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Chers aventuriers égarés, bienvenus dans mon royaume souterrain où le Chaos, les Ténèbres et la Folie sont les seuls maîtres à bord ...

18 Feb

" Mauvais Sang " de Corinne BRISSET DUPUIS - 3ème prix concours de nouvelles LES MINES NOIRES 2017

Publié par Benedict Mitchell  - Catégories :  #Alcôves, #Les Maux

" Mauvais Sang " de Corinne BRISSET DUPUIS - 3ème prix concours de nouvelles LES MINES NOIRES 2017

Je m’appelle Ariane Lenglet.

Je suis née à Lyon le 17 septembre 1988.

Mon père était militaire, et c’est lui qui m’a appris que les prisonniers de guerre déclinaient ainsi leur identité comme une litanie sans fin. Parce qu’après des semaines, des années de captivité, il arrive que l’on oublie qui l’on est. Ça fait seulement quelques heures que je suis enfermée ici, et j’ai l’impression que ça fait une éternité. Je crois que la peur provoque une distorsion du temps. Elle décuple les sens aussi, et ce goutte à goutte un peu plus loin, dans la pièce, va me rendre dingue. C’est comme si l’eau se fracassait au sol dans une éclaboussure géante, mais je crois qu’en fait, c’est dans mon crâne que ça gronde.

C’est terrible cette sensation de perte de repères, quand on est plongé dans le noir. Amputés de l’un d’entre eux, les autres sens se développent anormalement et amplifient tout. Surtout la peur.
Tout près de moi, allongé sur le ciment, Thomas semble reprendre ses esprits. Thomas Dubart.
Trente et un ans, mais j’ignore où et quand il est né. Vu l’état de sa mâchoire, il ne sera pas en mesure de le dire si les flics nous retrouvent. Je n’apprécie pas vraiment ce collègue encombrant, mais le voir aussi amoché me fait mal au coeur. Après tout, c’est parce qu’il a voulu me défendre que les cerbères du Prédicateur se sont occupé de son cas avant de nous jeter ici, dans ce hangar sombre et puant.


Quand le rédac’ chef m’a annoncé que j’allais avoir de la compagnie, j’ai pensé qu’il allait me coller un stagiaire fraîchement sorti d’une école de journalisme à huit mille euros l’année. Je l’ai fusillé du regard mais ça n’a pas suffi à le faire changer d’avis. Le lendemain, Thomas Dubart débarquait avec son sourire écoeurant et une ambition carnassière qui m’a aussitôt fait froid dans le dos. Je n’avais rien contre le fait qu’il ait envie de s’imposer, mais j’étais la meilleure journaliste du Global alors je n’avais aucune intention de le laisser mettre un pied sur mon territoire. J’étais surtout la préférée de Carnot, le rédac’ chef, mais là il m’avait joué un sale tour.
Mes poignets me font mal. Les liens de serrage en plastique me coupent la circulation du sang et j’avoue que je n’ai pas été très maligne en essayant de m’en défaire. En fait je n’ai réussi qu’à les resserrer encore, à présent ils commencent à entamer la chair. Heureusement mes chevilles, entravées elles aussi, sont protégées par mon jean. Mon dos est douloureux aussi, il me semble qu’un hématome géant le recouvre entièrement. Les cerbères ne m’ont pourtant pas touchée, je pense que c’est le ciment qui entame la résistance de mes muscles. Mon cou, mes épaules, sont tendus et durcis par le froid et la peur. Il faut que j’arrête de trembler. Mes yeux ont fini par s’habituer à l’obscurité, c’est déjà ça, du coup je balaye la pièce méthodiquement ; il y a bien un détail, un indice, qui m’indiquera où nous sommes.

Malgré les circonstances, je souris. Je repense à mon père, l’homme le plus rusé que je connaisse. Un jour il m’a dit qu’il m’avait appelée Ariane parce qu’ainsi, dans n’importe quelles circonstances, j’arriverais à retrouver mon chemin. Je devais avoir six ou sept ans, et je n’avais aucune connaissance de la mythologie, ni du second degré d’ailleurs, mais comme les paroles de mon père étaient forcément des vérités, j’avais conservé ce conseil en mémoire, persuadée qu’un jour il me servirait. Pourtant, à cet instant, le découragement me gagne, et aucun fil ne me relie ni à la sortie, ni à l’espoir d’en trouver une.
Je secoue la tête pour me remettre les idées en place, et surtout, mes neurones en état de marche. Allez Ariane, réfléchis ! Thomas s’agite, le nez presque collé sur mes chaussures.
J’aimerais l’aider, mais mes mains entravées ne lui seront pas d’un grand secours. Il me lance un regard troublant, mêlé de stupeur et de frayeur. J’imagine que je dois avoir une tête à faire peur moi aussi. Je lève mes mains ligotées vers ma bouche et pose un index sur mes lèvres pour lui signifier de se calmer. S’il y a une chose qu’on ne peut pas me retirer, c’est que j’ai un sang-froid à toute épreuve. Attention, je ne dis pas que je ne sois pas dévorée par la terreur, mais en tout cas j’arrive à le cacher.
Un fracas métallique nous déchire les tympans, et je visualise intérieurement une scie circulaire gigantesque s’attaquant à un monstre d’acier d’où jaillissent des étincelles. Dans ma tête le puzzle se met en place, tout doucement. Je hume l’air ambiant. Thomas m’observe, interdit. Une odeur de produits chimiques m’emplit les narines, mêlée à celle de l’huile de moteur, et à celle d’essence aussi. Mon cerveau se repasse la liste des lieux où les victimes du Prédicateur ont été retrouvées. Réfléchis, Ariane ! Un long frisson me parcourt le dos tandis que sous mes paupières closes s’imprime la photo de Juliette Mirabeau.


12 Juillet 2012.

Une jeune vendeuse en prêt-à-porter, Juliette Mirabeau, est portée disparue par ses parents qui ne la voient pas rentrer après le travail. Évidemment la Police pense d’abord à une petite escapade avec son amoureux, ou à un soir de blues qui se finira le lendemain par une gueule de bois mémorable, en sécurité dans son lit.

Trois jours plus tard, Juliette n’est toujours pas rentrée, mais son petit ami reçoit par voie postale une enveloppe contenant ses sous-vêtements et quelque chose qu’il prend d’abord pour un vieux cigare ratatiné, avant de comprendre qu’il s’agit d’un doigt. La gamine est retrouvée le 21 juillet dans la carcasse d’une voiture destinée à la casse, stationnée sur le parking de transit. Un chien errant avait attiré l’attention d’un joggeur en s’acharnant à vouloir tirer sur un pan de tissu qui dépassait du coffre. C’était le début d’une longue série d’enlèvements. Dix-neuf au total, en comptant Juliette. Toutes des jeunes filles, qu’on avait laissées en vie mais dans un état si pitoyable qu’elles se sentiraient probablement mortes, de toute façon.


La casse de Saint-Arnaud. C’est donc là que nous sommes. Je me maudis d’être passée à côté de ça ! J’ai pourtant fouiné pendant des heures autour de ce lieu glauque et malodorant, mais à part de la tôle froissée et un propriétaire un peu illuminé mais pas méchant, je n’avais rien trouvé. Il fallait pourtant se rendre à l’évidence. Si le Prédicateur nous a enfermés là, c’est que ce lieu a quelque chose de particulier pour lui, ou même que c’est son QG, qui sait ? Il faut dire que l’endroit est parfait pour une scène de crime. Dégueulasse à souhait. Un vrai décor pour film d’horreur. Je frissonne à l’idée que la broyeuse a peut-être déjà englouti quelques cadavres encombrants.
- Ariane ?
Je sursaute. Je suis à peu près sûre qu’il a dit Ariane, mais avec la bouillie qui lui sert de bouche, ce n’était pas vraiment clair. Thomas me fixe de ses grands yeux bleus. Il est beau, ça je ne peux pas dire le contraire, mais son air hautain repousserait la femme la plus téméraire.
Il se relève péniblement et gémit en se passant la main sur le visage, déformé par une drôle de grimace figée. Il s’adosse au mur, juste à côté de moi. C’est vrai qu’ils n’y sont pas allés de main morte, les molosses. Il a l’air d’un gosse. C’est un gosse. Et il a perdu toute sa superbe, son charisme, son sourire écoeurant et son ambition carnassière. Il a juste l’air perdu, terrorisé et fragile, et j’oscille entre l’envie de l’achever et celle de le prendre dans mes bras.
- Ferme-la, Dubart.
J’ai choisi de l’achever, mais il l’a bien cherché. Plus de trois ans que j’enquête sur le Prédicateur, et j’étais sur le point de découvrir quelque chose, j’en étais sûre. Parfois l’intime conviction vaut plus que n’importe quelle preuve. Et l’autre débarque, exsudant son assurance et son mépris, croyant me piquer au passage une part du gâteau ! Thomas Dubart est un arriviste, il tuerait père et mère pour l’article du siècle, mais je le tuerai avant qu’il ait l’idée de tenter d’essayer de le faire. Il y a bien assez d’une arriviste dans le service.


J’avais choisi d’être journaliste pour que les images que mon père ramenait de ses missions ne restent pas que dans sa tête. Je voulais être sur le terrain, au contact de la vérité qu’on cherchait à cacher. Je voulais montrer au monde ce que le monde ne voulait pas voir. J’avais juste réussi à me faire embaucher au Global pour quelques piges, rubrique chiens écrasés, mais j’avais rapidement fait preuve de tellement de culot que Carnot m’avait pris sous son aile et m’avait appris à voler vers des ambitions plus glorieuses. Il avait senti en moi cette frénésie de curiosité un peu malsaine, cette absence de limites qu’ont les personnes comme moi, ceux qui n’ont rien à perdre. C’était lui qui m’avait mise sur le dossier du Prédicateur, enfin, sur le dossier des disparues de Saint-Arnaud parce que le Prédicateur, ça c’est moi qui l’ai trouvé.
Tous les tueurs ou kidnappeurs en série ont un surnom, et je ne suis pas peu fière de l’avoir affublé de celui-là, parce que tous les journaux ont fini par le nommer ainsi. Certains l’avaient d’abord appelé le Découpeur, parce qu’il avait tranché le doigt de Juliette Mirabeau, mais il n’avait rien découpé par la suite. En revanche, les victimes suivantes avaient le même souvenir, profondément ancré dans leur mémoire, des longues heures passées sur un matelas crasseux et de leur ravisseur, allongé juste à coté, tellement serré contre elles qu’elles pouvaient sentir son souffle dans leur cou et son odeur, écoeurante, de sueur et de tabac froid.
Il restait immobile, un bras pesant lourdement sur leur front pour les empêcher de tourner la tête, et leur chuchotait à l’oreille des flots incessant de prières menaçantes qui n’avaient aucun sens, toute la nuit, jusqu’à les rendre dingues. Leur témoignage m’avait fait pensé à un vieux film américain dans lequel le tueur était un prédicateur qui prétendait agir sur ordre divin et avait pour rituel de réciter des prières apocalyptiques à ses futures victimes avant de les massacrer. Et les lecteurs, généralement, sont friands de tout ce qui est américain.


Une détonation m’arrache à mes pensées. Je réalise que c’est le bruit de pneus qui éclatent, suivi de celui de la tôle écrasée sous les assauts de la broyeuse. Je frissonne. Combien de temps est-ce qu’on va nous laisser là ? Je scrute à nouveau la pièce, pour y trouver…quelque chose. N’importe quoi pourvu que ce soit de l’espoir, mais il n’y a rien, ni au sol, ni sur les murs. La pièce est aussi nue qu’un tombeau qui attend son cadavre. Seul le robinet et son goutte à goutte infernal me nargue, au fond. Et Thomas qui gémit toujours de douleur. J’essaie de me relever, mais avec les mains liées devant moi et les pieds entravés, ce n’est pas si facile. J’aurais dû faire plus de sport, mais mon boulot ne m’en a pas vraiment laissé le temps. Je finis par y arriver, m’arrachant un peu de peau au passage en m’appuyant sur le mur, mais lorsque j’arrive enfin, en sautillant, jusqu’à la fenêtre, la porte s’ouvre si bruyamment que je perds l’équilibre en me retournant.
Le Prédicateur. C’est lui, j’en suis sûre. Tel que ses victimes l’ont décrit. Pas très grand, un corps mince et noueux. Presque beau. Ordinaire, en fait. Le genre de type qu’on croise dans la rue sans vraiment faire attention, à qui l’on offre volontiers une cigarette parce que s’il le demande gentiment, n’importe qui le trouve sympa. Je suis déçue. Malgré les témoignages j’avais espéré qu’il soit grand, musclé, et qu’il ait une gueule à faire peur couverte de tatouages et de cicatrices, mais au lieu de ça j’avais en face de moi un type ordinaire, et ça ne collait pas à la légende du Prédicateur.
Carnot m’avait mise en garde plusieurs fois, il trouvait que j’avais développé une sorte de fascination pour celui que je traquais. Il avait sans doute raison. Mais il faut avouer que les flics lui couraient après depuis plus de trois ans, sans succès. Aucun indice. Pas de trace ADN. Pas d’idée de mobile. C’est comme ça que se crée une légende. Insaisissable. Fascinante.

- Ariane. Je suis heureux de te rencontrer enfin.
Enfin ? Je plisse les yeux pour mieux le distinguer. Une longue estafilade lui barre la joue droite. C’est déjà ça. Des tas de sensations s’entrechoquent en moi ; je ressens une excitation incroyable, presque de la joie de l’avoir là, devant moi, ce taré qui torture les jeunes filles, les viole, avant de les rendre folles, mais je sais aussi qu’il peut s’en prendre à moi et me faire subir le même sort, et ça me terrorise, malgré ce masque impassible que je m’obstine à porter.
Thomas râle en essayant de se lever. Je l’avais oublié, celui-là. J’espère qu’il ne va pas tenter de jouer de jouer les héros comme tout à l’heure, avec les cerbères. Si ça se trouve, ceux que j’ai pris pour des gardes du corps sont juste deux pauvres types qui bossent à la casse, et ne savent même pas pourquoi on leur a demandé de nous mettre là. Et le propriétaire de la casse, quel lien y a-t-il entre lui et le Prédicateur. Réfléchis Ariane, bon sang !
À mesure qu’il s’approche, je remarque qu’il porte un objet dans la main gauche, un peu dissimulé derrière un pan de sa veste. Je tremble à l’idée qu’il s’agisse d’un couteau ou autre possibilité de torture. Un haut-le-coeur me secoue lorsque je réalise qu’il s’agit bien d’une lame, sans doute la plus étrange que j’aie jamais vue. Une sorte de poignard recourbé au bout et ciselé, avec un manche en bois sculpté. Oui, j’ai le sens de l’observation, même si là, cela ne fait qu’augmenter ma terreur. J’imagine les dégâts que peut faire ce genre de lame lorsqu’elle est plongée dans un corps. Surtout quand elle en ressort, en fait. Le Prédicateur s’agenouille face à moi. Un léger sourire m’indique qu’il apprécie la situation. Mes neurones s’agitent. J’ai compulsé assez d’ouvrages sur le profilage pour savoir pas mal de choses sur lui. C’est un sadique, qui s’en prend aux femmes et les torture. Il aime avoir du pouvoir sur elle. En les violant il les ramène à l’état d’objet. Sans doute que ce rapport aux femmes lui vient d’une mère abusive ou maltraitante. Oui, je suis aussi un peu psychologue, des fois, même si là, cela ne fait que noircir le tableau. Il est gaucher. Seuls 13% de la population mondiale sont gauchers. Il a les yeux verts, comme 2% des terriens. Rien que pour ces deux critères, le Prédicateur est un être à part.

Combien de gauchers aux yeux verts sont aussi psychopathes Ariane ?

Cette fois ce n’est plus un frisson, ni un haut-le-coeur, mais un violent séisme qui me secoue depuis la pointe de mes pieds jusqu’au crâne. Ça fait au moins deux points communs avec lui, en tout cas. Je suis gauchère. Et j’ai les yeux verts.
- J’en ai passé des heures à te chercher…
Sa voix est douce, monocorde, presque hypnotisante, mais ce n’est rien comparé à son regard.
Un instant je me demande si je ne suis pas simplement en train de rêver. Cet homme si ordinaire peut-il être ce monstre que j’ai traqué pendant des années ?
- Me chercher ? Pourquoi ? Vous vouliez me remercier de vous avoir trouvé un sobriquet à la hauteur ?
Il siffle entre ses dents, visiblement satisfait.
- Oh Ariane, j’ai lu tous tes articles, tu sais. Je suis un grand fan. Et j’apprécie particulièrement cet humour décalé, acerbe, qui fait de toi une journaliste hors du commun. Tu as le ton acide et sans concession, j’aime ça.
- Et vous avez décidé d’organiser une petite sauterie pour fêter ça ?
Il éclate de rire, provoquant une nouvelle vague de sueurs froides le long de mon dos. Mon cerveau commence à se fissurer. D’un côté, j’entends la Raison me hurler de me taire. D’un autre, j’entends une autre voix, bien plus calme, plus feutrée, comme un chuchotement, me dire que je n’ai plus rien à perdre. Je ferme les yeux. C’est vrai que je n’ai plus rien à perdre.
Ça fait tout juste quatre ans que mes parents ont été fauchés par la mort. Au sens littéral du terme. Pulvérisés sur une route de campagne tranquille par un bolide roulant, d’après les estimations, à plus de 180 km/heure. Il ne restait pas grand-chose de la voiture, autant dire que la carcasse leur a servi de tombeau. En réalité, je crois que les gendarmes n’ont pas voulu m’anéantir d’avantage quand ils ont refusé que je voie leur corps. Plutôt ce qui restait de leur corps. Alors c’est vrai, je n’ai plus rien dans la vie que cette putain d’envie d’aller jusqu’au bout. De quoi, ça je n’en sais rien, mais il se pourrait qu’aujourd’hui, je sois parvenue au bout d’une quête vaine et malsaine qui ne mène qu’à ma perte.
Lorsque j’ouvre à nouveau les yeux, le Prédicateur est si près de moi que je peux distinguer ses iris réduits à de petits cercles émeraude, auréolés d’une pupille dilatée, comme deux trous noirs qui m’aspirent vers le vide. Je ne sais pas ce qui me retient de ne pas lui cracher à la figure. L’instinct de survie, peut-être. Malgré tout.
- Il m’a fallu du temps pour être sûr que c’était toi, alors j’ai dû faire des essais, tu vois.
Des essais ? Nouveau tremblement.
- Ce que je vois, c’est un psychopathe qui s’en prend à des femmes innocentes.
- Il n’y a pas d’innocence Ariane ! Pas plus qu’il n’y ait de justice dans ce monde !
- Et c’est ce qui vous donne le droit de torturer des femmes ? Qu’ont-elles fait de mal pour mériter ça ?
- Elles ? Mais rien !
Je ne comprends pas. Décidément mon cerveau ne me sert à rien, aujourd’hui. Pas moyen de reconnecter les éléments du dossier, ou alors c’est la peur qui paralyse mes fonctions cognitives. Putain mais réfléchis Ariane !
- Alors pourquoi leur avoir infligé ça ?
Je ne sais pas ce qui me révulse le plus, son haussement d’épaules ou sa moue méprisante.
- Elles ne me servaient plus à rien, autant m’amuser un peu avec elles. Quand j’ai compris qu’elles n’étaient pas celle que je cherchais, je me suis senti frustré. C’est terrible, cette sensation de frustration. Tu connais ça, Ariane ? Non, bien sûr que non. Toi tu as eu tout ce dont tu avais toujours rêvé. Aucun manque. Aucune contrariété. La vie a toujours été un long fleuve tranquille pour toi, hein ?
Il pose son poignard sur ma tempe et le fait glisser lentement sur ma joue, comme s’il voulait imiter le mouvement de sa propre cicatrice. Mon estomac retient un spasme violent. Ce type n’a rien d’ordinaire, en fait, ou plutôt si, et c’est justement ce qui fait de lui un être hors normes. Il y a comme une lueur de folie dans ce regard halluciné, une sorte de no man’s land dans lequel seuls ses propres démons osent s’aventurer, tandis que l’enveloppe qui l’entoure semble banale, sans danger.
- Je n’ai pas l’impression d’avoir eu une vie facile à ce point. J’ai dû me battre pour en arriver là. Mais je n’ai jamais torturé personne pour ça.

Une question me taraude toujours, plus que toute autre, mais je n’ose pas la poser. Qu’est-ce qui me fait peur à ce point ? La vérité d’un détraqué ? Je déglutis péniblement. Ma gorge semble s’arracher.
- Pourquoi moi ?
Il se relève brutalement, et avant que je ne puisse réagir, plante le poignard dans le torse de Thomas. Je hurle. Enfin je crois, parce que je ne suis pas tout à fait sûre qu’un son soit sorti de ma gorge, en fait. En ressortant la lame, il donne un petit coup de poignet en vrille, arrachant un cri terrifiant à Thomas qui s’écroule aussitôt. Sa chemise si impeccable du lundi matin se pare d’un rouge vif qui s’étale sur sa poitrine. Mes glandes lacrymales explosent. Sans doute que ma vessie va suivre d’ici peu.
- Ne pleure pas Ariane, je t’ai rendu service. Tu vois, il faut te débarrasser de ceux qui sont inutiles.
Cette fois mes cordes vocales ressuscitent et je hurle à plein poumons avant qu’il ne me décoche une gifle magistrale qui m’envoie contre le mur. Aussitôt après il recule brutalement, comme s’il regrettait son geste impulsif. J’aperçois comme une lueur qui vacille au fond de ses yeux.
- Vous êtes un…malade !
Je crache, je pleure, je suis sur le point de craquer par tous les pores de ma peau et d’imploser dans une gigantesque éclaboussure de rage. Le Prédicateur s’approche à nouveau, plaque une main sur ma bouche, tandis qu’il laisse tomber son poignard.
- Chhhhh…ne pleure pas Ariane. Pas tout de suite. Viens là. Je vais te consoler.
Et il s’adosse au mur, me fait basculer sur le côté pour me prendre dans ses bras. Il passe une main sur mes cheveux. Fredonne tout doucement tandis qu’il me berce. Mes muscles sont si tendus que j’ai l’impression qu’ils vont se briser contre lui. Je suis totalement perdue, je n’y comprends rien. Ou alors…
- Tu vois Ariane, j’aurais aimé pouvoir faire ça avant. Mais la vie en a décidé autrement. Quand ma mère a décidé de quitter ce monde, oh, sans doute que ses secrets étaient devenus trop lourds à porter, elle m’a laissé une lettre dans laquelle elle m’expliquait que j’avais été adopté. Ça, je le savais déjà. Les mères font toujours tout pour protéger leur petit, mais ça, je l’avais senti très vite, même si je n’en avais pas la preuve. Alors j’ai cherché. Ça n’a pas été facile, tu connais les lenteurs de l’administration française. J’ai fini par trouver un nom. Celui de l’agent qui m’avait fait adopter.
Il continue son lent va et vient sur mes cheveux. Son odeur semble s’imprimer sur ma peau.
J’ai envie de vomir.
- Je ne sais pas ce qui m’a poussé à aller plus loin dans mes recherches. Peut-être que je sentais quelque chose. Ou peut-être que c’était à cause de ma famille, je veux dire, celle qui m’a adopté.
- Je ne sais pas où vous voulez en venir mais tout ça n’a rien à voir avec moi !
- Chhhh…je vais y venir. Tu vois Ariane, quand on y regarde de plus près, nous avons pas mal de points communs, tous les deux, non ?

Cataclysme dans ma tête. J’ai peur de comprendre, de deviner, de sentir. Je suis une enfant adoptée moi aussi. C’est le troisième point commun, ça commence à faire beaucoup pour que ce soit une coïncidence. Je tente de me dégager de son emprise mais il referme un peu plus ses bras autour de moi.
- L’agent d’adoption m’a appris que j’avais une jumelle. Tu te rends compte? Une jumelle ! Oh ça n’a pas été facile de lui faire dire, mais il parait que je suis assez persuasif, au fond.
Il dégage son bras pour reprendre le poignard et le lève devant mon visage.
- Alors je l’ai cherchée, cette soeur dont j’avais été séparé. Et tu vois, à force de persévérance, j’ai fini par te retrouver. Tu vois, Ariane, on est faits du même bois, tous les deux, on ne lâche jamais, hein ?
Malgré les injonctions que j’envoie à mon cerveau, je n’arrive pas à cesser de trembler. Le Big Bang dévaste mes pensées et je suis incapable de réagir. Mon corps tout entier est paralysé. Pourtant c’est vrai, je suis de celles qui ne lâchent pas. A nouveau je tente de me dégager et cette fois, il semble lâcher du leste. Il m’agrippe par les bras et me force à me mettre face à lui. Son front est collé au mien, je sens sa sueur dégouliner sur moi. Entre deux sanglots je prends une large bouffée d’air et plonge mes yeux dans les siens.
- Je ne comprends toujours pas. Admettons que nous soyons jumeaux, quel était le but de votre quête, dans ce cas ? Me faire du mal ? Pourquoi ? Et pourquoi s’en être pris à toutes ces filles avant moi ?
Il me repousse violemment contre le mur, m’assommant presque. Je tombe sur le corps de Thomas, la tête sur sa poitrine ensanglantée, me gratifiant au passage d’une belle couleur rouge sur la joue. J’ai pu sentir qu’il respirait encore, mais difficilement. Dire qu’on aurait pu être des collègues proches, complices peut-être, au moins dans le travail. Peut-être même amants, après tout, Thomas était mon type d’homme.
Le Prédicateur m’attrape par les cheveux, me relève durement sans s’émouvoir du cri de douleur que j’expulse. Il me propulse à nouveau contre le mur, et cette fois je sens quelque chose se briser en moi, au niveau de l’épaule. Ma clavicule vient de céder, je crois. Des larmes brûlantes jaillissent de mes yeux déjà rougis.
- Ah tu ne comprends pas ? Laisse-moi t’expliquer alors, soeurette. Tu as fait connaissance avec mon père, je crois, le vieux fou qui tient cette casse. Un taré, un dégénéré que ma mère a supporté autant que les coups qu’il lui donnait. J’en ai eu, moi aussi, des coups. Plus qu’aucun enfant n’aurait imaginé pouvoir encaisser. Tandis que toi, toi, tu étais au chaud dans une famille aimante, attentionnée, qui faisait tout pour assurer ton avenir. Tu as eu tout ce que je n’ai pas eu la chance d’avoir parce que la vie n’est pas juste, bordel, la vie n’est pas juste !
Il envoie son poing se fracasser contre le bord de la fenêtre, à quelques centimètres de mon oreille.
- Je n’ai pas su tout de suite qui tu étais, je n’étais pas sûr de ton identité, mais j’avais une liste de filles du même âge que moi, nées dans le même secteur, et adoptées. Elles étaient toutes comme toi, Ariane. Belles, et tellement gentilles que c’en était écoeurant. Oui cette joie autour de vous, c’était écoeurant à voir. Pourquoi le hasard t’a tout donné et à moi n’a distribué que des coups ? Hein ? Il fallait que je te punisse pour ça. Tu comprends Ariane ? Il fallait que je te punisse…
- Pour avoir eu de la chance ? C’est le hasard qui m’a placée dans une famille plutôt qu’une autre ! Toutes ces filles n’y étaient pour rien non plus ! Peut-être que c’est vrai, il n’y a pas de justice parfois, mais ça n’autorise personne à faire justice soi même en torturant et en violant des filles !
- Tu ne comprends vraiment rien, hein ? J’aurais aimé jouer les frères aimant, grandir auprès d’une soeur complice, mais on ne m’en a pas laissé l’occasion ! C’est dégueulasse de faire ça à un gosse. Est-ce que ça fait de moi un monstre d’avoir rêvé d’une vie normale ?
Tout en prononçant sa supplique il s’est collé à moi et a plaqué son couteau sur mon ventre. Il me semble que tout mon corps se vide de son sang instantanément, et mes jambes cèdent soudain. Il me rattrape, fait glisser la lame sous mes mains et d’un geste prompt coupe mes liens. Je bascule en avant, dans ses bras, dans un corps à corps frénétique, danse macabre avec ce frère assassin de notre enfance enfouie. Il recule de quelques pas, son torse fermement plaqué contre ma poitrine. Je suffoque, son souffle saccadé dans mon cou. Mes pieds entravés semblent se soulever, incapables de trouver l’équilibre. Une vive douleur transperce mon ventre, tandis que les yeux du Prédicateur me fixent sans vaciller.
Lueurs bleutées, au loin, comme des feux follets dans la nuit. Mon corps n’est que douleur, mais apparemment, je suis vivante. Un homme se penche vers moi.

Je m’appelle Ariane Lenglet. Je suis née à Lyon le 17 septembre 1988. Où est-il ? Où est le
Prédicateur ?


- Calmez-vous, mademoiselle, il va s’en sortir. Vous allez tous les deux vous en sortir.
J’imagine qu’il parle de Thomas. Je tente de me relever mais mon épaule n’est pas d’accord.
Je passe ma main sur mon ventre. Il est couvert de sang, mais je sais que ce n’est pas le mien.
Ou plutôt si. Je ferme les yeux et rejoue la scène.


Je bascule en avant, dans ses bras, dans un corps à corps frénétique, danse macabre avec ce frère assassin de notre enfance enfouie. Il recule de quelques pas, son torse fermement plaqué contre ma poitrine. Je suffoque, son souffle saccadé dans mon cou. Mes pieds entravés semblent se soulever, incapables de trouver l’équilibre. Une vive douleur transperce mon ventre, tandis que les yeux du Prédicateur me fixent sans vaciller. Dans notre lutte charnelle il a retourné la lame et tout en entourant mes mains des siennes, a plongé le poignard dans ses entrailles, jusqu’à la garde. Un sang bouillonnant recouvre aussitôt mes mains. Nous basculons ensemble. Notre première et dernière danse sera funeste. Sa tête fait un bruit atroce lorsqu’il touche le sol, et je m’écroule sur lui, entourée de ses bras qui me protègent de la chute.


Je sanglote, je n’arrive plus à m’arrêter. J’ai froid aussi. Le médecin du samu remonte la couverture sur moi, mais je sais bien que le froid qui me glace, il est à l’intérieur, alors la couverture n’y changera rien.
Je pose à nouveau ma main sur mon ventre, et je ne peux pas m’empêcher de penser à cette douleur qui m’a cisaillé les entrailles, tout à l’heure, au moment où la lame dévorait la chair de mon frère.

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Angelilie 19/02/2017 15:16

beau blog. un plaisir de venir flâner sur vos pages. une belle découverte et un enchantement

Benedict Mitchell 19/02/2017 20:03

Merci infiniment !!! :D Beaux voyages livresques à vous !

À propos

Chers aventuriers égarés, bienvenus dans mon royaume souterrain où le Chaos, les Ténèbres et la Folie sont les seuls maîtres à bord ...