se résigna à aller se coucher, bien que l'envie de faire quelques recherches sur l'origine de ces fumerolles suspectes la titillait. Elle était épuisée par sa journée de labeur, comme tous les jours. Elle décida de remettre cela au lendemain. Le sommeil vint la cueillir presque instantanément, faisant se diluer les quelques gouttes d'inquiétudes qui avaient déjà commencé à se distiller dans son âme tourmentée.

*

La nuit dans les montagnes était fraîche et silencieuse. Parfois le hurlement d'un rapace nocturne, en chasse, se faisait entendre. Seul le vent, qui sifflait avec plus d'intensité, entrecoupait la chape de silence oppressante. Depuis peu, le bourdonnement des volutes de gaz s'échappant ici et là remplissait les pentes abruptes. Cette nuit-là, cependant, une activité inhabituelle régnait au cœur de la montagne. Des camions bâchés, de types militaires, sillonnaient les cols en direction des sommets. Un étrange ballet se déroulait dans la vallée, invisible des villageois endormis et retranchés à l'intérieur de leurs logis. Une procession qui cheminait lentement, et sans bruit, vers des hauteurs inaccessibles la plupart du temps. Le convoi était entrecoupé de véhicules blancs, des plus inhabituels. Des camions immaculés et anonymes, sans la moindre mention sur leurs origines et leurs fonctions. Tous se dirigeaient vers les fumerolles, et disparurent au détour des cimes.

*

Le sommeil de Myriam était agité. Elle fuyait à travers la vallée. Des cendres grises et noires tombaient en masse du ciel. Ses tympans sifflaient atrocement. Sa vue crépitait encore de l'intense flash de lumière qui avait éclairé la montagne en pleine nuit. Désorientée, paniquée, la respiration gênée et sifflante, Myriam errait. Elle cherchait à descendre vers le village mais ses pieds se prenaient dans les caillasses qui jalonnaient le chemin de terre, recouvert d'une neige nauséabonde. Un paysage lunaire, dévasté. Un silence de plomb. Seul le raclement de sa respiration venait fixer le temps qui s'écoulait de battements lugubres. Myriam tournait le dos à sa maison, à la montagne. Elle claudiquait durant une éternité. Le jour s'était levé mais le soleil ne parvenait pas à passer à travers l'épais et poisseux brouillard qui recouvrait la totalité du paysage. Elle voulait se retourner mais son instinct lui commandait de fuir le plus vite et le plus loin possible. Sa curiosité fut la plus forte et elle se fit violence pour arrêter de dévaler la pente et faire face à ce qu'elle pressentait. En à peine une seconde elle le vit, haut dans le ciel, malgré l'épais voile opaque qui en descendait. Alors que les connexions se faisaient instantanément dans son esprit en état de choc, elle se sentit happée par le sol et plongea dans un gouffre sans fin. La dernière image que son esprit garda en mémoire fut celle d'un immense champignon de feu qui illuminait les sommets, desquels se déversaient des volutes enflammées, noircissant déjà les neiges inaccessibles.

Elle se réveilla d'un bond en hurlant. Nimbée de sueur, le cœur battant la chamade, elle se leva aussi vite que ses jambes le lui permirent et courut en direction de la minuscule salle de bain pour s'asperger le visage d'eau fraîche. Elle capta brièvement son regard dans le miroir et se fit peur en découvrant ses traits horrifiés. " Ce n'était qu'un rêve... un cauchemar ! Non, ça ne va pas recommencer.., pas ici, non. " À mesure que ses yeux se fixaient sur l'intérieur rassurant de sa cabane, les souvenirs du cauchemar commençaient déjà à s'estomper. Cependant, quelque chose subsistait, profondément ancré dans ses tripes. Elle devait en avoir le cœur net. Incapable de se contrôler, elle s'empressa de passer quelques habits d'extérieurs pour aller sillonner les environs, équipée d'une lampe torche et d'un fusil de chasse dont elle ne se séparait jamais, au cas où sa route croiserait celle d'un loup, ou d'un autre prédateur. Elle vérifia que le canon était bien chargé, prit une poignée de cartouches et les fourra dans la poche de son anorak et sortit dans la fraîche obscurité. Il était à peine trois heures du matin, la vallée était encore plongée dans la pénombre et le sommeil, mais son esprit capta un faible bourdonnement, lointain. Inhabituel, ce bruit en pleine nuit car les routes de montagnes n'étaient guère sillonnées. La peur au ventre, elle décida d'éteindre sa lampe, malgré la prudence qui lui ordonnait de ne pas le faire. La lune éclairait faiblement le paysage, aussi Myriam jugea que cela lui serait largement suffisant. Elle ne devait pas attirer l'attention. Après tout, elle connaissait la zone comme sa poche. Elle était dans son élément, pour l'arpenter quotidiennement depuis presque sept ans maintenant. Tout en faisant attention là où elle posait les pieds, elle grimpa longuement vers la petite route qui menait au Mont Noir. Elle n'en avait pas fait l'ascension depuis quatre ans, aussi espéra-t-elle y arriver sans prendre de risques inconsidérés. À mesure qu'elle grimpait, le bourdonnement se rapprochait et alors qu'elle arrivait en vue de la route, cachée derrière un amas de gros rochers, elle les vit. Des dizaines de camions et de véhicules dont seuls les phares perçaient l'obscurité en une multitude de paire d'yeux lumineux et menaçants. Elle se jeta contre le premier rocher et rampa pour observer l'intrigante procession. Tout cela n'était pas bon signe. Elle en aurait mis sa main à couper. D'abord les fumerolles, et maintenant ces camions qui montaient vers elle ne savait quoi. " Il faut que je sache où ils vont ! ". Elle se retourna vers la vallée et vit sa maison au loin en contrebas. La peur lui dévorait les entrailles. La voix dans sa tête lui disait que c'était trop dangereux, que ce n'était pas à elle de faire ça, qu'elle ferait mieux de regagner sa maison et sa vie de bergère sans histoire. Alors que la raison essayait de se frayer un chemin, une autre voix, celle de la quête de la vérité, s'insinuait avec véhémence dans son âme. Le souvenir de son cauchemar encore tout chaud était bien vivace, de même que ce qu'elle avait vécu quarante ans plus tôt, à l'autre bout du pays, dans ce petit coin isolé, avec tous ces gens. Les retombées. L'internement qui avait suivi. Et les trop nombreuses questions qui s'étaient imposées à elle durant toutes ces années. La mort de ses parents. Deux leucémies, déclarées à deux mois d'intervalle. Deux cancers foudroyants, qui la menaçaient à présent. Et ce qui se déroulait en ce moment-même sous ses yeux. Les retombées de 1979 n'en finissaient pas de la hanter, la harceler. Elles venaient la rattraper comme l'horrible Faucheuse. Qu'avait-elle à perdre après tout ? Rien n'avait plus d'importance que de découvrir pourquoi elle éprouvait cet horrible pressentiment depuis ces dix derniers jours.

*

L'attente fut interminable. Myriam arrêta de compter le nombre de véhicules qui passaient tout juste à quelques dizaines de mètres d'elle. Les secondes s'étirèrent bientôt en minutes tandis qu'elle retenait son souffle. Quand allait-elle enfin pouvoir s'engouffrer derrière l'un de ces engins et les suivre ? Elle avait l'impression que ce convoi infernal n'allait jamais s'arrêter de défiler. En attendant, elle en profita pour sonder les environs et voir vers quelle direction allaient ces véhicules. Pas de doute, ils grimpaient le col en direction du sommet du Mont Noir. Ce n'était pas le plus haut sommet des montagnes, mais il était le passage obligé vers l'imposante masse de pierres répondant au sinistre nom du Pic du Seigneur, plus de 3000 mètres d'altitude, le plus haut sommet de la région.

Les abords de la route semblaient déserts. Seuls les camions grimpaient. Myriam avait le plus grand mal à distinguer les personnes qui les conduisaient dans la pénombre des habitacles, ce qui ne fut pas sans l'alarmer encore plus. Enfin, au bout d'un certain temps qu'elle peina à distinguer sans montre, la route redevint déserte et silencieuse. Elle se risqua à sortir de sa cachette et gagna la route en quelques foulées. Le dernier véhicule était bien passé car elle ne vit plus le signe de la moindre luminosité en contrebas. Elle se mit à courir sur la route. Le dénivelé était important aussi ses mollets la brûlèrent très rapidement. Essoufflée à peine après quelques centaines de mètres parcourus, Myriam pesta contre elle-même. Elle allait cracher ses poumons avant même de rattraper le véhicule en queue de peloton. La main serrée sur la crosse de son fusil elle entreprit de se focaliser sur sa respiration pour ne pas s'épuiser tout de suite. Elle était robuste, elle pouvait y arriver. Mais pour cela, il lui faudrait s'économiser à tout prix car la route qui menait au col faisait quelques kilomètres. Les véhicules roulaient au pas, certes, mais elle avait peur de perdre leur trace, bien qu'il lui semblait presque impossible qu'ils prennent un tout autre chemin. Et pire encore, son instinct lui disait qu'il en dépendait de sa survie d'aller jusqu'au bout du chemin.

L'ascension sembla durer une éternité et c'est en nage que Myriam parvint au sommet, dont les abords paraissaient maintenant anormalement calmes, en dehors des fumerolles qui d'ici, paraissaient encore plus nombreuses et énormes. En plus de la vapeur qu'elles libéraient, dégageant ainsi un faible brouillard sur le petit plateau, c'était une véritable cacophonie vaporeuse. À tel point que le bruit qu'émettaient les volutes de gaz en s'échappant masquerait à coup sûr le moindre autre bruit suspect qui devrait logiquement inquiéter la bergère. N'écoutant que son courage, elle décida de faire fis des fumerolles et de poursuivre son ascension. Il lui faudrait puiser dans ses réserves insoupçonnées mais elle n'avait pas d'autre choix, elle était déjà allée trop loin. Un rapide panorama lui apprit que le convoi n'avait visiblement pas fait halte dans le coin, aussi poursuivit-elle sa course la peur au ventre, ne sachant ce qu'elle allait découvrir là-haut.

Elle contempla brièvement l'horizon, dans l'espoir d'avoir une indication sur l'heure. Sa plus grande crainte se confirma : une faible lueur mordorée se profilait à l'horizon, présageant de l'imminence de l'aurore. La nuit ne la dissimulerait plus très longtemps. Elle pressa le pas. À sa plus grande surprise, peu de temps après, un virage laissa apparaître un chemin de traverse dont l'accès était interdit par une barrière. Myriam trouva cela des plus étranges. La route qui menait au Pic du Seigneur était réputé déserte, abritant seulement, lorsque les températures étaient clémentes, des randonneurs. Un refuge se trouvait à quelques centaines de mètres en amont. Elle n'avait pas souvenir d'un chemin qui mènerait à une propriété privée, comme en témoignait l'écriteau qui jouxtait la barrière et sur lequel on pouvait lire :

PROPRIÉTÉ PRIVÉE

DÉFENSE D'ENTRER

Myriam en profita pour allumer brièvement sa lampe torche et chercher des traces de pneus sur la route terreuse. Fort heureusement, les traces convergeaient toutes vers la barrière. Elle se glissa dessous et continua sa route. Tandis qu'elle avançait rapidement sur un minuscule chemin de terre qui s'enfonçait sous une frondaison de conifères, se demandant où cela la mènerait, elle se focalisa sur les bruits. Le silence était pesant. Seul le lointain gazouillis des fumerolles crépitait non loin de là, s'estompant peu à peu à mesure qu'elle s'enfonçait sous le flan de la montagne.

Quelques centaines de mètres plus loin, à son plus grand étonnement, la route s'arrêtait directement à flanc de montagne, laissant apparaître une immense paroi rocheuse d'une hauteur vertigineuse. Le chemin s'estompait progressivement à quelques mètres à peine face au mur rocheux. Une vague de panique la submergea tandis qu'elle cherchait frénétiquement vers tous les côtés quelle direction le convoi avait-il pu bien emprunter ? Le chemin était envahi de ronces et d'herbes hautes sur à peine un mètre avant de basculer dans un ravin. Et de l'autre côté, une épaisse ceinture de sapins bordaient la paroi rocheuse. " Ils n'ont quand même pas fait les passe-murailles quand même ? se demanda-t-elle, perplexe. Avec l'aide de sa lampe elle se colla à la paroi et découvrit, sous le faisceau lumineux qu'une porte colossale était dissimulée à travers la roche. " Ingénieux les gars ! " Ça avait le mérite d'éloigner les curieux. Elle chercha, encore et encore, un système d'ouverture tandis que tous ses sens étaient sur le qui-vive, guettant le moindre bruit derrière elle. En vain. Rien, si ce n'était des traces de gros pneus qui disparaissaient de l'autre côté du mur de pierre. Épuisée, elle se laissa tomber au sol, découragée. Ainsi, le cœur de la montagne abritait un terrible secret. Que pouvait-il y avoir d'autre, vu ce qu'elle avait vu cheminer silencieusement durant la nuit. Elle regarda le ciel. Il s'était considérablement éclairci, l'aube était là, prête à faire disparaître les secrets cachés par les ténèbres. Elle allait se résigner à redescendre lorsqu'un craquement lointain se fit entendre, suivi d'éclats de voix. Paniquée, elle se précipita vers les premiers conifères bordant le chemin et s'y dissimula. Certaine d'être en sécurité et à l'abri des regards, elle attendit patiemment, et au bout de quelques minutes, ses craintes se confirmèrent : deux militaires armés venaient dans sa direction. Visiblement, ils prospectaient les environs, à l'affut de la moindre bizarrerie, tout en discutant avec nonchalance, ce qui ne manquait pas de singularité, nota-t-elle.

Elle était si concentrée sur l'origine des bruits et par la peur d'être découverte qu'elle en avait oublié d'effacer ses traces. Ce ne fut que lorsqu'elle vit les deux militaires se pencher sur le sol qu'elle comprit son erreur. Pétrifiée, elle n'osait plus bouger, ni même respirer. Elle était bel et bien coincée derrière son tapis végétal, derrière la vaine illusion d'être invisible. Myriam en avait également oublié d'observer les hauteurs. Si elle avait été plus précautionneuse, elle aurait sans doute distingué, à près de quatre mètres de hauteur, les deux caméras de surveillance. L'un des militaire se concentra sur son oreillette. Quelqu'un, qu'elle ne pouvait entendre, était en train de donner ses ordres, ou d'aiguiller le soldat. Myriam tressaillit. Elle venait de comprendre qu'on savait où elle se trouvait. Comme au ralenti, les deux individus, une mitraillette sous le coude, firent volte-face vers elle et la mirent en joue. L'un d'eux, d'une voix puissante et sèche, annonça :

- Sortez-de là ! Les mains en l'air !

Myriam se maudit intérieurement. Décidément, son expérience ne lui avait rien appris en matière de vigilance. Elle n'avait aucune échappatoire, aussi elle sortit du taillis végétal et s'avança lentement, tout en veillant à bien garder ses bras levés. Les deux hommes n'avaient pas du tout l'air commode. Des faciès patibulaires, une charpente impressionnante, Myriam remarqua tout de suite l'un des écussons cousus sur leur treillis. Un logo qu'elle n'avait jamais vu au cours de ses recherches. Un globe terrestre caché en partie par une immense étoile à cinq branches abritant un symbole atomique. Voilà qui était pour le moins déroutant. Myriam décida de sauver sa peau, quitte à passer pour une idiote.

- Je... je suis désolée ! Je suis bergère ! Une de mes chèvres s'est sauvée. Je la cherchais dans la montagne lorsque j'ai croisé un convois et...

- TAISEZ-VOUS ! hurla l'homme qui lui avait ordonné de sortir de sa cachette.

L'autre soldat avança tout en la menaçant de son arme et vint se placer derrière elle. Myriam tremblait de la tête aux pieds, et n'osait plus rien dire. Ces deux hommes n'étaient pas du genre à plaisanter, cela ne faisait aucun doute.

- Colis réceptionné. Récupération demandée, demanda à travers son oreillette le soldat qui se trouvait derrière elle.

Et comme elle s'y attendait, dans un grondement assourdissant, une ouverture émergea de la paroi rocheuse pour faire apparaître un tunnel aux dimensions impressionnantes, suffisamment large et haut pour faire passer un camion, et bien plus encore. Le soldat qui la visait de son arme lui intima du menton l'ordre d'avancer. Myriam obtempéra et s'apprêta à entrer dans le cœur de la montagne. Ou dans l'antichambre de l'enfer.

II. DANS L'ŒIL DU CYCLONE

Une longue plongée dans les ténèbres. Un silence de plomb. Une sourde menace. Chaque pas était une véritable torture pour la bergère. Elle n'avait aucune idée du sort qu'on lui réservait. L'horrible impression qu'elle s'était jetée dans la gueule du loup et qu'elle en avait trop vu. Ce n'était pas de la paranoïa que de deviner l'issue de cette longue plongée infernale : la suppression d'une indésirable, d'un témoin gênant. Le bruit des lourdes Rangers des soldats résonnait sur le sol caillouteux. Un martèlement régulier qui annonçait la conduite de la proie vers l'abattoir. Savoir qu'on allait mourir n'avait rien d'un soulagement, bien au contraire. Et pourtant, au fond d'elle-même, Myriam espérait que le jeu en vaudrait la chandelle, que quelqu'un aurait au moins la décence de lui expliquer le pourquoi du comment. Elle était loin de se douter de l'effroyable vérité qui s'imposerait à elle très prochainement.

Avant cela, vint la lumière au bout du tunnel. Après cette lente avancée dans l'obscurité, seulement éclairée par des veilleuses de sécurité disséminées tout au long du tunnel, la trouée lumineuse s'offrait à elle, à l'horizon, mais elle ne lui révéla rien d'autre. Sans voir le coup venir, elle sentit une piqûre dans son coup et l'effet fut immédiat. Les ténèbres l'enveloppèrent instantanément et elle n'eut que le temps de réaliser que son corps s'effondrait lourdement. La seconde d'après, tout était fini pour elle. Elle n'en verrait pas plus. Du moins pour l'heure.

*

Dans l'enceinte de l'immense bunker, l'agitation était à son paroxysme. Des centaines d'hommes fourmillaient dans toutes les directions. La plupart portait l'uniforme militaire, d'autres des blouses blanches. Quelque chose se préparait, dont l'issue était imminente.

Au cœur de la salle de contrôle, une vingtaine d'individus s'employaient à contrôler une multitude d'écrans. Un officier se trouvait sur le pont, surplombant la fourmilière en pleine effervescence. Il dégageait une aura de pleine puissance et de sévérité, rien que dans le regard. Un visage carré, des yeux gris perçants, une fine moustache poivre et sel taillée avec austérité, l'homme portait l'uniforme du haut-gradé, différent de celui – un treillis – de ses subalternes. Vêtu d'une gabardine noire décorée d'innombrables enseignes et d'une casquette militaire, il fixait son empire d'un regard vide lorsqu'un soldat vint à sa rencontre, mal à l'aise.

- Général ?

- Parlez, répondit-il d'une voix sèche et dépourvue d'émotion.

- Nous avons intercepté un visiteur indésirable, non loin du portail.

- Et ?

- Devons-nous la... la supprimer, mon Général ?

- La, dites-vous ?

Une lueur malsaine passa brièvement dans le regard du Général, éclairant soudainement son visage froid.

- Une femme, mon Général. Une bergère, dit-elle.

- Ah, vraiment ? Une bergère... voyez-vous ça !

Le soldat était suspendu aux ordres de son supérieur, comme certains visages qui commençaient à se lever depuis la salle en contrebas. Des visages marqués par une inquiétude certaine.

- Nous allons attendre un peu. Après tout, nos effectifs féminins ne sont pas bien nombreux. Un peu de distraction nous sera fort utile, le Jour d'Après...

- Bien, mon Général !

*

Sa tête papillonnait en une multitude d'étincelles. Les effets du puissant sédatif qu'on lui avait administré, à son insu, commençait à s'estomper. Myriam ouvrit avec difficulté les yeux, pour constater qu'elle se trouvait dans une cellule, presque plongée dans la pénombre. Seule une veilleuse orange éclairait faiblement, et lugubrement, le minuscule réduit dans lequel on l'avait jeté, à même le sol. Ni lit, ni chaise. Rien. Visiblement, elle était une indésirable, et on entendait bien le lui montrer. Elle savait quelles techniques ils utiliseraient sur elle pour briser son moral, avant de la briser elle. Définitivement.

Myriam se sentait affreusement mal, au bord de la nausée. Un terrible pressentiment lui déchirait les entrailles, faisant le yo-yo dans son œsophage, lui opprimant la cage thoracique. Partagée entre le soulagement d'avoir vu juste sur l'étrange agitation de la nuit dans la vallée, ainsi que les fumerolles, et la crainte d'avoir découvert ce qu'elle n'aurait pas dû, elle se demandait quand viendrait le moment de l'interrogatoire. Enfin, si on ne lui réservait pas un sort plus expéditif.

À peine s'était-elle légèrement réveillée, essayant de se relever, que la porte s'ouvrit avec fracas. La clarté froide qui provenait du couloir lui fit plisser les yeux. Deux colosses en treillis – qui n'étaient pas ceux qui l'avaient découverte de l'autre côté du mur – vinrent la saisir sans ménagement et la traînèrent à travers un dédale de couloirs interminables. Incapable de mémoriser le chemin qu'ils empruntaient, elle se laissa faire, bien trop faible pour protester de quelques manière que ce soit.

Elle finit par franchir une porte et se retrouva dans une salle d'interrogatoire typique, comme on pouvait se l'imaginer : une petite pièce blanche avec une table au centre, deux chaises de chaque côté, dont une avec des chaînes accrochées au sol. Comme elle s'y attendait, les deux colosses muets l'y installèrent et l'y enchaînèrent mécaniquement avant de quitter la pièce en refermant la porte derrière eux. Le palpitant de Myriam était à deux doigts d'imploser dans sa poitrine. La sourde angoisse, évidente, qu'on allait lui faire du mal et tout ça pour quoi ? Pour s'être trouvée au mauvais endroit, pour avoir céder à sa curiosité. L'habitude de voir des complots partout et de ne plus avoir foi en la politique, les médias, la société. Elle avait conscience qu'elle allait mourir à cause de ses convictions. Une chape de plomb s'abattit alors sur sa conscience : le monde était vraiment ultra merdique. 40 ans après le traumatisme de son enfance, qui avait bousillé sa vie, cela recommençait. Enfin, d'une autre manière, certes, mais le fond était le même. Le lien entre cette base creusée au cœur de la montagne, les fumerolles qui s'en échappaient, tous ces camions qui avaient rejoint leur refuge secret, tout cela ne pouvait être une coïncidence. Myriam ignorait qu'elle avait vu juste. Et à quel point elle était loin de s'imaginer l'horreur absolue qui déferlerait très bientôt sur tout ce qu'elle avait connu et aimé.

*

Après une attente interminable, l'estomac en vrac, la porte s'ouvrit sur un curieux personnage, vêtu d'un costume militaire désuet et démodé. Myriam pensa aussitôt au dernier grand conflit qu'avait connu la France dans les années 1940, ainsi qu'à celui qui avait fait déferler l'horreur de la Shoah sur l'Europe. L'homme entra sans se presser dans la pièce, un peu en essayant de ménager son effet sur Myriam. Si elle n'avait pas été entravée de la sorte, elle en aurait presque eu le fou-rire. Le visage inexpressif, il vint s'asseoir face à elle, la dévisageant comme si elle n'était qu'un vulgaire détritus. Il la fixa longtemps, très longtemps. Myriam prit sur elle pour ne pas baisser le regard et soutenir les yeux noirs qui tentaient d'entrer en elle. Détourner les yeux aurait été un aveu de faiblesse. L'homme finit par esquisser un étrange rictus et se détendit quelque peu avant de commencer la discussion, d'une voix qu'il voulait aimable.

- Vous n'êtes pas de celles qu'on impressionne d'un simple regard, n'est-ce pas Madame ?

- Mademoiselle, répondit-elle stoïquement, sans flancher.

- Veuillez m'excuser, Mademoiselle ! minauda-t-il. Puis-je me permettre de vous demander pour quelle raison vous étiez si loin de chez vous, en pleine nuit ?

- Comme je l'ai déjà dis à vos hommes je recherchais l'une de mes chèvres qui s'était égarée.

- Ah, vraiment ? Et comment se fait-il que l'une de vos chèvres se soit égarée si loin de son troupeau ?

- Je vous demande pardon ?

- Vous croyez que je suis du genre à me laisser berner facilement par une... bergère, Mademoiselle ?

- Je ne permettrai pas Monsieur, s'excusa Myriam, la peur au ventre.

- Général ! la corrigea ce dernier, tout sourire.

Visiblement, il se délectait de jouer au chat et à la souris avec sa proie.

- Nous savons que vos chèvres dorment bien sagement dans leur étable, très loin d'ici, dans la vallée. Alors, par pitié, ne me prenez pas pour un con, Myriam !

- Comment... connaissez-vous mon nom ? s'horrifia-t-elle.

- Je sais beaucoup de choses... Mais là n'est pas le propos. Ce que je ne sais pas, par contre, c'est pour quelle raison vous fouiniez, en pleine nuit, sur une propriété privée. N'avez-vous pas vu le panneau qui vous interdisait d'aller plus loin ?

- C'est que... je...

- Peu importe que vous l'ayez vu ou non. Quelle réponse me ferez-vous, Mademoiselle ?

- Je... les fumerolles... ce sont elles qui... enfin... et tous ces camions...

- Je vois. Vous êtes de celles qui sont trop curieuses, n'est-ce pas ? Typiquement féminin !

Myriam souffla de soulagement intérieurement. Même si le fait de passer pour une sale curieuse ne l'emballait guère, cela valait mieux que d'avouer toutes ces théories de mensonges d'État auxquels elle croyait.

- Oui... Général, avoua-t-elle en baissant les yeux, faussement anéantie par sa supposée stupidité.

- Bien que je puisse comprendre ce qui vous a amené à sortir de votre lit pour étancher cette prétendue soif de curiosité, je ne peux pas vous laisser quitter notre base militaire.

- Comment ? paniqua Myriam.

- Oui, vous savez, l'existence de cette base est classée " secret défense " et par conséquent, je ne peux me permettre de relâcher dans la nature le moindre témoin de son existence. Vous m'en voyez navré très chère, fanfaronna le Général, un sourire vicieux et cruel animant à présent son sinistre visage.

- Mais ! Je promets de....

- Comprenez que le fait de vous retenir en ces murs m'attriste, vraiment. Cela dit, je peux vous assurer de vous trouver une occupation en totale adéquation avec vos capacités, dit-il en la reluquant avec une soudaine lubricité.

Myriam était au bord de l'évanouissement alors qu'elle mesurait enfin quel sort l'attendait.

- Par pitié Général ! Faites-moi signer une clause de non-divulgation, que sais-je ! Mais je m'engage à oublier tout ce que j'ai vu !

- Oh, je n'en doute pas, croyez-moi. J'aurais pu accéder à votre requête, et vous faire confiance, mais voyez-vous, nous allons avoir faim dans les prochains jours, et nous ne pouvons nous permettre de gâcher une source de nourriture, surtout lorsque cette dernière vient jusqu'à nous !

- Quoi ? " Source de nourriture " ? Mais..., s'étrangla-t-elle avant de comprendre, face au regard équivoque du Général, que ce dernier ne parlait pas de cannibalisme.

- Ainsi va la vie, Myriam. Le monde est sur le point de changer. Nous allons réécrire son histoire, ainsi que son avenir. Et la place de l'homme et de la femme, de surcroît. Après cela votre place, très chère, sera de nous satisfaire complètement. Vous comprenez ?

Myriam ne comprenait que trop bien. Elle qui n'avait jamais souhaité s'engager avec qui que ce soit, passant, pour la plupart des gens, pour une vieille fille aigrie, voilà qu'elle était sur le point d'être souillée et réduite à l'esclavage par une bande de primates libidineux et dénués du moindre sens morale. En cet instant, elle réalisa que sa vie ne pourrait jamais être plus merdique. Elle avait tort.

- Bon, ce n'est pas tout ça. Maintenant que les choses sont claires pour tous les deux, je vais vous laisser digérer tout cela. J'ai encore beaucoup de choses à faire avant le Feu d'Artifice final ! annonça-t-il en surjouant.

- Qu'est-ce que ça veut dire ? De quoi parlez-vous ?

- Mais du Jour d'Après, Myriam ! Vous savez, celui que nous avons expérimenté, il y a 40 ans. Enfin, c'était plutôt mon père, mais je suis sûr que vous n'avez pas oublié les Retombées ? piaffa-t-il de sadisme avant de quitter la pièce avec légèreté.

Myriam était paralysée par le choc des révélations du Général. Comment avait-il pu faire le rapprochement entre elle, sa vie d'aujourd'hui et son passé ? Elle avait tout quitté, tout recommencé à zéro. Quand elle avait surfé sur le net, elle l'avait toujours fait de manière anonyme, afin qu'on ne puisse pas remonter jusqu'à elle, et sa véritable identité. Et comme si le fait d'être retenue prisonnière, démasquée n'étaient pas le pire, voilà que maintenant cet homme abjecte reconnaissait que le fameux incident qu'on avait surnommé " les Retombées " 40 ans plus tôt n'était qu'une machination, un test à grande échelle ! Des personnes avaient péri juste pour une expérience eugéniste ? C'était l'horreur absolue ! Et qu'en était-il de ce " Jour d'Après " ? Myriam comprit alors ce qui se cachait derrière les fumerolles. Ces hommes, ces eugénistes, peut-être même transhumanistes, avaient voulu se prendre pour Dieu, histoire de s'approprier la planète et d'être les seuls maîtres à bord. Quelles autres explications sinon ? Le convoi de la nuit passée transportait certainement tout ce qui leur serait vital pour survivre à l'abri des montagnes, une fois qu'ils auraient ouvert la Boîte de Pandore en lâchant sur le monde le pire fléau que l'homme ait jamais engendré : le nucléaire. Des larmes de dégoût, de renoncement coulèrent sur ses joues. Comment l'homme pouvait-il commettre de telles atrocités ? Finalement, il n'était qu'un parasite destructeur de mondes, d'écosystèmes, d'espèces. Ce même schéma de destruction qui se reproduisait inlassablement à différentes échelles : l'homme annihilait tout ce qu'il touchait, et tout ce qui le dépassait ou qu'il ne pouvait pas comprendre. C'était une loi immuable, dont le paroxysme était à deux doigts de se produire. Que pouvait-elle y faire ? Rien. En spectatrice asservie et torturée, Myriam réalisa qu'elle allait assister à la fin du monde, de son monde, dans le pire des espaces V.I.P. qui pouvait exister.

*

Combien de temps sa captivité dura-t-elle avant que le séjour en enfer ne commence véritablement ? Myriam n'en avait aucune idée. Terrée et coincée à plusieurs centaines de mètres sous terre, et sous la montagne, sans voir un seul rayon de lumière naturelle, le temps ne s'écoulait pas de la même manière qu'à la surface. On l'avait changé de cellule. Oh, ça n'était pas le grand luxe pour autant, juste une ampoule électrique qui éclairait un peu plus que la misérable veilleuse de secours, un lit sommaire, un lavabo et un WC tout ce qu'il y avait de plus simple. Les molosses du Général l'avaient contrainte à se séparer de ses vêtements et de tout autre objet personnel pour revêtir un immonde uniforme : une combinaison noire, comme celle que les détenus des prisons américaines portaient, assortie d'une paire de tennis. Deux fois par jour on venait lui apporter un plateau repas immonde. Si Myriam avait su en cet instant à quel avenir elle était promise, elle aurait certainement essayer de mettre fin à ses jour tant qu'elle le pouvait encore.

Au lieu de ça, elle crut, naïvement, que le Général s'était désintéressé d'elle, ou avait quelque peu exagéré ses menaces pour lui faire peur. Pour que sa curiosité déplacée lui serve de leçon.

Bien évidemment, la réalité était toute autre. Depuis sa cellule relativement bien insonorisée et éloignée du théâtre des opérations, Myriam ne pouvait voir quelles réactions en chaîne se déroulaient depuis les quelques jours qu'elle était enfermée, à la surface de la Terre.

Coupée du monde et des informations - non censurées et manipulées par les médias sous le joug de la propagande du gouvernement " démocratique " français - Myriam ignorait l'imminence d'une terrible catastrophe, aussi bien diplomatique qu'humaine, éthique ou encore écologique. Cependant, elle avait néanmoins vu juste : les fumerolles avaient bien été le point de départ de quelque chose. Quelque chose qu'il lui faudrait découvrir, à ses dépends, plus tard.

Ses tortionnaires, qui venaient lui apporter ses repas immangeables et lui donner du linge de toilette propre, quand ils y pensaient, semblaient de plus en plus excités par l'approche de quelque chose dont elle ne pouvait mesurer la véritable ampleur. Certes, ils ne la regardaient pas vraiment comme un prédateur regardant la proie qu'il s'apprête à chasser puis dévorer. Du moins, pas encore. Elle redoutait tant ce moment qu'avait prophétisé le Général lorsqu'il avait évoqué ce jour où ses hommes " auraient faim ". Quelque chose accaparait leur attention. Elle n'allait pas tarder à comprendre quoi.

*

Peu de temps après, Myriam n'aurait su évaluer combien, la Terre trembla avec une violence inouïe. Myriam, toujours emprisonnée, se cacha comme elle le put sous le lit, avec l'espoir illusoire de se protéger dérisoirement au cas où les murs et les plafonds s'écouleraient. Le fracas s'éternisa, en se répercutant. Elle put ressentir plusieurs ondes de choc, terribles. La région du Pic du Seigneur n'était pas réputée pour son activité sismique aussi Myriam comprit que ce qu'elle avait toujours redouté se réalisait enfin. Cela plus le souvenir de sa conversation avec le Général. Puis les sensations de ce funeste jour lui revinrent, comme si elle replongeait dans son enfance profonde. Le jour de l'explosion, les éclairs, le bruit atroce et les retombées. Les pluies qui s'ensuivirent, interminables, nocives, nauséabondes. L'incident des " Retombées " n'avait été qu'un test. Là, la vérité prenait place, avec force : l'homme venait de déchaîner la foudre nucléaire. Dans quels buts ? Ils étaient nombreux et tous aussi plausibles les uns que les autres pour Myriam : conflit politique, complot eugéniste et/ou transhumaniste, attentat terroriste. Mais cela ne pouvait en aucune façon être un accident. Même si elle avait été tenu à l'écart depuis son arrestation, elle avait bien pressenti que quelque chose se préparait. Ainsi, le cataclysme qui se déroulait tout autour d'elle avait été savamment préparé et commandité. Jusqu'à ce fameux " Jour d'Après "... Elle y était. Plus rien ne serait jamais comme avant, et cela était irréversible.

*

Ce fut son estomac qui lui fit comprendre que quelque chose n'allait pas. Affamée, Myriam sentit qu'on ne lui avait pas apporté son repas. Elle vivait calquée sur le rythme de la visite de ses geôliers. Ils n'étaient pas passés comme d'habitude, et cela ne fit que renforcer sa terreur. Désemparée, prise de panique à l'idée d'être la seule survivante d'une catastrophe, elle se rua sur la porte et cogna de toute ses forces, s'époumonant afin que quelqu'un vienne à son secours. À peine une minute plus tard, des pas lourds se firent entendre, suivis d'un cliquetis dans la serrure de sa porte. La porte s'ouvrit tout doucement, Myriam soupira de soulagement. Ça ne dura qu'un fragment de seconde. Lorsqu'elle vit le visage, et surtout, le regard de celui qui se tenait dans l'embrasure de la porte de sa cellule, Myriam sentit dans ses tripes qu'il ne venait pas lui faire une visite de courtoisie pour s'assurer qu'elle allait bien après les terribles secousses. Non, il venait pour autre chose. Elle lut dans la prunelle de ses yeux le regard du prédateur affamé. Il n'allait faire qu'une bouchée d'elle.

Instinctivement, elle recula contre son lit, ce que l'homme prit pour une invitation à entrer. Il referma la porte sauvagement et s'humecta les lèvres en signe d'appétit. Il portait le classique treillis des militaires qui opéraient dans la base. Quand à son visage, pour Myriam ils étaient tous pareils : menaçants, durs, froids, effrayants... celui-là ne dérogeait pas à la règle qu'elle s'était fixée à propos du côté peu avenant des militaires du complexe souterrain. Il s'approcha d'elle tout en défaisant sa ceinture. Tandis que tout son être tremblait et que la terreur dévorait ses tripes, Myriam remarqua qu'il n'était pas armé. Elle eut une faible lueur d'espoir, s'imaginant parvenir à prendre l'ascendant sur celui qui l'agresserait très vite à coup sûr. Elle avait naïvement oublié que ce genre d'homme n'avait rien d'un enfant de chœur et était surentraîné. Seul son instinct serait sa meilleure défense, à condition qu'elle y croie. L'homme resta silencieux. Son regard était à présent celui d'un fou. Un fou qui n'avait qu'une seule obsession : la prendre. Tout de suite et sur le lit.

Le cauchemar devint réalité pour Myriam et le monstre la prit sans ménagement et avec force. Incapable de lui résister, d'échapper à son emprise, elle se laissa faire, la mort dans l'âme. Son instinct lui avait commandé de laisser passer la tempête, qu'il viendrait un jour où elle aurait l'occasion de se libérer. En cet instant, elle n'y croyait pas et aurait tout donné pour pouvoir mourir. Mourir pour ne plus avoir à subir une telle douleur, une telle humiliation et un tel déshonneur. Durant tout son calvaire, l'homme ne lui dit pas un seul mot. Il était redevu un animal sans la moindre conscience. Seul l'animait la sombre pulsion qui lui dévorait le bas-ventre. Le violeur finit par obtenir ce qu'il était venu prendre de force et s'en alla, sans le moindre regard pour celle qu'il venait de souiller et de briser, définitivement. Myriam n'était pas morte, physiquement. Mais quelque chose, en elle, quelque chose qu'elle était parvenue à sauver, 40 ans plus tôt, venait de mourir. Son innocence.

Le Général ignorait, à l'heure qu'il était, que ce qu'il avait encouragé au sein de sa base, allait un jour se retourner contre lui.

*

Le 23 Juin 2019, le monde bascula dans l'horreur, à 06h57 précisément. Une première explosion partit depuis le Pic du Seigneur, aussitôt suivie par une multitude de réponses, comme dans une réaction en chaîne. En quelques secondes, un immense champignon de feu brilla dans le ciel et vint cueillir les habitants de la vallée, encore plongés dans le sommeil pour le plus grand nombre. L'onde de choc qui déferla ensuite pulvérisa ce paisible village que Myriam aimait tant. Sa cabane en bois et son troupeau de chèvres partirent en fumée, carbonisés, désintégrés par la violence de la déflagration. Elles n'eurent pas le temps de souffrir, ni même quiconque s'était trouvé sur la trajectoire de l'onde de choc. Coteaux-Sur-Haies fut rayé de la carte, ce fut ensuite au tour des villages périphériques, puis des agglomérations plus importantes. Le cataclysme s'étendit très vite à des régions entières et ne cessa de croître, renforcé par les destructions des centrales nucléaires du territoire, absolument pas protégées. De fil en aiguille, la France disparut presque intégralement de la carte, et elle ne fut pas la seule car ce que Myriam ignorait, c'était que ce phénomène s'était également produit en simultané dans de nombreux pays à travers le monde. Cette fois l'homme avait réussi à blesser mortellement sa planète. Le 23 Juin 2019 fut le premier jour après l'Ancien Monde. Des milliards de morts, des destructions inchiffrables, impossibles à lister et énumérer, une perte sans précédent pour le patrimoine mondial, pour l'histoire de notre monde. L'avenir allait être réécrit par une bande de psychopathes avides de pouvoir et de domination. Délestés d'un gros pourcentage de la population mondiale, ils allaient pouvoir inaugurer ce nouveau monde, qu'ils avaient sagement dessiné et préparé pendant plusieurs décennies. Que valait quelques morts pour le bien commun, après tout ? Ces hommes ne faisaient aucune différence entre quelques victimes et un génocide mondial. La fin justifiait les moyens. Cet adage avait, de tout temps, été appliqué à la lettre par l'homme. Aujourd'hui, il prenait enfin tout son sens.

Myriam, quand à elle, ignorait tout de l'infâme vérité. Elle avait d'autres préoccupations : se remettre de son traumatisme. Mais à peine une heure s'était-elle écoulée après le passage du premier psychopathe, qu'un second vint se présenter dans sa cellule, toujours sans la moindre humanité et bienveillance dans le regard. Au passage du troisième, Myriam arrêta de chercher sur leur visage le moindre signe d'espoir et plongea dans sa carapace blindée. Son esprit avait déjà vacillé. Quand à son corps, il mettrait plus de temps à cicatriser. Au total, six hommes se succédèrent cette nuit-là dans sa cellule. Tous la prirent de force et sans affect. Des coquilles vides, seulement animées d'une fureur animale. Puis, ce fut la première accalmie. Les jours qui suivirent lui furent salvateurs. Elle put récupérer un peu tandis qu'un médecin vint l'ausculter et lui prodiguer quelques soins comme si elle n'était ni plus ni moins que du bétail. Malgré l'absence d'humanité dans les actes du médecin, cela fit malgré tout un peu de bien à Myriam. La qualité de ses repas se dégrada : nourriture lyophilisée, biscuits secs, rien de frais. Elle comprit alors que jamais plus elle ne mangerait de fruits, de légumes. Ou du moins, pas avant très, très longtemps. Myriam vivait au rythme d'un zombie, attendant en végétant et pourrissant dans sa cellule. Elle ne vit pas le Général pour autant. Elle avait perdu tout espoir, résignée à attendre que la Mort vienne la chercher quand la porte s'ouvrit, peu de temps après le repas – fait inhabituel – pour laisser entrer dans sa cellule un soldat. Myriam crut que les viols allaient reprendre. Après cette interminable nuit, plus personne n'était venu la tourmenter, mais elle se doutait que cela n'allait pas durer. Elle eut un mouvement de recul pour se plaquer contre le mur et replier ses jambes contre elle lorsqu'elle capta le regard du soldat qui lui faisait face. Il avait refermé précautionneusement la porte et attendait près de cette dernière. Ses yeux n'avaient rien de démoniaque. Il semblait aussi effrayé et mal à l'aise que Myriam pouvait l'être. Il posa à la verticale son index sur sa bouche, lui adressant un sourire maladroit qu'il voulait rassurant et bienveillant. Myriam hésitait à croire en cette apparition positive – la première depuis qu'elle avait été capturée.

- Je ne vous veux aucun mal, Madame, murmura-t-il, d'une voix gorgée d'émotion.

Myriam ignorait l'image qu'elle renvoyait aux autres. Elle avait perdu plus de 6 kilos depuis le début de son incarcération. Sa détresse psychologique, et physique, avait considérablement altéré son apparence physique. Elle faisait peine à voir, elle qui avait toujours attiré bien des regards. Cette jolie femme blonde aux yeux verts, à la silhouette fine et élancée, qui n'avait jamais pris la peine de vivre une véritable vie de femme. Aujourd'hui, elle n'était plus que l'ombre de ce qu'elle avait été, jadis.

Myriam ne lui répondit pas. Terrorisée, s'attendant à un nouveau jeu sadique de la part du Général, elle restait sur le qui-vive, récitant dans sa tête de sourdes prières pour ne pas revivre ça, encore une fois.

- Je sais que vous ne me croirez pas, mais je suis là pour vous aider.

Le soldat semblait pourtant être honnête. Son physique était moins patibulaire que celui de ses frères d'armes. Ses yeux bleus débordaient de sérénité, et faisait l'effet d'une mer d'azur pleine de douceur.

- Qu'est-ce que vous me voulez ? chuchota Myriam, repliée sur elle-même.

- Me permettez-vous de me rapprocher ? Je prends des risques en venant ici...

- Si vous êtes venu me violer, pourquoi toutes ces simagrées ?

L'homme parut sincèrement horrifié à l'idée que Myriam puisse le voir ainsi. Confus, il tenta de la rassurer :

- Non ! Je ne suis pas venu pour ça ! Je ne suis pas comme ça...

Ses yeux étaient vibrants de sincérité.

- Je sais à quoi s'adonne la plupart de mes compagnons, et croyez-moi, je n'en suis pas fier. Je ne suis qu'un simple sergent, et n'ai aucun pouvoir ici.

- Dans ce cas, pourquoi êtes-vous là ?

La froideur de la femme le décontenança.

- Je voulais voir si vous ne manquiez de rien...

Myriam se redressa vivement, stupéfaite. L'homme recula, surpris.

- Si je ne manque de rien ? articula-t-elle, ahurie. Vous plaisantez j'espère ?

Conscient de sa maladresse, l'homme essaya de se reprendre.

- Je ne voulais pas vous manquer de respect, Madame. Vous savez, je suis moi aussi coincé sous terre, sous cette satanée montagne....

- Qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse !

- J'aurais pensé que vous souhaiteriez avoir des nouvelles..., lui répondit-il, tout penaud.

- Des nouvelles ? s'indigna Myriam. Des nouvelles de quoi ? De qui ? Il n'y a plus rien à la surface !

- Vous... vous êtes au courant ? Comment...

- Je le sais. C'est tout. Et votre cher Général m'en a dit bien assez !

- Ah...

- Oui, comme vous dites ! Ah !!

Les deux individus se toisèrent durant de longues secondes. L'homme n'osait plus rien dire, de peur de braquer Myriam et d'attirer l'attention au cas où elle continuerait à élever la voix.

Mais à sa grande surprise, Myriam se radoucit.

- Dîtes-moi que tout n'a pas été détruit !

- Je... j'aimerais vous apporter de bien meilleures nouvelles, commença l'homme, mais je mentirais. Cependant, tout n'a pas été détruit, du moins, à l'autre bout du globe.

- Quoi ? s'étonna Myriam.

- Puis-je me rapprocher de vous ? Je jure de ne pas vous toucher. Je prends de gros risques en venant...

- C'est bon, marmonna-t-elle.

- Merci.

L'homme vint s'asseoir à l'autre bout du lit de Myriam et lui tendit la main en souriant.

- Tout d'abord, laissez-moi me présenter...

- Venez-en au fait ! s'impatienta Myriam.

Déçu, l'homme continua sur sa lancée.

- Notre inconfort ne doit pas nous empêcher de nous montrer civilisés. Enfin, voilà : vous avez dû deviner qu'un désastre nucléaire nous avait touché. Enfin, le mot " désastre " est à mon sens bien en-dessous de la réalité. Toujours est-il que notre pays n'est plus, à part quelques complexes comme celui-ci, disséminés dans les régions montagneuses ainsi que sous la capitale.

- Des bunkers ?

- Oui. Si on veut. Mais ce sont plus que ça en réalité. Vous vous trouvez dans un véritable complexe militaro-industriel, auto-suffisant et apte à faire survivre une population de 500 individus pendant près de 50 ans.

- Vous plaisantez ?

- Euh... non, du tout Madame.

Myriam enfouit sa tête entre ses genoux. Ainsi, elle avait bien vu juste. Mais se le faire confirmer était pire que tout.

- Que savez-vous d'autre ?

- La même chose a frappé les plus grandes puissances mondiales...

- Vous voulez dire qu'il n'y a plus d'États-Unis, de Chine, de...

- Non, plus rien, l'interrompit l'homme, les larmes aux yeux. Vous conviendrez que le terme " désastre " est bien en-dessous de la réalité !

- Oui...

- J'ai bien peur de ne pas pouvoir vous en dire plus, le temps m'est compté. Mes supérieurs ne doivent pas s'apercevoir de ma trop longue absence, car ils ne rigolent pas...

- Sérieux ? Je pensais que c'était un club de vacances ici ! claqua Myriam, acerbe.

- Je suis désolé, encore une fois. Je ne voulais pas...

- C'est bon... je plaisantais. Ça faisait longtemps que ça ne m'étais pas arrivé.

- Je me doute, oui. Je reviendrai vous voir dès que je le pourrai. Je vous le promets.

- Pourquoi faites-vous ça ?

- Parce que tous les hommes biens ne sont pas morts, Myriam.

Myriam le regarda, interloquée.

- Permettez-moi d'en douter, mais bon, je veux bien vous accorder le bénéfice du doute.

- La confiance ne se donne pas tout de suite, j'en suis conscient. C'est à moi de vous montrer ma bonne foi, et je m'y engage.

L'homme se leva, prêt à partir, avant d'ajouter :

- Que pourrai-je vous ramener lors de ma prochaine visite ?

- Ce que vous voulez... je n'ai pas la tête à ça...

- Entendu. Tenez bon.

- Et pourquoi ? Dans quel but ? Vu qu'on est tous foutus et coincés sous terre !

- Non, vous vous trompez. Il y a encore un espoir. Vous devez tenir pour que, le moment venu, nous puissions nous enfuir. J'y travaille.

Myriam l'observa alors sous un jour nouveau. Il était vraiment bel homme, entre 35 et 40 ans, aurait-elle dit. Des yeux bleus magnifiques, un visage doux, une fine barbe brune et les quelques bouclettes qui sortaient de sous son casque laissaient imaginer une belle chevelure.

À sa grande surprise, elle lui répondit d'une voix plus chaleureuse.

  • D'accord. J'attendrai votre prochaine visite...

Elle le fixa d'un air interrogateur et l'homme comprit qu'elle lui demandait quelque chose.

- Thomas. Je m'appelle Thomas, tout simplement, lui répondit-il avec un sourire qui la fit frissonner de l'intérieur, chose qu'elle n'avait jamais pensé ressentir un jour, et encore moins au fond de ce bunker.

La seconde d'après, il avait disparu et enclenché le verrou derrière lui. La pièce sembla replonger dans les ténèbres, et Myriam se sentit plus seule que jamais.

*

Longtemps, elle attendit son retour, mais il ne revint pas comme promis. La vie lui montra même qu'elle faisait rarement des cadeaux : d'autres soldats affamés revinrent la voir, par groupe de 2-3, et plusieurs nuits de suite. Ils furent violents et déshumanisés, certains s'étaient même mis à la frapper sur tout le corps. Après chacun des passages de la horde de monstres affamés, le médecin passait, prodiguait ses soins lorsque c'était nécessaire. Myriam avait à nouveau replongé dans la torpeur. Elle en était même venue à penser qu'elle avait imaginé, fantasmé, le mystérieux Thomas. Les hommes étaient tous devenus de véritables bêtes. Un homme comme Thomas ne pouvait pas être réel ! Pas dans ce nouveau monde de prédateurs où les femmes ne seraient plus qu'une marchandise, des esclave dévouées aux maîtres. Elle ignorait combien de jours, de semaines passèrent sans qu'elle n'eût de ses nouvelles. Même le Général semblait l'avoir oublié. De temps en temps, elle pouvait entendre, au loin, des cris. D'autres prisonniers, très certainement des prisonnières, comme elle. Capturées avant la Fin du monde pour constituer un cheptel dans les entrailles putrides de la terre.

Privée de tout repère chronologique, elle avait l'impression d'avoir été enfermée durant une éternité alors qu'en réalité il n'en était rien. Tout au plus deux semaines s'étaient écoulées depuis sa capture.

La monotonie de son enfermement forcé fut brisée par l'ouverture inopinée de la porte de sa cellule. Partagée entre l'espoir de revoir Thomas et la crainte d'être à nouveau violée par d'autres zombies, elle se prostra contre le mur opposé et découvrit avec stupeur que le Général venait de faire irruption dans sa cellule. Il n'avait pas changé depuis leur dernière confrontation, et arborait toujours cette même tenue vestimentaire démodée et ce faciès narquois et sadique.

- Bien le bonjour, très chère Mademoiselle !

- Général..., marmonna-t-elle d'une voix neutre.

- Comment allez-vous, depuis notre dernière discussion ? Mes hommes ne vous maltraitent pas trop j'espère ?

Myriam devina le piège de la question posée par l'immonde Général. Si elle répondait non, il en viendrait plus pour la souiller, et si elle répondait par l'affirmatif, on risquait de la brutaliser davantage également. Elle opta pour la sincérité. Quitte à s'en prendre plus, autant que ça soit pour quelque chose de concret.

- Vous plaisantez ?

- Ah non, pas du tout, je vous assure ! Vous savez, je suis un nostalgique un brin romantique ! fanfaronna-t-il. J'estime la femme, elle a son utilité, comme toute chose sur cette bonne vieille planète, ne le pensez-vous pas ?

- C'est pour ça que vous l'avez détruite une bonne fois pour toute ?

Le visage du Général changea aussitôt de contenance. Il n'appréciait pas la pique que venait de lui lancer une détenue, une moins que rien qui plus est.

- Vous ne manquez pas d'audace, chère Mademoiselle, pour oser vous adresser à moi sur ce ton condescendant ! Je vais mettre ça sur le compte de l'ignorance, car après tout, vous n'avez pas vu grand chose de mon domaine. Et cette faute m'incombe, je dois bien l'avouer. Aussi, je vais mettre un point d'honneur à rectifier ce malentendu. Dès maintenant ! lui lança-t-il, les yeux étincelant de noirceur.

Myriam n'osait plus respirer, craignant de s'être attirée les foudres de ce Général habité par la folie la plus pure.

Ce dernier se retourna pour ouvrir la porte et fit signe à deux molosses qui patientaient sagement derrière. Les deux brutes entrèrent au pas dans la cellule et se saisirent de Myriam qui ne comprenait pas ce qui était en train de se passer sous ses yeux.

- Mais..., commença-t-elle, prise de panique.

- Il suffit ! lui ordonna le Général, fier. Je vais vous faire visiter notre complexe. Cela ne vous fera pas de mal de faire un peu d'exercice. Cela vous rendra, peut-être, plus performante, car d'après ce qu'on m'a dit de vous, vous n'avez pour l'heure absolument rien d'une truie bandante ! fulmina-t-il en la fixant droit dans ses yeux.

Myriam s'écrasa et baissa les yeux, choquée par les propos de l'homme dont elle avait sous-estimé la dangerosité, ainsi que la perversion.

*

Menotée, les poignets entravés, reliés à une chaîne que tenait fermement l'un des molosses du Général, Myriam assista, hagarde, à la plus étrange visite de sa vie. Après d'innombrables détours dans des couloirs identiques, elle découvrit le centre de contrôle, où fourmillaient toujours des dizaines d'employés, militaires et scientifiques. Tous des hommes. Malgré sa pitoyable apparence physique peu attrayante, beaucoup de mâles lui jetèrent des regards en coin, ce qui ne fit qu'accentuer son sentiment de malaise, grandissant. Le Général fit une halte sur le promontoire rocheux qui surplombait la salle. Tel un guide, il entreprit de lui faire un topo.

- Chère Myriam, commença-t-il d'un ton grandiloquent, nous voici dans la salle de commande. Celle où toutes les décisions importantes sont prises. Le point stratégique ultime. De là, tels des observateurs silencieux, nous observons ce qu'il reste du monde, en attendant le moment propice où nous pourrons ressortir à la surface pour récolter les fruits de notre dur labeur.

Myriam était écœurée par ce qu'elle entendait, et réalisait. Sous ses yeux, elle avait la preuve que ce que Thomas lui avait dit, et qu'elle avait imaginé durant sa captivité, était bien vrai. Des centaines d'écrans montraient l'inimaginable : des paysages de pure désolation, dévastés, où la vie avait été purement et simplement annihilée. Une immense vague de détresse, de tristesse, la submergea. Elle se sentit sur le point de défaillir, quelque chose, au fond de son âme, était brisée. À jamais. Ce détail n'échappa pas à la perversion du Général, qui le lui fit remarquer, avec ironie.

- Oh, ne me dites pas que tout cela vous attriste ? Vous savez, parfois il est nécessaire de tailler à ras une plante pourtant magnifique, pour qu'elle puisse gagner en vigueur et devenir bien plus belle encore ! C'est ce que nous avons fait. Le monde était perdu. Nous avons pris les mesures qui s'imposaient pour le conserver. Le prix à payer est minime compte tenu des enjeux. Nous devrons rester terrés sous terre pour une très longue période, mais lorsque nous pourrons à nouveau fouler la surface de notre planète, plus rien ne sera jamais comme avant. Nous pourrons tout reconstruire sur une terre purifiée, débarrassée de sa souillure, de sa pestilence ! Nous instaurerons alors un nouvel ordre mondial où tout sera régulé, pour ne plus jamais reproduire le chaos dans lequel nous vivions !

- Mais... c'est carrément abjecte ! pesta Myriam, tout bas.

Le Général éclata d'un rire franc et généreux.

- Oh, je me doutais bien que vous ne comprendriez pas notre conception de la vie sur Terre. Aussi, je ne me fais pas de soucis, vous aurez tout le temps nécessaire pour vous habituer à l'avenir que nous avons planifié pour les élus de l'espèce humaine ! Et si vous ne pouvez le concevoir, nous vous recyclerons. C'est aussi simple que cela, Myriam.

- Je vous demande pardon ? Me " recycler " ?

- Oui, vous servirez de compost ! lui répondit-il avec un sourire qui ne laissait planer aucun doute face à ce qu'il sous-entendait.

Myriam, choquée, préféra se taire. Le Général continua la visite et ils empruntèrent à nouveau un dédale de couloirs avant d'arriver dans un immense hangar cloisonné, transformé en usine de production alimentaire. Des légumes, des fruits poussaient sous terre, alimenté par un réseau de tuyaux et d'ampoules qui délivraient une lumière artificielle. Myriam se demanda comment la pollution radioactive de l'eau était éliminée. Comme s'il lisait dans ses pensées, le Général continua ses explications.

- Ici, la cuisine de la base. Nous produisons suffisamment de ressources pour nous permettre de subsister. Bien sûr, nous avons sélectionné des espèces génétiquement modifiées, capables de récolter à volonté. Dès qu'une récolte est finie, le cycle recommence. Au total nous avons tablé sur 6 récoltes annuelles. Concernant l'eau, nous puisons la nappe phréatique. Oh, bien sûr, elle a été contaminée, malgré les mesures de confinement que nous avions prises. Cependant, nous parvenons sans problème à décontaminer l'eau pour la rentre potable et exploitable.

En quittant le hangar, ils empruntèrent une large voie, à côté desquelles se succédaient une multitude de salles. En passant devant l'une d'elles, Myriam capta un infime détail, la porte étant restée entrouverte. Elle eut le temps de voir, furtivement, un tas de véhicules, d'hélicoptères garés. Ainsi, il y avait un moyen de s'échapper de cet enfer. Consciente que ces informations pourraient peut-être un jour lui servir, elle s'efforça de mémoriser les lieux. La visite se poursuivit. Amère, Myriam fut contrainte d'écouter le discours passionné de cet homme illuminé. Il croyait en ce qu'il avait fait, persuadé d'œuvrer pour le bien de l'humanité. Sa religion c'était le transhumanisme : se débarrasser de tout ce qui était inutile et superflu, de ce qui empêchait l'homme de s'élever toujours plus haut pour trôner au sommet du règne de la vie. La surpopulation et la faiblesse étaient une tare de la nature. Pour aider le darwinisme naturel, il fallait se servir de tous les moyens mis à disposition par la science et le progrès. L'arme nucléaire était, par conséquent, le fer de lance de cette révolution. Malgré sa stupeur et son dégoût, ces nouvelles révélations du Général ne la choquaient pas outre mesure. Cela collait avec toutes les théories qui circulaient sur le net, dans ce qu'il convenait d'appeler désormais " l'Ancien Monde ". Les signes avaient été là, certaines voix s'étaient élevées pour mettre en garde l'opinion publique, pour exhorter les gens zombifiés à se réveiller, à ouvrir les yeux, à se révolter. Peu d'entre eux avaient répondu à cet appel. Et maintenant, la plupart d'entre eux avait péri, tout ça pour n'avoir pas eu le courage de voir la réalité en face, pour avoir préféré garder leurs œillères en place.

La visite guidée continua, fatiguant Myriam qui n'avait plus l'habitude de marcher autant. Épuisée, sur le point de s'effondrer, elle claudiqua à la suite du Général, essayant d'enregistrer la multitude d'informations à laquelle elle était brutalement confrontée. Elle découvrit des salles d'interrogatoires, de véritables salles d'opérations médicales (qui devaient également servir pour des expérimentations et des tortures en tous genres), des armureries gigantesques... le complexe était immense, bien plus gigantesque que ce qu'elle s'était imaginée. Et encore, elle n'avait pas vu les appartements réservés au personnel. C'était une ville souterraine, complètement autonome. L'homme était vicieux. Durant des décennies, il avait secrètement aménagé cet endroit pour lui permettre d'y survivre, le moment voulu, en toute sécurité durant plusieurs dizaines d'années.

Enfin, après cette impression d'avoir passé des heures à rester debout et à boiter, Myriam fut ramenée à sa cellule. Libre, elle se laissa tomber sur son lit tandis que le Général la salua :

- Voilà. Vous savez tout. J'espère que cette petite ballade vous remettra les idées en place, histoire que vous compreniez bien la réalité qui est la nôtre désormais. Cela vous mettra, je l'espère, dans de meilleurs dispositions la prochaine fois que mes hommes viendront retirer un peu de plaisir de vos entrailles. Je vous laisse vous reposer, et méditer sagement sur tout cela. La bonne nuit, Mademoiselle ! lui lança-t-il avant de s'effacer avec de ridicules mimiques dignes d'un minable comédien de théâtre.

Une fois la porte close, Myriam soupira et libéra toutes les larmes de son corps, vidée psychologiquement. Elle savait que le Général avait fait exprès de lui faire faire ce tour du propriétaire. C'était la dernière étape avant qu'elle ne soit brisée psychologiquement. Définitivement. Pour que la victime renonce à tout espoir d'être en mesure de s'échapper. Combien de jours s'écoulèrent jusqu'à un dénouement inattendu ? Elle l'ignora. Elle ne pensait presque plus à Thomas et avait arrêté de se ronger le sang à se demander pourquoi ne venait-il plus la voir ? S'était-il joué d'elle par cruauté ? Avait-il changé d'avis ? Avait-il mieux à faire ? S'était-il fait prendre ? Trop de questions et pas la moindre esquisse de réponses, aussi Myriam avait préféré oublier cet épisode – de très loin le plus heureux de sa détention – et se convaincre que cette rencontre, elle l'avait juste rêvée. Elle n'avait rien de réel. Ça n'avait juste été qu'un fantasme. Ainsi la vie s'écoula, lentement, partagée entre ces 4 murs sombres et lugubres, sans la moindre lumière apaisante, rythmée par la livraison des plateaux-repas, du linge propre, des produits d'hygiènes (sommaires), et par la visite de la meute assoiffée de stupre, suivie de celle du médecin. Comme pour tout dans la vie, Myriam s'était habituée. Elle n'avait pas pour autant appliqué les conseils du Général, quant à accueillir avec plus de chaleur ses hommes. Mais un beau jour, il revint la revoir. Au beau milieu de la nuit, Thomas franchit à nouveau le seuil de sa cellule. Myriam crut halluciner, et il dut la pincer pour lui prouver qu'il n'avait rien d'un mirage.

- Je... je ne pensais plus jamais vous voir, sanglota-t-elle, en se jetant dans ses bras.

Thomas, la mine fatiguée, en fut des plus surpris. Il répondit néanmoins à son étreinte, avec toute la bienveillance dont il était capable.

- Je suis désolé Myriam. J'ai eu pas mal de choses à faire... et à préparer.

- À préparer ? l'interrogea Myriam, intriguée.

- Oui. Pour notre évasion.

- Quoi ? Vous plaisantez ? s'indigna-t-elle, apeurée.

- Pas si fort !!! gronda-t-il en chuchotant. Oui, nous allons partir. Demain. Je vous le promets.

- Mais ? C'est impossible de fuir d'ici ! C'est une vraie forteresse ! J'ai tout vu !!

- Croyez-moi, la rassura-t-il, confiant, il existe bien un moyen de fuir. Cela m'a pris du temps de le localiser, ce qui explique ma longue absence, mais je l'ai trouvé ! Tout est prêt, mais ce soir ce n'est pas possible. Demain sera le moment idéal, car il y a une réunion avec tout l'État-Major... enfin, bref... demain ils auront l'attention captée par toute autre chose.

- C'est à dire ?

- Ce serait trop long à vous expliquer. Disons, pour résumer, qu'il y a quelques tensions, grandissantes, entre les différents complexes. La cohésion n'est pas au mieux de sa forme. Quoiqu'il en soit, notre voyage en enfer va bientôt se terminer Myriam ! lui promit-il en lui prenant les mains.

Thomas semblait conforté dans ses convictions, ce qui était loin d'être le cas de Myriam. C'était trop beau pour être vrai !

- Mais... comment allons-nous faire pour survivre à la surface ? N'est-ce pas trop tôt ? L'atmosphère doit être encore polluée !

- Oui, c'est certain qu'elle l'est, mais nous aurons de quoi nous protéger avant d'atteindre un refuge sûr.

- C'est quoi ce refuge ?

Thomas était focalisé sur la porte de la cellule, inquiet à l'idée d'entendre le moindre bruit qui indiquerait que quelqu'un venait vers la porte.

- Je n'ai pas le temps... nous sommes à deux doigts de réussir. Reposez-vous, je reviendrai vous chercher demain.

Il plongea ses yeux azur dans les siens. Elle se sentit momentanément en paix. Un dernier sourire et il s'esquiva sur la pointe des pieds, s'assurant que personne ne l'avait vu depuis le couloir avant de refermer le couloir. Myriam ne tenait plus en place, surexcitée par la perspective de s'échapper de cet endroit sordide. Comme toujours dans ces moments-là – ceux où l'âme toute entière désire éperdument quelque chose – le temps sembla se figer, rendant l'attente insupportable. Myriam n'en oublia pas, néanmoins, de donner le change face à ses geôliers, pour ne pas qu'ils se doutent de quoi que ce soit. Fort heureusement, la meute dépravée ne vint pas la voir. D'autres détenues devaient très certainement payer de leurs personnes à sa place. Comme prévu, il revint la voir, une dernière fois. Il était vêtu d'une tenue de commando et portait une besace noire en bandoulière.

- Je n'y croyais plus ! s'exclama Myriam en courant vers lui.

Thomas, toujours aussi gêné par le contact avec une femme, resta sur ses réserves.

- Ce n'est pas le moment Myriam. Nous devons faire vite, nous n'avons pas beaucoup de temps devant nous. Tenez, mettez ça ! lui commanda-t-il en lui tendant un treillis et une veste de camouflage.

Il sortit ensuite d'un sac à dos, une paire de Rangers que Myriam s'empressa d'enfiler, étant donné qu'elle ne portait que de vulgaires chaussons abîmés. Elle constata qu'il était lourdement armé d'un fusil mitrailleur automatique, une réserve de plusieurs ceintures de cartouches portés en bandoulière également. Tandis que Myriam finissait de s'habiller, Thomas alla planquer son sac à dos vide sous les draps et en sortit un casque qu'il donna à Myriam, ainsi qu'une paire de lunette de soleil.

- C'est vraiment nécessaire ça ? lui demanda-t-elle, surprise. Je ne risque pas d'être éblouie vous savez !

- C'est pour qu'on ne vous reconnaisse pas. Les femmes sont réduites à l'état d'esclavage ici.

- Je vois.

Les deux adultes étaient embarrassés par la situation, conscients de la dangerosité de ce qu'ils s'apprêtaient à faire, et des faibles chances de réussite.

- Tenez, vous saurez vous en servir ? la questionna-t-il tout en lui passant un pistolet automatique.

Myriam contempla brièvement l'arme argentée.

- Euh... oui. Je sais m'en servir, lui assura-t-elle.

- Bien. Allons-y. Vous me suivez et vous faites tout ce que je vous dis, OK ?

- D'accord.

- Si je vous dis de fuir, vous y allez. Vous ne m'attendez pas. C'est compris ?

- Mais oui, j'vous ai dit !

Thomas acquiesça d'un hochement de tête et rouvrit une dernière fois la porte. S'assurant que la voie était libre, il fit signe à Myriam de le suivre, sans faire de bruit. Elle s'exécuta, l'adrénaline se répandant dans tous ses vaisseaux sanguins. Ils progressèrent dans des couloirs silencieux sans rencontrer qui que ce soit, à l'affût de la moindre menace. Comme Thomas l'avait assuré, les soldats semblaient être occupés à autre chose. Myriam était complètement perdue, elle s'en remettait totalement à Thomas. Ils passèrent devant un tas de portes, que Myriam s'efforçait de ne pas regarder de plus près. Elle ne désirait pas savoir ce qui pouvait bien se cacher derrière. Mais sa curiosité fut la plus forte, malgré tout, et elle osa enfin se risquer à un petit coup d'œil car les portes du couloir dans lequel ils évoluaient à présent comportaient de petits vasistas. Ce qu'elle vit l'horrifia : une prisonnière, et en piteux état. Elle s'arrêta, incapable de faire un pas de plus. Thomas, qui surveillait régulièrement si Myriam le suivait bien, se précipita vers elle et s'indigna à voix basse.

- Mais qu'est-ce que vous faîtes, bon sang ?

- Ces femmes... , commença-t-elle, estomaquée.

- Prisonnières, comme vous l'étiez.

- Ne peut-on pas...

- Non ! Dépêchez-vous ou vous irez les rejoindre ! lui ordonna-t-il, plus sévèrement.- Pourquoi m'aidez-vous, et pas elles ?

- Parce que ! Maintenant bougez-vous !

La nervosité de Thomas commençait à se faire ressentir, ce qui alarma aussitôt Myriam.

- Je ne ferai pas un pas de plus avant que vous m'ayez expliqué pourquoi moi et personne d'autre ! tonna-t-elle.

Elle accompagna sa menace du pistolet qu'elle braqua en direction de son visage, veillant à armer l'engin.

- Ne faîtes pas ça, par pitié ! l'implora-t-il.

- Répondez à ma question ! ordonna-t-elle froidement.

On pouvait lire dans ses yeux noirs de colère toute la détermination du monde. Thomas avait le teint blême et la peau brillante de nervosité. À regrets, il s'exécuta.

- Parce que je ne pouvais en sauver qu'une. C'est tombé sur vous.

- Vous croyez que je vais croire ça ?

- Je n'ai rien d'autre à vous dire. Maintenant, soit vous restez là à vous lamenter pour des femmes qui sont de toutes manière condamnées. Et vous les rejoindrez dans leurs tourments et leurs souffrances ! Soit vous saisissez l'unique chance que vous aurez de retrouver votre liberté, et vous me suivez ! Quoi que vous décidiez, moi je me barre ! Avec ou sans vous ! déclama-t-il, en colère.

Il lui tourna le dos et s'élança dans le couloir au pas de course. Myriam avait très peu de temps pour prendre une décision. Sans le moindre regard pour le vasistas et la pauvre femme ensanglantée qui était étendue sur un lit souillé, elle se mit à courir pour ne pas perdre son sauveur improbable. Chaque foulées les rapprochaient tous deux de la liberté. Ou de la mort. Ils ignoraient que seule la mort les attendrait au bout du chemin. Quoiqu'ils fassent.

*

Elle reconnut tout de suite l'endroit, avec son immense hangar horticole, et toutes ces salles qui contenaient les restes de l'ancien monde, de quoi en reconstruire un nouveau, bien différent cette fois. Thomas évoluait dans la zone avec aisance. Ça ne l'étonna pas, étant donné qu'il était avant tout un soldat servant sous les ordres de ce despote de Général eugéniste. Myriam se sentait gagnée par une excitation indescriptible. Depuis quand n'avait-elle pas vu le soleil briller ? Suite au désastre atomique, brillait-il seulement encore ? Les retombées radioactives avaient-elles fini de tomber des cieux ? Thomas déverrouilla une porte et l'invita à le suivre avec précaution. Ils entrèrent dans un énième hangar, rempli de véhicules. Des jeeps, des hélicoptères, des 4x4 et plusieurs dizaines de camions. Ceux-là même qu'elle avait suivi, cette fameuse nuit. Ils avancèrent parmi les engins, en pressant le pas. Vu les dimensions colossales de la salle, Myriam se demanda quand ils allaient enfin en atteindre le bout. Taillée à même la roche, le taille de l'immense cavité était impressionnante. Il avait dû falloir plusieurs décennies pour creuser ainsi les flancs de la montagne. Myriam en avait le vertige rien qu'à songer à l'affreux complot qui n'avait jamais été démasqué, ce secret-défense que nul n'avait pu porter au grand jour, et qui avait précipité le monde dans le chaos atomique. Enfin, Thomas s'arrêta brusquement. Après un rapide panorama, il reprit la parole, essoufflé :

- Nous voilà arrivé au terme de notre périple.

Il lui montra du doigt un hélicoptère qui se trouvait à quelques mètres d'eux.

- Il y a une combinaison anti-radiation avec tout le nécessaire sous l'engin. Allez vous habiller pendant que je me charge d'ouvrir le sas.

- Mais... et vous ?

- Ma tenue se trouve non loin du boîtier de commande. Une fois habillée, entrez dans l'hélicoptère et attendez mon retour. Si je ne devais pas revenir, restez cachée dedans et ne vous faîtes surtout pas remarquer.

- Thomas... vous êtes sûr...

- ALLEZ-Y et ne discutez pas ! aboya-t-il, furieux.

Myriam n'en dit pas plus et alla se saisir de l'étrange paquet qu'avez laissé Thomas, sous l'hélicoptère. Elle n'avait jamais revêtu pareil accoutrement. C'était une grande première pour elle. Tandis qu'elle se glissait dans la lourde combinaison, elle essaya de regarder autour d'elle, à la recherche de Thomas, mais il semblait bien avoir disparu. L'endroit était lourd de silence. Seule le bruit d'une lointaine ventilation mécanique ronronnait, plongeant les environs dans une atmosphère oppressante. C'est au prix de contorsions presque surhumaines que Myriam parvint à enfiler son cocon protecteur. Elle enchaîna avec le casque. Ce fut comme si elle plongeait dans le vide. Elle avait l'impression d'être complètement isolée du monde réel. L'air s'était raréfié dans la combinaison aussi elle décida de relever le casque, pour mieux l'ajuster le moment venu. Gênée dans ses mouvements elle se hissa dans la cabine de l'hélicoptère et eut toutes les peines du monde à refermer la porte sans un bruit. Épuisée, courbaturée, en nage, elle attendit le retour de Thomas, guettant le moindre bruit annonciateur d'un désastre, priant intérieurement pour le retour de son sauveur. L'oreille tendue aux aguets, elle entendit alors un immense déclic et l'enclenchement d'un mécanisme qui grinçait. " Mon dieu, faîtes que ce soit lui, qu'il ait réussi à déverrouiller le sas ! " implora-t-elle intérieurement. Quelques secondes plus tard, l'autre porte de l'hélicoptère s'ouvrit à la volée, laissant entrer une second " cosmonaute " dans la cabine. Thomas lui adressa un bref sourire et lui donna ses dernières instructions.

- Visser votre casque et enclenchez la ventilation !

Myriam était complètement perdue, elle n'avait pas l'habitude de ce genre de costume. Aussi, pendant qu'il faisait démarrer l'engin, Thomas verrouilla son étrange scaphandre et Myriam se calqua sur ses gestes. Après un déclic, elle sentit l'oxygène affluer tout autour de son visage. Malgré tout, une onde de stress la gagna tandis qu'elle se demandait pendant combien de temps ils pourraient respirer avec leur accoutrement. Un rayon de lumière illumina alors le plafond tandis qu'une alarme stridente se déclenchait tout autour d'eux. Ils étaient enfin repérés. La chasse était lancée et le temps leur était compté. L'engin se mit alors à décoller à faible allure, pendant que Thomas lui faisait signe de se cramponner. Ils ne pouvaient pas parler, ni s'entendre, avec la rumeur des pales des hélices qui tournoyaient à vive allure. Myriam n'osa regarder en contre-bas et elle fixa avec espoir la trouée lumineuse, de laquelle ils se rapprochaient. L'engin prit enfin davantage de vitesse et ils sortirent de la montagne, aveuglés par la clarté surnaturelle qui nimbait le Pic du Seigneur. Thomas avait les yeux rivés sur son écran de contrôle tandis qu'il plissait les yeux pour tenter d'y voir quelque chose. Myriam se maudit intérieurement d'avoir laissé sa paire de lunettes de soleil à ses pieds. Après quelques secondes de terreur intense du fait de ne rien pouvoir discerner, le brouillard qui les habitait se dissipa et tous deux contemplèrent la sinistre réalité. Thomas avait déjà pu se faire une idée avec les écrans de surveillance de la salle de contrôle, mais pour Myriam c'était un dur rappel à la réalité. Tout, autour d'eux, était complètement gris et noir. Le ciel brillait, on pouvait deviner la présence du soleil, caché derrière l'épais et opaque mur de nuages gris. Alors que la montagne aurait dû être gorgée de teintes verdoyantes, brunes et grises, elle ressemblait désormais à un paysage lunaire, dévasté, stérile, mort. Plus de forêts, plus d'étendues d'herbes, plus de sapins, ni même de neige. Le relief semblait être toujours escarpé mais on ne distinguait même plus la roche ou le moindre revêtement végétal. Tout n'était qu'un poisseux et filandreux tapis de cendres. Ce fut alors comme si on lui enfonçait un poignard dans le cœur. Myriam avait déjà vécu cela, 40 ans plus tôt. Elle avait déjà contemplé pareil paysage. Mais ici, l'impact de la catastrophe semblait avoir été des dizaines de fois plus puissant et dévastateur que les Retombées de 1979. Un paysage de fin du monde. La Montagne s'était transformée en l'antichambre de l'enfer. Des limbes où ne pouvait régner que le désespoir le plus total. La mort. Brutale. Sans concessions. Thomas attrapa un engin sous son siège et l'alluma. Il s'agissait d'un compteur Geiger, capable de mesurer les rayonnements radioactifs. Aussitôt allumé, l'appareil se mit à émettre une série de déclics affolés. Le constat était sans appel, et le regard que lui adressa Thomas également : la mort les cernait de toute part. L'appareil fila à toute vitesse vers le Nord, mais partout où son regard se posait, le paysage était identique. Myriam essaya de regarder derrière elle, visiblement ils n'étaient pas poursuivis. Elle brûlait d'envie d'interroger son compagnon sur leur destination ? Sur ce qu'ils allaient faire maintenant qu'ils étaient libres. Quand soudain, l'hélicoptère se mit à émettre des bips stridents. Thomas et Myriam se regardèrent, horrifiés. Myriam regarda tout autour d'elle et décrocha sa ceinture pour se glisser, avec beaucoup de difficulté, vers l'arrière de la cabine. Sous une bâche, qu'elle n'avait pas contrôlée, se trouvait, habilement dissimulé, un mécanisme de mise à feu à distance. La minuterie indiquait " 02.52 minutes " avant l'explosion. L'hélicoptère était piégé. En quittant le hangar, ils avaient dû activer le système de mise à feu de la bombe. Thomas bloqua le levier qu'il avait entre les jambes et se glissa à son tour auprès de Myriam. Il attrapa deux gros paquets accrochés sur l'une des parois, et en tendit une à Myriam. Il s'agissait de parachutes. Il fourra le compteur Geiger dans la poche latérale de sa combinaison, et s'arnacha de son parachute. Myriam répétait, tel un zombie, les mêmes gestes que lui. Elle ne sentait même plus la panique, ni la peur de mourir. L'idée de mourir libre la réconfortait. Thomas, habité par l'instinct de survie, ouvrit la paroi latérale de l'hélicoptère. L'appareil fut violemment secoué, lancé ainsi à pleine vitesse, mais les deux adultes n'eurent pas le temps de tergiverser, Thomas attrapa le bras de Myriam et l'entraîna vers l'extérieur, vers l'inconnu. Elle hurla, terrorisée par cette sensation nouvelle, celle de chuter à toute vitesse, attirée par la gravité terrestre, avalée par un vide abyssal. Mais Thomas libéra son parachute et ils furent tous deux happés par l'appel d'air qui s'engouffrait dans l'immense toile. Leur chute fut stoppée nette et ils continuèrent de glisser, lentement, vers le sol. Myriam avait envie de rire à cause du comique de la situation. Il aurait sans douté été moins douloureux de périr en plein vol dans l'explosion de l'hélicoptère, plutôt que de mourir asphyxié ou dévoré par la radioactivité. À peine eurent-ils touchés le sol en s'effondrant lourdement, recouverts par le parachute, qu'une explosion résonna dans ce qu'il restait de la vallée. Thomas fut rapidement sur ses jambes et se débarrassa avec aisance du parachute, permettant ainsi à Myriam de retrouver la pleine maîtrise de ses membres. L'un en face de l'autre ils se fixèrent, les larmes aux yeux. Thomas savait que son plan était fichu. Le bunker où il voulait les emmener, sécurisé celui-là, se trouvait trop loin. Il ne leur restait plus qu'une petite heure d'oxygène. Il se rapprocha d'elle, colla la paroi de son casque transparent contre celui de la femme face à lui.

- Je suis désolé, s'écria-t-il, le visage à présent inondé de larmes et de détresse.

- Ne le soyez pas. Vous avez tenu votre promesse. Nous sommes libres, lui répondit-elle, submergée par l'émotion.

- Oui, mais il ne nous reste plus qu'une heure de liberté... une heure avant de...

- Une heure de liberté vaut bien plus qu'une éternité d'enfermement, n'êtes-vous pas d'accord, l'interrompit Myriam.

Thomas la contempla longuement, frappé par ses paroles. Il n'avait pas vu les choses sous cet angle.

- Vous avez raison... nous avons la chance de savoir précisément quand viendra la mort, ça n'est pas donné à tout le monde. Que proposez-vous, pour tuer le temps ?

À ces mots, tous deux éclatèrent de rire. Ils ne parvenaient pas à s'arrêter. Myriam, entre deux crises de fou rire, parvint tout de même à s'écrier :

- Tuer le temps... c'est justement ce que nous sommes en train de faire... en même temps, faut dire que nous n'avons que l'embarras du choix !

La crise reprit de plus belle, les faisant s'écrouler au sol, à genoux. Puis, peu à peu, ils parvinrent à retrouver leur souffle, des larmes de joie s'écoulant le long de leurs visages.

Ils s'assirent à même le sol et contemplèrent l'horizon. Myriam prit la main de Thomas, et posa l'autre sur son casque. Thomas la regarda faire, ahuri :

- Mais... qu'est-ce que vous faites ?

- Je n'ai pas envie de mourir comme ça Thomas. Je veux quitter ce monde en me sentant vivante, et aimée. N'en as-tu pas envie ? S'étreindre une dernière fois, tant que nous le pouvons encore ?

- Vous... tu... veux qu'on enlève nos protections ? Mais ça va accélérer notre mort !

- Puisque nous sommes condamnés, à quoi bon ?

Elle l'avait convaincu. Tous deux se levèrent et se regardèrent, contemplant dans les yeux de l'autre les derniers vestiges qui subsistaient de l'humanité. Puis, le plus rapidement possible, ils se débarrassèrent de leurs encombrantes combinaisons. Libérés, ce fut d'abord presque comme si l'atmosphère était normale. Ils pouvaient respirer. Ils se jetèrent l'un sur l'autre, collant leur corps à celui de l'autre, avides de retrouver les sensations du toucher, de l'odorat, happés par le tourbillon de la passion, du désir. Ce fut comme une renaissance, et pour Myriam ce fut sans conteste le plus beau moment de sa vie, elle qui n'avait connu des hommes, que leur bestialité et leur violence à son encontre. Pour la première fois de sa vie, elle avait envie d'un homme, elle avait envie de fusionner, de le laisser entrer en elle, de le laisser la posséder et la remplir de vie. D'amour. Thomas arrêta de l'embrasser et lui prit le visage entre ses mains, le pouls battant la chamade, brûlant de désir.

- Tu... tu veux qu'on...

Elle avait très bien compris ce qu'il lui proposait. Et en guise de réponse, elle défit son pantalon, l'invitant, d'un regard, à l'aimer une première et dernière fois.

Tandis que leurs corps s'apprivoisaient à la vitesse de l'éclair, se frottaient et se pressaient l'un contre l'autre, se chargeaient d'énergie, ils donnèrent leur dernière force pour fusionner l'un avec l'autre. Après quelques minutes d'un corps à corps passionnés, il se laissa retomber sur elle. Sa tête lui tournait de plus en plus vite. Après l'ivresse du plaisir relâché, de désagréables sensations l'envahirent. Il la contempla comme si elle était la plus belle chose qu'il n'ait jamais vu en monde, et elle lui rendit son sourire. Elle commençait, elle aussi, à ressentir les prémices de la fin. Ils se collèrent l'un à l'autre. Ils n'avaient ni froid, ni mal. Leurs corps étaient encore chauds du plaisir qui les avait submergé quelques secondes plus tôt, si bien que l'agonie ne fut pas aussi douloureuse qu'ils s'y attendaient.

Le degré de radioactivité était dément. Nul ne pouvait survivre plus de cinq minutes sans protection. Ainsi, après une formidable explosion de plaisir, la mort déferla sur eux, silencieuse, invisible, indolore. Elle les cueillit avec délicatesse pour les emmener vers un autre ailleurs.

Malgré la mort, le chaos, la désolation, la perversion humaine, l'amour avait une fois de plus triomphé. L'humanité n'avait peut-être pas dit son dernier mot. L'homme pouvait être capable du pire, mais aussi du meilleur... Cela restait à confirmer.

III. APRÈS LA TEMPÊTE

Seuls la pluie et le temps peuvent faire disparaître la souillure, et l'eau les impuretés. Il fallut de très nombreuses années pour que la nature, d'elle-même, gomme à jamais les vestiges de la folie de l'homme. Une période qui fut nécessaire, pour les survivants, pour se reconstruire et redéfinir les bases d'un monde meilleur, et surtout, plus sain. Les hommes et femmes qui avaient survécu étaient intelligents, et savaient se débrouiller. Ils étaient parvenus à s'organiser pour survivre.

La patrouille d'inspection arriva, au lever du jour, au pied de la montagne. Un peu partout, la végétation avait repris ses marques, dans une certaine anarchie cependant. Le paysage était redevenu verdoyant, et des animaux avaient colonisé à nouveaux les lieux, comme pour montrer que la nature était toujours plus forte que le chaos. Les dix individus portaient des protections, bien que les compteurs ne crépitaient presque plus. Cependant, ils ne voulaient pas prendre de risques inutiles pour autant et avaient décidé de garder leurs protections. Un éclaireur les attendait face à la paroi rocheuse, en partie écroulée. L'un des membres du groupe s'approcha. Une voix féminine, synthétisée, se fit entendre :

- Milton, qu'as-tu découvert ?

L'éclaireur, un jeune homme au visage blond, lui répondit en souriant avec avidité, toujours avec cette même voix synthétique :

- On a touché le gros lot, vous allez pas m'croire ! Et encore, j'ai pas été très loin ! C'est un véritable palais, j'vous jure !!!

- On te suit ! commanda la femme.

Avant de pénétrer dans l'ouverture béante qui déchirait l'immense mur de pierre, elle alluma son compteur et, devant la faible réaction de l'appareil, elle fit signe au reste du groupe d'enlever leurs casques. Tous soupirèrent d'aisance, heureux de quitter ces protections qu'ils n'avaient porté que trop longtemps. Sans s'attarder davantage, ils pénétrèrent dans le cœur de la montagne. La femme de tête, séduisante, âgée d'une quarantaine d'année, une chevelure flamboyante tombant en cascade sur ses épaules depuis qu'elle avait ôté son casque, se tourna vers l'éclaireur tout en continuant à progresser dans la tombe souterraine.

- Une idée de ce que c'était, Milton ?

- Quand vous allez voir la prochaine salle, vous allez comprendre !

Quelques minutes plus tard, ils entrèrent, après avoir slalomé entre d'énormes blocs de pierres, dans les vestiges de ce qu'il restait d'une antique salle de commande. La centaine d'écrans étaient fissurés, la plupart s'étaient décrochés des murs pour venir se fracasser au sol. Une épaisse couche de poussière recouvrait les panneaux de commandes, et d'innombrables ossements décoraient le sol.

- Alors, patronne ? Vous en dites quoi ?

La femme prit son temps pour répondre, sondant avec précision tout ce qui l'entourait. Ses compagnons étaient abasourdis. Après une bonne minute de contemplation intense, elle s'exclama :

- Mes amis, je crois que nous avons enfin trouvé le complexe de l'Arche... à mon avis, l'exploration de cet immense bunker va nous prendre des semaines. Il va nous falloir des renforts.

La patrouille d'exploration de Jannah n'était pas au bout de ses surprises. Les mystères qui entouraient le jour 0 avant le monde d'Après allaient enfin être portés au grand jour. Les hommes en tireraient peut-être les leçons qui s'imposeraient. Ou peut-être ne le feraient-ils pas. L'histoire de l'humanité avait déjà prouvé, maintes fois, que les hommes réitéraient sans cesse les mêmes erreurs... Mais là où subsistait la vie, subsistait également l'espoir.

À propos

Chers aventuriers égarés, bienvenus dans mon royaume souterrain où le Chaos, les Ténèbres et la Folie sont les seuls maîtres à bord ...