Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Chers aventuriers égarés, bienvenus dans mon royaume souterrain où le Chaos, les Ténèbres et la Folie sont les seuls maîtres à bord ...

19 Aug

" L'Outre-Blanc " d'Oksana & Gil Prou (2016)

Publié par Benedict Mitchell  - Catégories :  #Alcôves

" L'Outre-Blanc " d'Oksana & Gil Prou (2016)

De la Science-Fiction chez les Éditions Fleur Sauvage, j'avoue que ça m'a tout de suite rendu très curieuse. Sans compter l'incroyable couverture de Bertrand Binois qui met bien en valeur un titre plus que mystérieux (à mettre en opposition avec les Outrenoirs du peintre français Pierre Soulages.

Pierre Soulages (1984)

Pierre Soulages (1984)

J'avoue que jusqu'à la sortie de L'Outre-Blanc je ne connaissais pas le duo d'écrivains Oksana & Gil Prou. Bon certes, la première oui, de par sa carrière de star du X (mais j'avais, à la base, pas fais le rapprochement, pensant que les deux auteurs partageaient le même nom de famille). Bref. Là n'est pas le propos. La 4ème de couv' (comme d'hab très courte chez Fleur Sauvage) a eu de quoi me surprendre encore plus qu'à l'accoutumée :

" Que se passe-t-il dans le cerveau d'un homme qui vient d'être décapité ? Une odyssée verticale hallucinante. "

Ni plus, ni moins. Et quand on voit que la (longue et appétissante) préface est signée par Bernard Werber et Jean-Claude Dunyach, on se dit : WAOUH ! Fleur Sauvage a frappé un grand coup.

Ou pas...

Oksana & Gil Prou, lors de la 5ème édition du Rendez-Vous de la Culture du Carrefour Flers (Douai), le 4 Juin 2016 - © photo Dr Whoo (www.whoozone.com)

Oksana & Gil Prou, lors de la 5ème édition du Rendez-Vous de la Culture du Carrefour Flers (Douai), le 4 Juin 2016 - © photo Dr Whoo (www.whoozone.com)

Duo atypique et reconnu dans l'univers de la SF française, Oksana et Gil Prou sont les auteurs de 7 romans (ainsi que d'essais), dont Un Matin Différent a reçu le prix de la Plume d'Or Imaginaire en 2016. Ils sont spécialisés dans la SF, bien évidemment, mais aussi dans le fantastique et la Fantasy historique et sont passionnés de philosophie, d'histoire et de sciences.

Sur le papier, tout paraissait idyllique, parce qu'autant être franche et sincère : j'ai été déçu de mon odyssée verticale dans l'Outre-Blanc. Alors que le roman Enragés de Pierre Gaulon (dans mon genre de prédilection) m'avait littéralement emportée et transcendée, là ça n'a pas été le cas. Et pourtant, l'idée principale du roman est remarquable. Bon, ça n'est pas dramatique pour autant, (on est très loin de ma chronique de Les Paradis du Fou qu'on peut encore lire ici bas), mais L'outre-Blanc partage, selon moi, le même problème ; un fond génial mais une forme qui laisse à désirer et nuit à la lecture. Parce que voilà, il m'aura fallu près de 3 mois pour venir à bout de ces 549 pages (en faisant des pauses et lisant autre chose). Pendant plus de 300 pages, je me suis ennuyée, ça n'est que dans le dernier tiers que j'ai commencé à ressentir quelques palpitations (positives) mais néanmoins vite étouffées par les faiblesses du roman sur lesquelles je reviendrai plus bas.

-> Découvrir la vie après la mort...

Dès le départ (et la 4ème de couv') on sait qu'un gars va mourir et qu'il va se passer quelque chose dans sa tête. Quand on associe ça à Bernard Werber (CF préface) et qu'on se souvient de sa récente lecture de Les Thanatonautes, on frissonne à l'idée de découvrir ce qui peut bien se cacher derrière la mort. Donc, le point de départ devient tout de suite très intriguant.

Sans rentrer dans les détails de cette Odysée que va vivre notre personnage principal dans cet univers monochrome et aveuglant de blancs, les auteurs évoquent des thèmes très chers à mon cœur : la réincarnation, le multivers, des notions d'astrophysique, les mythologies, ce qu'il y a de plus vil chez l'homme, l'amitié etc... On ne comprend pas forcément tout de suite ce qu'il se passe, tant tout reste longtemps abstrait et surréaliste, mais au final, c'est une belle histoire, insistant sur des valeurs d'espoirs, d'amitié. Non, le monde n'est pas pourri jusqu'à l'os, même si on a souvent l'impression du contraire. On est capable du pire, comme du meilleur. Et cette notion de meilleur, c'est ce que je retiendrai de ma lecture. Je ne peux en dire plus, et cela pour ne pas nuire au suspens et à l'intrigue, pour les aventuriers intrépides qui voudraient se laisser tenter par cette odyssée étonnante.

-> L'ennui de la mort...

Alors, faut aussi resituer les choses dans leur chronologie.

Comme je l'évoquais plus haut, on sait d'emblée qu'un gars va se faire décapiter. Et là, pour moi, c'est la première erreur car on s'attend tout de suite à ce que le récit insiste sur ce qu'il va se passer après la décapitation. Sauf que ladite décapitation survient après 216 pages. 200 pages qu'il va falloir lire (et subir pour moi) sur un groupe de scientifiques parti en mission dans la forêt amazonienne, et enlevés par un groupe de terroristes. Leur long trajet jusqu'au campement de fortune où ils seront retenus en otages et malmenés (50 pages pour dire qu'ils sont attachés et secoués sur une route sinueuse sans savoir ce qui leur arrive, c'est bien trop long et répétitif !). Puis 150 autres pages avec la captivité, le paiement des rançons demandées par les terroristes, les lamentations de la famille de l'une des otages, les hypothèses des conseillers, et enfin, le traitement des captifs, répétitif encore une fois. Alors j'ai tenu, oui, parce que je savais qu'à un moment ou un autre, l'un des captifs perdrait sa tête. Et le fait de savoir cela, et de subir cette trop longue introduction de 216 pages, m'a fait malgré tout tenir mais en soufflant régulièrement car énormément de redondances et de répétitions ! Il y a, selon moi, la moitié de cette partie qui peut allègrement sauter tant elle est inutile et alourdit l'ensemble.

Quand notre décapité perd enfin la tête, je respire. Mais de courte durée. Car pendant 100 pages supplémentaires, le récit se répète encore une fois en nous décrivant toujours la même chose : du blanc, partout, à l'infini. Des créatures qui marchent au fond d'un entonnoir et qui doivent monter des milliers de terrasses pour parvenir jusqu'au sommet. Les nombreuses interrogations redondantes du personnage. Et là, je me dis que je vais perdre la tête pour de bon, mais qu'il faut que j'aille au bout de ma lecture pour ne pas avoir de regrets. Et j'ai bien fait quand même ! Sauf que ma propre odyssée dans l'outre-blanc a été très périlleuse et éprouvante. Donc oui, un problème manifeste de forme. Je ne sais pas à quoi cela est dû, si chaque auteur a écrit ses propres parties avant de mettre en commun, et j'ai envie de dire que cela m'importe peu. Ce que j'en retiens c'est un gâchis indéniable pour ce véritable ovni au pitch si original ! Un gâchis de forme, de lourdeurs, de répétitions. Des redondances dans les descriptions, les situations évoquées (par exemple, le fait de toujours rajouter les mêmes descriptions pour les personnages évaluant dans l'outre-blanc, comme la femme et sa poitrine), des verbes trop simples et trop récurrents (sembler), pareil pour certains mots (qui, donc, enfin, alors, mais, baroque, outre-blanc sont ceux qui m'ont le plus interpellée).

Exemple : " Il semble perdu dans cette contemplation sereine et fatigante à la fois en raison du caractère assez éblouissant du matériau qui semble commun aux êtres vivants, aux terrasses qui organisent l'espace et à la titanesque falaise qui monte jusqu'au ciel constellé de bulles translucides. "

(...) " Hormis ce détail, qui semble caractéristique de toutes les créatures qui s'éveillent au cœur de ce gouffre outre-blanc, elle semble très belle. "

Je passe sur les coquilles (point trop nombreuses) et les bugs de typographie (encore trop nombreux par contre).

Ensuite, il y a pour moi une surabondance de vocabulaire scientifique/technique et une surenchère de mots savants. Même pour moi ça a été la petite goutte de trop (et pourtant, j'y suis habituée). J'ai pensé au pauvre lecteur lambda qui n'y connaît rien en astrophysique et j'ai eu mal pour lui. Attention donc, car on peut là aussi perdre des lecteurs en cour de route.

Tout cela fait que le récit est au final bien trop lourd et aurait pu s'alléger d'1/3 allègrement.

< EXTRAITS >

Malgré mes reproches sur ce roman, j'ai néanmoins retenu quelques citations qui m'ont énormément enthousiasmée ! Et quand c'est bien, faut le dire aussi, hein !

" L'espace est blanc. Uniformément blanc.

L'espace est blanc. Et immense.

L'espace est blanc. Silencieux.

L'espace est blanc. Et vide.

Au sein de cette pétrification aux surfaces douces, irisées, translucides par endroit, une forme commence à remuer.

L'être blanc dans un univers où règne l'outre-blanc semble s'ébrouer. Il respire.

Doucement.

Plate et encastrée dans la paroi verticale qui semble être constituée d'un matériau en tous points similaires à elle, la créature essaie d'ouvrir les yeux. Mais elle n'y parvient pas. Fatiguée, elle attend un peu.

Elle recommence. Mais ses paupières éblouissantes de lumières demeurent obstinément closes. Elle recommence encore. S'obstine. Souffre.

La créature qui semble bien être le seul organisme vivant dans cet univers titanesque et pétrifié essaie aussi de bouger un peu ses bras. Ses jambes. Mais s'agit-il vraiment de bras et de jambes ? Difficile de le préciser à cet instant précis car l'être moiré de milliards de reflets qui se situent tous bien au-delà du blanc est toujours cristallisé dans la paroi qui l'enserre et l'attire.

Il arrête de bouger car les liens qui se tissent autour de son corps et l'intègrent à la paroi semblent être plus forts que lui.

Sa respiration est haletante. Puis elle s'apaise. Un nouvel essai. Infructueux. Un autre. Un autre encore. Soudain, la lumière commence à filtrer le long de cette fente ténue qui sépare sa profonde nuit intérieure de l'éblouissante lumière environnante. Douce et fragile nitescence en un premier temps, elle envahit peu à peu son espace visuel.

L'arrivée brutale d'une lumière crue fait hurler cet être claquemuré dans la paroi. Mais, en dépit de la force de ce cri, la créature n'émet aucun son alors que sa bouche est désormais grande ouverte. Béances blanche dans un monde outre-blanc elle polarise toutes les peurs. Toutes les angoisses. Toutes les terreurs.

La créature ferme précipitamment les paupières qu'elle a mis tant de temps à entrouvrir. Le paradoxe est cruel. Mais elle ne peut pas supporter, pour l'instant en tout cas, cette virulence de la lumière qui la terrifie et semble lui brûler simultanément la rétine et l'âme.

Mais qu'est-ce qu'une âme blanche dans une silhouette blanche perdue dans un univers outre-blanc ? Un fantôme.

Un rêve ? Une divinité en devenir ?

Ou un être perdu dans la plus éblouissante et la plus sinistre des prisons : lui-même ? "

(...)

" Ce tronc-de-cône immaculé se prolonge donc très loin vers le bas et il se poursuit bien plus encore vers le haut. Spiralé et stratifié en d'innombrables anneaux qui montent en formant autant d'étroites terrasses blanches, lustrées et moirées de lumières déclinant, elles aussi, cent mille milliards de nuances de blanc, cet univers ressemble un peu à l'Enfer de Dante.

Mais un Enfer outre-blanc aux dimensions cosmiques. "

(...)

" - Quelle créature peut se complaire à martyriser et humilier de la sorte ?

- L'homme, (...) "

(...)

" - Pleurer est parfois indispensable, synthétise le roi d'Uruk qui a lui-même longuement pleuré son ami Enkidu. C'est sain. Cela prouve que vous êtes un homme et que vos faiblesses peuvent devenir l'airain de forces nouvelles. "

(...)

" (...) se dit alors que si l'histoire de l'humanité devait être résumée en un seul mot, ce serait certainement : peur !

Peur de mourir, peur de souffrir. Peur des autres. Peur des divinités omniscientes qui instrumentalisent - peut-être - le destin d'une fragile créature bipède qui s'est autoproclamée maître de l'univers. Peur des éléments déchaînés. Peur de la nature. Peur des prédateurs. Peur, surtout, du plus terrifiant des ennemis : soi-même.

Peur de cette hydre qui gronde en nous et dont nous ne discernons, pendant toute notre vie, qu'une parcelle, un fragment. "

(...)

" - Vous avez raison ! Vous avez mille fois raison. Dans l'un de vos poèmes vous définissez parfaitement les parois d'airain au sein desquelles nous nous complaisons car nous sommes à la fois la geôle, le prisonnier et le gardien qui claquemure nos espérances. "

(...)

" (...) après les drames, les exécutions de masse et les holocaustes, on utilise toujours cette phrase vide de sens : plus jamais ça ! On pleure. On se lamente. On a des trémolos dans la voix. On se serre les uns contre les autres afin de se rassurer et affirmer ainsi que l'on a enfin tout compris. Que le monde sera moins laid. Que la férocité inhérente au cœur humain s'estompera un peu. Mais la barbarie revient toujours. Souvent dès le lendemain. Et elle impose sa loi. Encore et encore ! "

(...)

" Chaque homme est son propre enfer et son propre paradis. "

L'outre-blanc en images (je sais, vous n'y comprenez rien, c'est voulu !)
L'outre-blanc en images (je sais, vous n'y comprenez rien, c'est voulu !)
L'outre-blanc en images (je sais, vous n'y comprenez rien, c'est voulu !)
L'outre-blanc en images (je sais, vous n'y comprenez rien, c'est voulu !)

L'outre-blanc en images (je sais, vous n'y comprenez rien, c'est voulu !)

MA NOTE : 3 / 5

-> Entre thriller et Science-Fiction, un roman déroutant qui sort des sentiers battus, propose des réflexions métaphysiques et existentielles très intéressantes, mais avec pas mal de lourdeurs, et c'est bien dommage.

La lecture de L'Outre-Blanc restera malgré tout un souvenir positif. Je suis contente d'avoir résisté à l'envie d'abandonner ce livre car son message reste au final très positif. C'est abstrait, inhabituel, pertinent, très intelligent, on apprend beaucoup de choses, on rit, on vibre un peu, et c'est ce que je retiendrai. Je me souviendrai très longtemps des rires entraînés par l'anomalocaris et le tigre, par les nuits, par la beauté des paysages découverts durant cette Odyssée surréaliste. Par contre j'oublierai très vite l'introduction, même si elle symbolise à elle seule la folie dans laquelle le monde a basculé avec ces fanatiques et ces criminels complètement siphonnés du bocal et prêts à tout pour une (grosse) poignée de dollars.

C'est d'autant plus dommage qu'il y a énormément de connaissances et de savoir dans ce roman, une volonté de faire rêver le lecteur, de le pousser à réfléchir sur le monde qui l'entoure, à se livrer aussi à l'introspection, mais que de gâchis avec cette lourdeur stylistique, ces répétitions ! Oui, ça me met en colère, désolée. J'ai eu l'impression de lire un tapuscrit à l'état brut ! Et ça me navre car ce livre méritait une meilleure forme pour être parfait ! Je n'ai donc rien à reprocher à l'intrigue en elle-même. Épurée, simplifiée, sans d'inutiles fioritures, des détours qui ne servent à rien, on serait en présence de la perfection.

Bon, cette malencontreuse première expérience avec Oksana & Gil Prou ne me dissuadera pas de lire autre chose d'eux, bien au contraire. Pour avoir un peu discuté avec eux lors du Rendez-Vous de la Culture du Carrefour Flers, ce sont des auteurs passionnés, très cultivés et à l'originalité manifeste. Juste que parfois, la quantité peut nuire à la qualité. À trop vouloir bien faire on peut se perdre... Mais une fois encore, ça ne reste que mon avis. Je salue le travail accompli sur ce récit, et les connexions faites par rapport à l'intrigue. C'était brillant de lier mythologies, sciences et philosophie pour proposer cette hypothèse sur ce qui se cache après la mort ! Et puis c'est toujours plus qu'agréable de lire une histoire qui nous fait grandir, et plus important encore, réfléchir ! Ça méritait d'être dit !

Commenter cet article

À propos

Chers aventuriers égarés, bienvenus dans mon royaume souterrain où le Chaos, les Ténèbres et la Folie sont les seuls maîtres à bord ...