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Chers aventuriers égarés, bienvenus dans mon royaume souterrain où le Chaos, les Ténèbres et la Folie sont les seuls maîtres à bord ...

27 Feb

" Kamel Léon " d'Emmanuel Prost (2016)

Publié par Benedict Mitchell  - Catégories :  #Alcôves

" Kamel Léon " d'Emmanuel Prost (2016)

On connaissait Emmanuel Prost pour ses romans du terroir dédiés aux mineurs, La Descente des Anges ou encore Un Été 48. Ici, l'auteur nous revient avec un roman fantaisiste très différent de ce à quoi il nous avait habitué. Un très belle surprise avec pour toile de fond un élément fantastique : un métamorphe. Un homme capable de prendre l'apparence de qui il souhaite. Sauf qu'en fin de compte, le fantastique reste très discret, il sert même de prétexte pour aborder une thématique très intéressante : la soif de réussite et le besoin viscéral de reconnaissance sociale. La fin justifie-t-elle les moyens ? Tous les moyens sont-ils bons pour se réaliser socialement ? Une question qu'on s'est tous posé un jour.

 

4ème de couverture :

 

" Kamel est un aspirant comédien qui se découvre métamorphe.

Grâce à ce pouvoir, il fait exploser sa carrière et cherche à conquérir le coeur d'une star.

Mais à tout vouloir, tout avoir, le jeune artiste ne risque-t-il pas de se perdre ? "

 

Roman fantaisiste traitant les thèmes de l'ambition, de l'amitié ou de l'amour, Kamel-Léon est un conte philosophique qui pourra, sans rougir, côtoyer les oeuvres de Marcel Aymé ou Boris Vian.

-> Être ou ne pas être...

 

Kamel Lainet est un artiste en souffrance. Avec sa femme Adeline, il a tout quitté pour venir s'installer à Paris, rêvant de crever les planches. Mais la concurrence est rude, et sans piston, dur dur de percer. Alors il ronge son frein en attendant l'occasion inespérée de se faire connaître et d'enfin faire décoller une carrière d'humoriste. Et pour faire bouillir la marmite, il officie dans un cabaret en tant que serveur.

Lorsqu'un jour, il fait une découverte hallucinante alors qu'il se réveille dans la peau d'un autre. Il réalise qu'il peut prendre l'apparence de qui il veut, rien que par la pensée. L'occasion inespérée de montrer à tous son talent va alors se présenter, et avec elle, l'envie d'être tout en haut de l'affiche. Repéré par une star du cinéma, Irénée, Kamel va alors trouver le courage de se lancer, et de monter son propre spectacle grâce à ce don hors du commun. un mix entre Michaël Gregorlo et Arturo Brachetti. Les spectateurs sont bluffés, la rumeur prend de l'ampleur, tout le monde s'arrache Kamel Lainet. Mais pour sauver les apparences, il se retrouve coincé dans la peau d'un autre, obligé de mener une double vie. Le fossé se creuse avec sa femme, le succès lui fait tourner la tête et enchaîner les plans pas très politiquement corrects. Pour les beaux yeux d'une femme, tous les moyens sont bons pour conserver le plus longtemps possible le statut de célébrité et tous les privilèges qui vont avec. Revenir dans le droit chemin ? Impossible, la machine est lancée et dans son sillage elle va causer pas mal de dégâts.

-> Être ou paraître, telle est la question...

 

Kamel c'est un peu l'archétype de l'acteur en mal de reconnaissance. Sous couvert de privilégier sa réussite, il oublie parfois le vrai sens de la vie, les p'tits bonheurs tout simples. Il n'hésite pas à mentir pour se couvrir et sauver les apparences, quitte à blesser. Sa femme en fera les frais, mais pas que... Dès lors qu'il utilise l'apparence d'un autre, les vies des gens qu'il va croiser vont s'en retrouver complètement chamboulées, pour le meilleur (selon lui) mais en définitive pour le pire.

Dès lors, une soif boulimique de réussite va le happer complètement. Et pour cela, peu importe de traîner dans la boue ceux qui se mettront en travers de son chemin, et de manipuler pour mieux jouir.

Mais en fin de compte, qu'est-ce que tout cela va lui apporter, si ce n'est un tas d'emmerdes ? Parce que c'est bien là le coeur de la portée philosophique de l'intrigue : même si on peut comprendre les motivations de Kamel, il n'en reste pas moins qu'il va sérieusement tirer sur la corde et mériter son destin... En magie, cela porte un nom : la triple loi du retour. C'est comme nourrir son karma : tu fais le bien, tu récoltes du positif. Tu fais le mal, tu te le prends dans la tronche en trois fois plus fort. Kamel ne va pas échapper à cette loi universelle. À trop cracher en l'air ça finit par te retomber sur la gueule, hé ! hé ! Et il l'aura bien mérité !

 

Sinon, oui, je suis d'accord : ce roman traite de l'amitié, celle entre Kamel et son collègue de boulot, Pierrot. Malgré les embrouilles, les non-dits, elle reste indéfectible. Quant à l'amour, il est malsain. La passion que voue Kamel (ou plutôt son alter égo, Léon) à son idole de jeunesse n'est pas saine :  une obsession, une relation toxique, l'un cherchant à contrôler l'autre pour satisfaire une pulsion bien précise. Quant à l'amour de sa femme, Kamel le bafoue et le salie, conférant à l'intrigue un caractère tragique bienvenue. Insatiable, il lui en faut plus, il ne peut pas se contenter de médiocrité et surtout de banalité. Ce que Kamel veut, c'est un destin hors du commun. Il va l'avoir, mais comme on le dit souvent, la gloire non méritée (ou malhonnête) est souvent éphémère. Surtout dans le monde du spectacle. Et si en plus de cela vous vous mettez à transgresser tout un tas de règles et de lois sous couvert de vouloir vous venger... aïe aïe aïe ! Ouais, ça fait mal, et en ce sens, j'ai trouvé la fin de ce roman vraiment géniale ! " Les histoires d'amour finissent mal... en général" chantaient les Rita Mitsuko. Bah pour le coup, je suis assez d'accord !

Alors, l'ambition est-elle inséparable du talent ? Épineuse question que voilà ! Le don de métamorphe est-il seulement un véritable talent consécutif à un travail acharné et une abnégation totale ? Personnellement, j'y verrais plus un moyen opportuniste de parvenir à ses fins en toute facilité. Enfin, il vous appartiendra de lire ce roman pour vous faire votre opinion.

En tout cas, j'ai vraiment beaucoup aimé ce livre, je ne m'attendais absolument pas à y trouver un ton noir ainsi qu'une comédie décalée et décapante ! Énormément d'humour, oui. Et puis des propos grinçant, des situations absurdes le tout parsemé de réflexions existentielles.

< EXTRAITS >

 

" Ne vous en faites pas, avec votre talent et un peu de persévérance, vous finirez bien par percer. "

(...)

" Chaque soir, Kamel était ému à en pleurer devant les ovations que le public lui accordait. De plus en plus longues. Elles semblaient sans fin. Et elles lui donnaient le sentiment de n'avoir jamais reçu autant d'amour.

Il revoyait défiler des images de son passé. Se disait que tout cela avait valu la peine d'en avoir autant bavé. Il remerciait chaque jour son incroyable destin. Ce don était une bénédiction. Un cadeau du ciel. "

(...)

" Brandon... pensa Kamel non sans une certaine ironie. Mouais... Encore un de ces personnages collatéraux de la génération Beverly Hills. Ou alors si ça s'trouve, tu t'appelles Jean-Benoît, oui, et tu t'la joues Brandon ! Parce que... Ben parce que... C'est vrai, ça, pourquoi ? Personne n'est assez dérangé pour se rebaptiser soi-même avec un blaze pareil ! Parce que c'est plus djeun's ? Plus chébran ? Non, s'appeler Brandon, Jason, Dylan ou Kimberley restera toujours un handicap dans la vie, faut pas se voiler la face. Sauf si on veut taper dans l'oeil des maisons de prod de la téléréalité. Là oui, peut-être... "

(...)

" La superstition est une seconde nature chez les artistes. Ne dit-on pas des comédiens qu'ils ne portent jamais de vert ? La couleur du diable, l'appellent-ils. Et pas du tout - comme le prétendent certains - parce que Molière était mort sur scène dans un costume de cette couleur. Non, cette phobie remontait à des temps encore plus anciens. À une époque où on utilisait de l'arsenic pour teinter les vêtements en vert. Un acide qui, chez les comédiens, se révéla poison en se mêlant à leur sueur lorsqu'ils jouaient sur scène. "

MA NOTE : 4.75 / 5

-> Un conte moderne initiatique, une fable sur le succès et la soif de réussite drôle et décapante, un p'tit tour du côté de chez Dorian Gray !

 

Pour une réussite, ce roman en est une, assurément ! Et je suis bien contente d'avoir pu apprécier tout le talent d'Emmanuel Prost dans ce genre-là. Un Été 48 m'avait laissée une sensation mitigée (à part le dénouement - inattendu - qui m'avait agréablement surprise), et bien là j'ai été conquise !

Certes, Kamel & Léon sont deux personnalités détestables, mais on finit très vite par comprendre les réelles motivations de Kamel, ainsi que sa souffrance qui est celle de beaucoup d'entre nous. Quel sens donner à sa vie ? Comment s'élever au-dessus de la vague de médiocrité ambiante ? Et puis, pourquoi cette soif insatiable de devenir quelqu'un ? C'est un schéma social qu'on peut observer à loisir dans le monde de la télé(réalité), et le milieu des artistes. Est-on tellement frustré qu'on se complaît à créer de la merde, à tricher pour obtenir un semblant de lumière et de paillettes ? Triste constat, et triste époque, hein ! Bon, le second degré est aussi omniprésent, on rit face aux aventures dans lesquelles notre Kamel Léon se retrouve embarqué, et on sourit encore lorsque la fin arrive : elle flirte avec le tragique, un très très beau tableau, et une très belle morale. Point de guimauve, juste la terrible loi du karma, le retour (très brutal j'en conviens) à la réalité.

Bon, et puis l'occasion pour nous de nous imaginer à sa place : si on avait ce don ou cette malédiction, à quoi l'utiliserions-nous, hein ? Pas sûr qu'on serait plus altruiste ! LOL

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