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Chers aventuriers égarés, bienvenus dans mon royaume souterrain où le Chaos, les Ténèbres et la Folie sont les seuls maîtres à bord ...

13 Jan

" Seules les bêtes ", de Colin Niel (2017)

Publié par Benedict Mitchell  - Catégories :  #Alcôves

" Seules les bêtes ", de Colin Niel (2017)

Quoi de mieux pour démarrer une nouvelle année livresque, que de découvrir un nouvel auteur ! Et quel talent !

Après une pluie de prix pour son 3ème opus, Obia, Colin Niel revient pour un 4ème titre qui contraste avec ses autres romans qui se passaient tous en Guyane. Ici, place à un plateau escarpé. Le causse. À une région sans nom mais qu'on pourrait aisément placer dans le Massif Central. Ces régions où la vie campagnarde prend tous son sens, à mille lieux de la vie citadine. Ses éleveurs de vaches, de brebis, ses cultivateurs, ses gens qui essaient de faire le lien entre ces fermiers qui vivent là-haut sur leur plateau, seuls, si loin de tout... ses idéalistes et doux rêveurs, ses riches dédaigneux qui ont choisi ce cadre pour leur villa et pour écraser encore plus les "sans dents" de leur luxe ostentatoire et de leur mépris...

Voilà le cadre de Seules les bêtes. Un hiver froid, implacable, tourmenté. Du nom de la tourmente, ce tristement célèbre vent tueur que les anciens redoutent encore, même bien au chaud dans leur maison de retraite.

Et donc... de quoi ça parle ?

Une femme a disparu. Sa voiture est retrouvée au départ d’un sentier de randonnée qui fait l’ascension vers le plateau où survivent quelques fermes habitées par des hommes seuls. Alors que les gendarmes n’ont aucune piste et que l’hiver impose sa loi, plusieurs personnes se savent pourtant liées à cette disparition. Tour à tour, elles prennent la parole et chacune a son secret, presque aussi précieux que sa propre vie. Et si le chemin qui mène à la vérité manque autant d’oxygène que les hauteurs du ciel qui ici écrase les vivants, c’est que cette histoire a commencé loin, bien loin de cette montagne sauvage où l’on est séparé de tout, sur un autre continent où les désirs d’ici battent la chamade.
Avec ce roman choral, Colin Niel orchestre un récit saisissant dans une campagne où le monde n’arrive que par rêves interposés. Sur le causse, cette immense île plate où tiennent quelques naufragés, il y a bien des endroits où dissimuler une femme, vivante ou morte, et plus d’une misère dans le cœur des hommes.

Un exemple de causse : le causse Méjean

Un exemple de causse : le causse Méjean

-> Si loin de tout, la folie des hommes est toujours là...

Hé oui, vous voulez du noir ? Brutal ? Sans concession ? Et réaliste ?

Avec Seules les bêtes vous en aurez pour votre argent.

Du noir de chez noir. Poignant. Bouleversant. Grinçant. Amère.

Le pitch de base est clair comme de l'eau de roche : une femme a disparu. Une bourgeoise. Évelyne Ducat. Son mari, un natif de la région que tous détestent : il a réussi, il est devenu riche. Il a voyagé dans le monde entier mais il a fini par revenir sur ses terres natales. Besoin de retrouver ses racines ou juste besoin de se la péter ? Vous le découvrirez à travers les lignes de ce roman.

Mais les rumeurs courent sur la disparue qu'on ne parvient pas à retrouver : elle aimait bien profiter de la vie. Un peu libertine, si vous voyez ce que je veux dire. Et pas qu'avec ces messieurs... Mais déjà, les anciens évoquent la tourmente, ce vent qui par le passé a déjà tué des inconscients. Alors que faire ? Attendre la fonte des neiges et le retour du printemps dans l'espoir de retrouver le corps de la disparue ? Or, ce corps va rester introuvable, et il y aura une bonne explication à cela.

À partir de là, les récits vont s'enchaîner. 6 parties. 6 interlocuteurs différents. Tous liés les uns aux autres, certains même sans le savoir. Tous reliés à la disparue. Un tissage complexe et hallucinant. Comme quoi, parfois le destin ça tient à presque rien...

Et cette folie... si proche de nous mais à la fois tellement glaçante !

Dans ce roman, seules les bêtes paraissent sensées et ancrées dans la réalité et Colin Niel nous offre ici un maillage psychologique très complexe, et addictif. Vous ouvrirez ce livre mais vous ne parviendrez à le refermer qu'après avoir englouti la dernière page (et encore, à regrets).

 

Le causse médian (Aveyron), un paysage qu'on retrouve dans "Seules les bêtes"...

Le causse médian (Aveyron), un paysage qu'on retrouve dans "Seules les bêtes"...

-> Être ou ne pas être "fou"... telle est la question

Où commence la folie, où s'arrête-t-elle ? Qu'est-ce qui fait de nous des animaux ? Ou au contraire, qu'est-ce qui nous différencie d'eux ? Peut-on excuser, comprendre la folie qui peut, à tout moment, prendre possession de chacun d'entre nous ?

Colin Niel livre un récit glaçant et sombre. Que ce soit l'adultère, la manipulation, la cruauté, la solitude, la cupidité, le besoin d'affection, il dresse une galerie de portraits aussi attachants que bouleversants. Et le pire dans tout ça, c'est que chaque lecteur sera en mesure de s'identifier à l'un des personnages à un moment ou un autre du récit. Sommes nous pires que des bêtes ? Sans doute...

Vous l'aurez compris, la dualité et la complexité de la psyché humaine sont au centre de ce roman noir. Sans trop en révéler (pour ne pas nuire au plaisir de la découverte), point trop de gore sanguinolent ici. Juste des vérités. Une suite de vérités, de portraits brisés par la vie, le destin. Des gens comme vous et moi dont on ne parvient pas à déterminer avec précision ce qui a pu faire dérailler leur wagon, ni quand.

Bon, c'est clair, ça en est gluant de noirceur. Mais avec finesse et beaucoup de poésie, l'auteur dépeint des scènes atroces et abominables sans qu'on en gerbe. Enfin, il y en a une... bon... se représenter le tout avec les odeurs et la vue... Pouah ! Incroyable ! Une scène tellement simple mais si horrible !

Pas de fioritures non plus dans la narration. Chaque personnage à son phrasé, son vocabulaire (il y en a même un, faut s'accrocher pour tout décoder ! LOL), c'est donc très immersif.

L'axe psychologique des personnages est très marqué même si tous sont unis en quelque sorte. Pas de stéréotypes, des personnages à la fois attachants et répugnants. Doubles. Humains. Terriblement...

Mon petit bémol, c'est l'absence d'italique ou de guillemets lorsqu'un personnage exprime le fond de sa pensée dans le récit. C'est pas très clair du coup (oui, je suis pointilleuse, et j'assume !). J'ajoute quelques coquilles (des oublis de mots il m'a semblé). Et puis cette couverture, quoi ! Visuellement et indépendamment du récit elle est très belle ! Mais pendant longtemps je me suis interrogée sur son rapport avec l'intrigue. Certes, on finit par faire le rapprochement à la fin (et dans l'avant-dernière partie) mais perso ça m'a perturbé. Même avant de commencer le livre (j'en étais venue à me dire que ça se passait en Guyane LOL). Bon voilà, je suis pas convaincue qu'elle soit la plus pertinente (ni qu'elle attire le lecteur visuellement parlant) même si au final elle colle bien à l'élément central du récit.

< EXTRAITS >

" Oui, certains disaient qu'Évelyne Ducat avait été emportée par la tourmente, comme autrefois. La tourmente, c'est le nom qu'on donne à ce vent d'hiver qui se déchaîne parfois sur les sommets. Un vent qui draine avec lui des bourrasques de neige violentes, qui façonne les congères derrière chaque bloc de roche, et qui, disait-on dans le temps, peut tuer plus sûrement qu'une mauvaise gangrène. C'est comme ça que deux enseignantes avaient péri dans les années 1940, je connaissait l'histoire depuis toute gamine. Parties à pied pour rejoindre l'école à seulement deux kilomètres de leur village, les jeunes femmes s'étaient perdues dans la tempête. On les avait retrouvées congelées, collées l'une à l'autre au pied d'une arbre givré. Dans les hameaux, nos aïeux avaient construit des clochers qu'ils faisaient retentir pour guider les égarés quand la rudesse de l'hiver s'installait. Maintenant ça faisait partie du folklore, de ce qui nous restait de cette époque où tout était plus dur. La tourmente ne tuait plus personne aujourd'hui. "

(...)

" Moi, ces jours-là, c'est pas rare que je baisse les yeux et que je regarde mon ombre qui devient plus petite avec les heures. Je suis son mouvement sur les herbes sèches et sur les pierres grises. Je me dis que cette ombre au moins, elle sera toujours là. Que j'ai pas besoin de lui causer ou de faire je sais pas quoi pour qu'elle reste. Je pense aux anciens, à ces histoires qu'on me racontait quand j'étais gosse. Dans le temps, les vieux disaient que ton ombre, c'était l'image de la mort. Comme un double de toi qui s'accroche à tes pas et qui te quittera que le jour où tu seras sous la terre. Des fois j'imagine la vie des paysans d'autrefois et toutes ces croyances qui leur pourrissaient l'existence. Ces histoires de fantômes qui voulaient pas quitter les maisons où ils étaient morts, de loup-garous qui s'attaquaient aux gamins pour leur bouffer le fois, de trèves qui se planquaient dans les bois et qu'attendaient après les vivants. Nos ancêtres, ils y croyaient pour de vrai, quand ils passaient près de ces endroits maudits ils se mettaient à courir. Mémé en causait parfois, elle se moquait de sa mère et ça la faisait marrer, mais je voyais bien qu'elle riait pas tant que ça. "

(...)

" ... toutes ces histoires des anciens me sont revenues sans que j'arrive à les chasser. Quand ils entendaient des bruits la nuit, des soupirs, des meubles qui craquent, des sons de cloche dans les cheminées, ils disaient que c'étaient les morts qui revenaient dans les maisons parce que dehors il faisait trop froid. "

Colin Niel

Colin Niel

MA NOTE : 5+ / 5

-> Un roman noir rural, glaçant, poignant, bouleversant, addictif et teinté d'une furieuse folie douce ! Vous ne verrez plus la campagne du même oeil !

Finalement, je suis contente d'avoir découvert Colin Niel avec ce 4ème opus qui est un one shot comparé aux trois précédents romans. Et je comprends pourquoi tout le monde autour de moi n'arrête pas de me vanter son talent ! Il est indéniable ! C'est le genre de roman que j'adore lire, qui déroute, qui sort des sentiers battus, qui ne ressemble à rien de ce que j'ai déjà lu ! C'est le genre de récit qui reste, qui glace le sang tout en serrant le coeur, car on est jamais à l'abri de péter les plombs, de transgresser le "politiquement correct" et la bienséance. On est pas des bêtes, mais parfois on peut devenir pire qu'elles.

Que dire de plus ? Bah le titre est très bien trouvé ! La construction en 6 parties (chaque partie étant narrée par un personnage), la manipulation de l'auteur qui à chaque fois nous surprend font que c'est une réussite totale ! Combien de fois me suis-je dit : "Mais c'est pas possible ?!" On pense deviner, effleurer du doigts l'horrible vérité, et ben non ! Prends-toi ça dans la tronche ! Bravo !

Un récit dans l'air du temps, qui nous montre autre chose. Oui, marre de ces tueurs urbains, de ces flics-enquêteurs avec les innombrables descriptions des différentes procédures... Non, rien de ça ici ! Et pourtant, c'est une enquête quelque part car on va tenter de découvrir ce qui est arrivé à la disparue. J'ai adoré découvrir le causse et ses habitants, les habitudes des éleveurs et des agriculteurs, la rudesse de la vie mais aussi ce que recherchent les gens qui ont décidé de tout plaquer pour y vivre ou ceux qui n'ont jamais voulu quitter cet endroit ! J'ai adoré les descriptions, la visualisation de ces contrées magnifiques et sauvages ! Et ce vent, j'avais l'impression qu'il rugissait autour de moi pendant la lecture. J'avais froid, et ça c'est bon signe ! J'ai aussi beaucoup aimé les thèmes évoqués (que je tairai volontairement), et qu'on découvre vraiment dans l'avant-dernière partie. On en parle trop peu et qu'est-ce que c'est bien restitué ! Bon sang ! (punaise que c'est chiant de rien pouvoir dire !!!).

Pour tout cela, Seules les bêtes ne pouvait être qu'un coup de coeur ! Le 1er de l'année, certes. Un roman ultra noir, social, psychologique et diablement humain. On réalise que la misère est partout autour de nous, qu'elle n'épargne personne. Et pire encore, que les rêves peuvent nous précipiter droit dans la tourmente... et tuer.

Une grosse torgnole, voilà ce qu'a été la lecture de ce livre ! Et je puis vous assurer que je lirai les précédents romans de Colin Niel avant la fin de l'année !

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