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Chers aventuriers égarés, bienvenus dans mon royaume souterrain où le Chaos, les Ténèbres et la Folie sont les seuls maîtres à bord ...

05 Jun

" Un été 48 ", d'Emmanuel Prost (2016)

Publié par Benedict Mitchell  - Catégories :  #Alcôves

" Un été 48 ", d'Emmanuel Prost (2016)

Parce que les vacances et l'été approchent à grands pas (même si on en a pas forcément l'impression), la couverture d'Un Été 48 invite au dépaysement et au voyage. Une vieille photo d'époque recolorisée, des mineurs Chti qui découvrent pour la 1ère fois de leur vie la beauté de la Méditerranée, et des vacances, ça a de quoi donner le ton d'emblée.

Ça combiné à l'envie de lire autre chose pour ne pas sombrer dans la dépression littéraire (et l'impression de se noyer dans des lectures qui se suivent et peuvent se ressembler ^^). Alors oui, dans cette optique ce livre est tombé dans ma PAL (= Pile À Lire) à point nommé ! Sans compter le fait que le monde des mineurs me concerne personnellement...

Ce voyage à La Napoule avait tout pour être idyllique sur le tableau... Oui, mais l'a-t-il été au final ? Oui, dans les grandes lignes.

-> " Juillet 1948. Les premières familles de mineurs arrivent au château d'Agecroft, à La Napoule. Un séjour inoubliable pour ces gens du Nord, et en particulier pour le jeune Tienot. Les villages pittoresques, les bals, les filles en Bikini sur la plage... et Bella, la fille du directeur du centre de vacances, dont il tombe amoureux. Soixante-cinq ans plus tard, le souvenir de ce bel été reste entaché d'un mystérieux événement, survenu un soir de fête à Noyelle-sous-Lens, que la mémoire de Tienot ne parvient pas à restituer. Que s'est-il vraiment passé, cette nuit de septembre 1948 ? "

Noyelle-sous-Lens, Fosse n°23 des mines de Courrières

Noyelle-sous-Lens, Fosse n°23 des mines de Courrières

-> Au sud des Mines, au nord de la Méditerranée...

Les Chtis débarquent sur la Côté d'Azur... ça a de quoi ne passer inaperçu !

Aujourd'hui comme il y 67 ans. Autre temps, autre mœurs. Certes.

Pour apaiser un contexte socio-économique explosif à cause des grèves qui paralysent le secteur de l'extraction minière, la Société des Houillères achète le château d'Agecroft à la Napoule et met en place un tirage au sort afin d'offrir à une poignée de mineurs (ainsi qu'à leurs familles) des vacances tout frais payés. La famille Marquet est sélectionnée. Alfred, le chef de famille, n'en revient pas. De même que son fils de 15 ans, Étienne dit Tienot, mineur comme son père. Pour des gens simples habitués à la rudesse de la mine et de la vie dans les corons du Nord, c'est Noël avant l'heure, et même plus encore. Le décalage est total : mineurs et porions (= les sous-chefs dans les mines en quelque sorte) se retrouvent embarqués pour une quinzaine placée sous le signe du soleil et du dépaysement. Dans une ambiance festive, conviviale (parfois trop avec la famille polonaise, les Jdrzejowska, la petite troupe débarque à La Napoule. C'est le premier convoi de mineurs vacanciers. Ils sont accueillis par le père Spielmann (rescapé des camps de concentration) et sa fille, Bella, adolescente. Ils sont en charge de l'administration du domaine. La jeune fille se lie d'emblée d'amitié avec les mineurs, auprès de qui elle trouve de l'attention, de la bonne humeur tandis qu'elle tente de traverser la perte brutale de sa mère (assassinée à Auschwitz). Puis elle tombe sous le charme du jeune Tienot. C'est le temps de la découverte des petits plaisirs de la vie, de l'insouciance, des premiers émois amoureux, de la douceur de vivre méditerranéenne... Mais les tensions sont rudes, et la famille Lassagne a tout pour les attiser : la famille du porion fait tache dans le paysage et va venir exacerber le clivage existant avec les mineurs présents (Jedjé en tête)...

Puis vient le temps de la séparation, du retour au bercail, lourd de conséquences... une histoire qui connaît un dénouement inattendu et tragique à cause d'un événement anodin, mais dévastateur pour toute la troupe de vacanciers...

Été 1953 : premières vacances pour une famille de mineurs nordistes

Été 1953 : premières vacances pour une famille de mineurs nordistes

-> Eum' racont' pas eud' carabistouilles !*

(* Ne me raconte pas de bêtises)

Non Chtis, vous aurez parfois du mal à comprendre certaines lignes de dialogues (en patois), mais vous en saisirez néanmoins la nuance. À la lecture de ce roman de terroir, on est complètement immergé dans le contexte de l'année 1948 : la guerre et ses blessures ne sont pas très loin, les cicatrices ne sont pas encore refermées. La vie reprend doucement son court, frappée par un contexte socio-économique compliqué. Emmanuel Prost parvient avec beaucoup de justesse à nous restituer la dureté du monde des mineurs. Le passage sur les parents de Bella dans les camps de concentration, son isolement forcé auprès d'une montagnarde pour ne pas se faire prendre (la famille de Bella est juive), est bouleversant. Beaucoup de termes techniques sur la mine qui sont bienvenus, de même que des anecdotes politiques, culturelles (quelle bande originale disséminée à travers tout le roman avec ces classiques de la chanson française populaire bien mis en évidence par le tonitruent Jédjé !). C'est un roman fort bien documenté qu'on a vraiment plaisir à découvrir.

Ce qui m'a le moins convaincu, et je suis obligée de le relever, ce sont les personnages et leur développement. On les cerne vite, peut-être trop. Parfois, ça frise même la caricature. Je ne me suis pas réellement attachée à ces personnages, à part Bella. L'essentiel du roman (on va dire plus des 2/3) n'est que le récit des vacances des Chti à La Napoule. Je n'ai pas trouvé qu'il se passait beaucoup de choses et c'était pour moi un peu répétitif : les mineurs qui déconnent, qui vannent à tout va, qui chantent, se font remarquer, profitent de la douceur de vivre, savourent leur vacance.

Le quotidien de ces braves personnes est dépeint avec justesse et humour (Ah la Maria !!! L'exaspération dans toute sa splendeur ! ^^).

Concernant l'écriture, c'était le premier livre d'Emmanuel Prost que je découvrais (et le premier de ce genre que je lisais). Ce roman est le troisième qui est consacré au monde des mineurs. J'ai trouvé sa plume agréable à lire, mais mon côté (un peu trop) pointilleux a remarqué par intermittence quelques lourdeurs de syntaxe (comme par exemple une trop récurrente utilisation des conjonctions de coordination qui m'a semblé alourdir le récit). Ça n'est pas bien méchant, j'en conviens.

Sinon, la narration reste très pudique et emplie de sensibilité. J'aurais peut-être apprécié plus de noirceur car les éléments "délicats" de la narration m'ont paru être adouci. Je suis peut-être trop sombre pour apprécier un roman doux... LOL

Globalement, c'est un livre qui est agréable à lire, surtout en période estivale je pense. Si les thèmes évoqués restent classiques, il n'en reste pas moins qu'ils sauront toucher les lecteurs. Bon, et puis les running gags de Jédjé avec ses expressions malmenées font bien rire ( " faire un malaise vaginal (vagal) ", " Parce que je peux vous le garantir, ce fut hippique(épique) " etc...).

Cependant, la fin m'a un peu déçu : si le voile sur le fameux mystère de septembre 1948 est levé, j'aurais vraiment apprécié en apprendre davantage sur la personne qui est véritablement concernée. Or, rien ne nous est dévoilé sur ce personnage, alors que pour tous les autres l'auteur nous fait un rapide topo dans les dernières pages. J'aurais aimé savoir comment ce personnage a vécu ce drame de son point de vue, comment il l'a surmonté. On ne sait pas du tout ce qu'il lui est arrivé après cela. Et je trouve ça dommage.

< EXTRAITS >

" Une devise, Arbeit macht frei (le travail rend libre) - qu'ils avaient empruntée à un autre de leur camp, celui de Dachau -, qui avait pu un instant lui laisser espérer qu'il s'était trompé. Un instant. Un très court instant. Car dès que les lettres se trouvèrent dans son dos, Papa sut qu'il venait de mettre les deux pieds définitivement en enfer.

Ils avaient dû se déshabiller et jeter leurs piteuses loques au milieu de la cour. Ils s'étaient ensuite avancés nus, un à un, devant des tables où des officiers S.S. leur aboyaient d'incompréhensibles ordres. Bousculés. Frappés. Tout s'était déroulé dans une grande cohue.

Papa avait été placé dans le groupe qui comprenait le plus de prisonniers. Il avait failli protester, tous ses amis juifs étant là-bas, de l'autre côté de la cour. C'était auprès d'eux qu'était sa place. D'autant plus qu'on venait de lui remettre une tenue rayée sur laquelle était cousu un triangle vert. Celui des détenus de droit commun. Il n'avait jamais été pour le port de l'étoile jaune, mais elle correspondait au moins à la réalité de sa condition. Alors qu'un criminel, non ! Jamais il n'en avait été un ! Mais son instinct le poussa malgré tout à se taire. Les prisonniers qui l'entouraient n'étaient pas plus que lui des criminels. Il connaissait beaucoup d'entre eux pour avoir déjà longuement débattu de leur idéologie communiste. Et il sentit dès cet instant que la loi du nombre devenait son seul salut possible. Tant qu'il était au sein d'un groupe majoritaire, l'espoir, aussi infime pût-il être, perdurait. Il n'y avait déjà qu'à voir les traitements infligés aux quarante Juifs isolés de l'autre côté de la cour. La confession était donc pire que le crime aux yeux des soldats allemands ? Quant aux quelques souffreteux qu'on avait fait regrimper directement dans un camion, ils ne faisaient qu'étayer un peu plus la toute nouvelle théorie de Papa. Ils avaient d'emblée été isolés, exclus du nombre. Et sans avoir eu droit à une quelconque tenue rayée. Mis en marge parce que déjà promis à une mort plus qu'imminente. "

(...)

" Il ne faut juger les hommes que sur ce qu'ils sont. Jamais sur ce qu'ils semblent être. "

(...)

" - Alors, qu'est-ce que je vous sers ? demanda-t-il.

- Ben, tu viens de me dire que t'avais ar'connu les chtis que nous sommes, le railla Jédjé. Et qu'est-ce qu'il boit un chti quand il est d'sortie ?

- Une mousse !

- Ben tiens ! Car dans la mousse, tous les problèmes s'émoussent ! "

(...)

" Papa et moi restions immobiles, frissonnant de concert dès qu'une bourrasque faisait trembler les battants de la fenêtre. Quand nous vivions dans le Pas-de-Calais, jamais nous ne nous arrêtions de la sorte pour voir la pluie tomber. Parce qu'elle faisait partie de notre quotidien. Méritait très rarement une attention particulière tant nous étions accoutumés à elle. Mais ici, c'était moins commun. Une rareté qui en faisait à chaque fois un spectacle fascinant. Fascinant, mais aussi effrayant parce que souvent violent. Le mauvais temps était à l'image de l'homme : s'il voulait être prompt à marquer les esprits, il se devait d'être exceptionnel et virulent, parce qu'il savait à quel point la normalité rendait invisible. "

(...)

" On se leva de très bonne heure. Comme si nous étions attendus sur la carreau de la fosse pour le poste du matin. Nous n'avions plus l'habitude. Quelques jours de vacances et nous avions réussi à rompre avec la rigueur de notre quotidien. Et dans le baraquement, tout le monde était d'accord pour ne jamais quitter son lit avant le lever du jour. Même sous le feu des ronflements de Maria. La grasse matinée était un plaisir inédit auquel nous avions tous très vite adhéré. À Noyelles, même les jours non travaillés, le coron nous imprimait son rythme. Or une cité minière se réveille toujours tôt. Quoi qu'il arrive. Mais ici, nous n'étions pas dans un coron. Nous étions au château. Et la vie de château est faite de privilèges. Même lorsqu'on loge dans ses dépendances. "

(...)

" Ici, c'est vrai qu'on s'empresse de rire de tout, mais c'est surtout de peur d'avoir à en pleurer tu sais. Parce que les larmes et le malheur finissent toujours par nous rattraper. "

Château d'Agecroft, La Napoule
Château d'Agecroft, La Napoule
Château d'Agecroft, La Napoule

Château d'Agecroft, La Napoule

-> MA NOTE : 4/5

UN RETOUR EN 1948 POIGNANT, ATTENDRISSANT ET DIVERTISSANT !

En somme c'est un livre agréable à lire, qui vous plongera dans l'univers des mineurs, et ici de leur découverte des vacances. C'est une avancée sociale pour l'époque et il est plaisant de les voir s'émerveiller de ce nouveau monde. Tout comme j'ai apprécié découvrir un peu plus l'univers du travail à la mine, et un passage sur l'enfer des camps de concentration. Voir le pays se reconstruire, digérer l'immense traumatisme de la Seconde Guerre mondiale, les gens reprendre le goût à la vie, les mentalités évoluer etc... de même que les tensions, les préjugés qui opposent ceux d'en haut à ceux d'en bas. En ce sens, l'héroïne Bella Spielmann incarne un vent de nouveauté qui fait du bien. Elle a vécu quelque chose d'horrible, mais à 15 ans elle fait preuve d'une étonnante maturité (OK, les ados de cette époque n'ont rien à voir avec les nôtres, j'en conviens ! ^^). Elle représente un archétype d'héroïne moderne : belle, courageuse, forte, drôle, sensible mais qui sait ce qu'elle veut, alors que Tienot est plus en retrait. Après, le livre est un peu doux amer, dans le sens où encore une fois on y traite des actes manqués, de la perte de l'innocence, du passage à la vie d'adulte, du traumatisme. On termine ce livre en souriant mais ça pique quand même un peu, et on se dit " dommage pour eux "... Bon, quelque part tant mieux car ce n'est pas une fin convenue. Mais voilà, un manque de réponses manifeste, un très long développement des vacances alors que la fin est traitée trop rapidement, paradoxalement. Autant, dans l'ensemble du récit j'ai trouvé que parfois on faisait des sauts de puces lors de certains passages de chapitres, mais autant parfois on s'attarde bien trop longtemps sur des banalités.

Après ça n'est que mon ressenti de lectrice, n'étant pas du tout familière de ce genre littéraire. Il m'a néanmoins permis de m'oxygéner et je suis certaine qu'il va connaître un très beau succès, vu sa forte visibilité dans les librairies ! En attendant, j'ai hâte de découvrir l'auteur dans un genre radicalement différent.

Emmanuel Prost

Emmanuel Prost

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