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Chers aventuriers égarés, bienvenus dans mon royaume souterrain où le Chaos, les Ténèbres et la Folie sont les seuls maîtres à bord ...

28 Apr

" Variable d'ajustement ", de Philippe Declerck (2016)

Publié par Benedict Mitchell  - Catégories :  #Alcôves

" Variable d'ajustement ", de Philippe Declerck (2016)

Après l'inoubliable et merveilleux Nos Rêves Indiens de Stéphane Marchand qui, le mois dernier, inaugurait la nouvelle collection des Éditions Fleur Sauvage - LA COLLECTION BLANCHE -, voici venir une seconde parution, toute de blanc vêtue. Et le moins qu'on puisse dire c'est qu'une fois encore, ça frappe très fort. Même si c'est dans un genre différent. Même si ça fait mal. Même s'il y a dedans beaucoup de vérités, crues celles-là...

L'auteur, Philippe Declerck, n'est pas un illustre inconnu. Fort d'une solide réputation dans l'univers du polar & de la littérature noire, on peut déjà le lire chez Ravet-Anceau ou encore L'Atelier Mosécu. Auteur originaire de la foisonnante région des Hauts de France (un impressionnant vivier d'auteurs talentueux !), il se lance ici pour la première fois dans une littérature plus... générale, bien que le noir ne soit pas très loin.

-> " D'un statut de cadre dirigeant, Mathilde se retrouve au chômage sans que rien ne l'y prépare.

Découvrant qu'elle n'était qu'une " variable d'ajustement ", la quadragénaire, mère et épouse, entame alors une lente et douloureuse descente aux enfers. "

Un récit aussi dur que poignant, pour un fort dommageable phénomène de société.

-> La vie ne tient qu'à un fil...

... et elle ne fait pas de cadeau. Elle peut donner, puis d'un coup, sans prévenir, elle reprend tout, brutalement.

Mathilde a tout pour être heureuse : un mari, Richard, notaire, bel homme et avec un compte en banque confortable, la maison qui va avec, deux beaux enfants, Hugo & Camille, et une situation professionnelle très enviable de cadre au sein d'une grande enseigne dédiée au sport. Elle ne vit que pour son travail. D'origine modeste, elle est le fleuron de sa famille, incarnant à elle seule la réussite que ses parents ont toujours souhaité pour elle. Mais voilà, la crise passe par là, ou peut-être est-ce autre chose (le karma, la malchance, que sais-je encore)... un jour, le 5 Janvier 2015 : Mathilde meurt. Elle ne s'y attendait pas. Oh non, ça n'est nullement une mort physique. C'est bien plus insidieux : la boîte va mal, les actionnaires veulent se goinfrer davantage en terme de bénéfices, du coup la seule solution envisagée par le grand boss, sans scrupules, n'est autre qu'une vague de licenciements. Elle s'abat avec fureur, n'épargnant aucun membre de la hiérarchie sociale, aussi bien le petit subalterne qu'un cadre dirigeant tel que Mathilde Noise. Elle chapeautait une équipe, avait des responsabilités, faisait visiblement bien son job... mais ça n'a pas suffit, il faut croire. Le couperet tombe : il lui reste deux mois à vivre en sursis, correspondant à son préavis. Mathilde est effondrée par la nouvelle. Qui ne le serait pas pour peu que son travail représente toute sa vie ? Car pour Mathilde, il incarne l'essence même de son existence. Au fil des pages, tandis qu'on suit le parcours chaotique, de plus en plus noir, de l'héroïne, on se rend compte finalement que le travail définit socialement, de nos jours, pas mal de monde. Triste et amer constat. Oui.

Mathilde essaie de faire face, alors qu'elle se retrouve chez elle, à devoir s'occuper de ses enfants, subir le mépris grandissant et la libido galopante de son mari, et plus important : elle cherche désespérément à retrouver un travail. L'indicible réalité la rattrape : elle est surqualifiée et les temps sont durs pour tous. Ouvriers, employés, cadres : les chômeurs sont tous logés à la même enseigne. Mathilde va découvrir un nouveau monde, dans lequel évolue une violence inouïe. Une violence taboue, un mal-être que seuls ceux qui sont passés par là peuvent comprendre, tandis que la majorité des actifs se gavent de préjugés avilissants, méchants et stupides sur le monde du chômage... Peu à peu, Mathilde va perdre pied. La vague se rapproche et est prête à la submerger. Que peuvent les hommes face à tant de fatalité ? Face à tant de misère sociale ? Alors que le monde se refuse à tourner rond, et à faire preuve d'humanité, tout simplement !

Pôle emploi : cible principale de se roman incisif !

Pôle emploi : cible principale de se roman incisif !

-> " Chômage... ton univers impitoyable...

Variable d'ajustement est sans conteste un livre coup de poing, dont la violence est suggérée et ressentie. En évoquant avec sincérité, réalisme, l'univers du chômage, de la précarité sociale, l'auteur signe ici un roman bouleversant, et criant de vérités. Le chômage est un univers tabou. C'est bien connu : " les chômeurs sont des assistés", " les chômeurs sont des fainéants ", " les chômeurs font la fine bouche et devraient accepter le 1er emploi proposé, et cela peu importe les inconvénients " etc... j'en passe et des meilleurs.

Ce roman montre que personne n'est à l'abri du chômage. Ça peut arriver à n'importe qui. Les CDI ne veulent plus rien dire, et les premiers à se moquer des chômeurs feraient mieux de se taire, car le caractère imprévisible de cette mort sociale est sans équivoque.

À travers Mathilde on subit et découvre son parcours au jour le jour. Plus le temps passe plus le constat est sans appel : Pôle Emploi n'est qu'une vague mascarade, ne servant qu'à cacher l'horrible réalité (que cette agence ne sert à rien), et qu'elle est bel et bien incompétente. Le cas de Mathilde n'est pas isolé. L'auteur croque un portrait très acerbe et piquant des démarches que le chômeur est amené à effectuer, peut-être pour le lobotomiser et l'abrutir davantage. Il met en évidence les graves lacunes qu'a le gouvernement en matière de gestion de cette crise sociale. Et ce sujet est terriblement d'actualité (même si on cherche à nous faire croire le contraire à bons coups de manipulations médiatiques au moyen de statistiques bidonnées à la noix).

Tant qu'on ne l'a pas vécu, on ne peut pas mesurer et comprendre ce que ça fait vraiment de se retrouver, du jour au lendemain, sans emploi. Mathilde le décrit très justement : c'est une traversée des cercles de l'enfer. On finit, inexorablement, par s'enfoncer toujours plus profondément. La dépression, la perte de l'estime de soi, la zombification intellectuelle grâce à la télévision et aux jeux sur internet, l'alcool, le laisser-aller, les idées noires... tout cela va de pair lorsqu'on s'engage dans le chômage de longue durée. Bientôt, trouver un travail, quel qu'il soit, devient une nécessité. Parce qu'on nous a aussi inculqué que la réalisation personnelle passait avant tout par le travail. " Liberté. Égalité. Fraternité ", qu'on nous martèle en tête depuis que nous somme tout petits ? Que nenni ! " Travail. Consomme. Crève ", serait plus réaliste. À mesure qu'on passe les cercles les uns après les autres, on perd le sens des réalités, et tout va de mal en pis. Ça n'est en aucun cas une fiction : cette réalité touche les gens, quotidiennement. Certains peuvent le supporter. D'autres pas. Mais on s'en garde d'en parler, car c'est bien connu : " les chômeurs ne sont que des parasites assistés, on devrait encore plus leur couper les vivres pour les inciter à se bouger le cul et à se trouver un travail. C'est pas si compliqué ! ". Oui. Monde de merde. Mais ça, vous le saviez déjà, non ? Bienvenue dans la vraie vie...

Que dire de ce livre bouleversant ? Que le négatif attire le négatif. Que la vie est merdique, injuste. Que les gens (une très grande majorité) ne sont que de sales enflures égocentriques et cupides. Qu'ils mériteraient tous de crever, oui. Qu'on a beau vouloir s'en sortir, ça ne se passe pas souvent comme on l'avait prévu. Alors, à qui imputer cet échec ? À personne, et à tout le monde en même temps. On marche sur la tête. C'est sans doute la société qui veut ça. Et c'est de pire en pire...

J'aurais voulu détester Mathilde, car je déteste ce genre de personnage, pour qui le boulot représente toute sa vie. Et quel boulot ? Travailler pour une grosse boîte qui cherche à s'en foutre toujours plus dans les poches en vendant des articles sportifs. Fomenter des plans marketing pour attirer les clients et les faire dépenser leur fric... y'a sans doute bien mieux comme boulot idéal, non ? Oui. Assurément. Mais Mathilde est une femme effacée. Ça a toujours été. Il fallait s'élever, socialement. Alors elle l'a fait. Mais qu'est-elle devenue, au final ? Une coquille vide. Malgré tout, elle n'en demeure que plus bouleversante. Comment ne pas se reconnaître, ne serait-ce un minimum, en elle ? La société est cruelle : elle nous imprime à l'encre indélébile cet horrible slogan : " le travail c'est la vie ". Perdre son travail, c'est perdre son identité. C'est donc mourir, n'être plus rien.

< EXTRAITS >

" Quand vous êtes une femme, on ne vous pardonne rien. "

(...)

" J'ai remarqué cela au cours de ma carrière. Quand un membre du personnel se fait virer, les autres ont tendance à le traiter en pestiféré, à ne pas se compromettre en le saluant ou, plus grave, en lui adressant la parole, de peur de subir le même sort. Je ne leur en veux pas. Chacun défend son job. "

(...)

" C'est fou le nombre de connerie qu'on réussit à nous inculquer pendant nos études et une fois en poste. Du bourrage de crâne, du lavage de cerveau digne des pires dictatures, c'est tout ce que c'est. Tu est virée, tu n'es plus rien, voilà la vérité. "

(...)

" Le 15 mars, à dix heures, j'avais rendez-vous avec mon conseiller Pôle Emploi.

J'arrivai avec un bon quart d'heure d'avance. Je pris soin de me garer à une vingtaine de mètres de l'agence pour éviter que des amis ne reconnaissent ma voiture. Munie d'un CV et de la paperasse demandée, je m'apprêtais à pénétrer le premier cercle de l'enfer. J'observais les gens qui entraient et sortaient. Plus je les regardais, plus la honte s'abattait sur moi. Je n'avais rien de commun avec eux. Ils étaient moches, mal habillés et guère affectés par leur statut de chômeur. Je les soupçonnais de profiter du système, de se complaire dans l'assistanat. "

J'ai failli me sauver mais la raison l'a emporté. J'avais besoin de cette inscription pour toucher mes allocations et j'espérais tout de même que l'aide de mon conseiller s'avérerait utile. J'ai attrapé le dossier sur le siège passager et me suis dirigée vers l'entrée. Je forçais l'allure, tête baissée. Je ne tenais pas à saluer ces feignants. Tel était mon état d'esprit du moment. Je me fourvoyais totalement mais, à cette époque, j'y croyais. La vie s'est vite chargée de me corriger. Six ou sept personnes me précédaient dans la file d'attente. Un agent de Pôle Emploi tentait de répondre au mieux aux demandes de chacun. Une fois sur deux, il prenait conseil auprès d'un collègue. J'en profitais pour observer les lieux. Clairs, fonctionnels, agréables. On soignait l'accueil, à défaut d'aider les chômeurs à retrouver du travail. Certains patientaient devant des bureaux pendant que d'autres s'usaient les yeux sur les écrans d'ordinateur mis à leur disposition. Malgré les différence des sexe, d'âge, de tenue vestimentaire, ils avaient tous un point commun. Leur regard. On y lisait le désespoir. A cet instant, je me suis dit que je n'étais pas comme eux, que je me battrai. S'ils en étaient là, c'était de leur faute. Ils ne savaient pas chercher. Tant pis pour eux, avais-je pensé. "

(...)

" Je suis ressortie de là déprimée. Malgré un CV impressionnant, une solide expérience et une formation de haut niveau, un problème persistait, il n'y avait pas de travail en adéquation avec mes qualifications. "

(...)

" La jalousie et la fierté cohabitent dans la violence. "

(...)

" L'organisation des vacances m'a sortie de ma monotonie même s'il n'y a rien d'exaltant à boucler des valises et des sacs ou à repérer les sites touristiques de la région. On se raccroche à ce qu'on peut. Au chômage, vous accueillez le moindre changement dans votre quotidien comme une bénédiction. Imaginez ce que des préparatifs de départ peuvent représenter. Vous avez l'impression de renaître, d'avoir une vie géniale. En lisant ces lignes, vous devez penser que j'exagère. Demandez aux chômeurs autour de vous. Vous serez surpris. Mieux. Écoutez-les vous raconter leur après-midi dans une grande surface. Ils sont capables de s'enthousiasmer pour la dernière promotion sur le papier hygiénique. Cette simple anecdote leur permet de ne pas sombrer. Ils se donnent l'illusion d'avoir une vie palpitante. "

(...)

" ... On ne parlait que des préparatifs de Noël. Bel esprit, qui a oublié sa signification originelle pour se donner, telle une prostituée, au dieu consommation. "

Philippe Declerck (photo de La Voix du Nord)

Philippe Declerck (photo de La Voix du Nord)

MA NOTE : 5/5

-> UN ROMAN RÉALISTE, QUI TRAITE D'UN SUJET D'ACTUALITÉ BRÛLANT ET TABOU TOUT EN METTANT LE DOIGT LÀ OÙ ÇA FAIT MAL...

Traiter du chômage n'est pas chose facile. Pour autant, Philippe Declerck le fait avec justesse et maîtrise, sans pour autant tomber dans les clichés (même s'il les évoque pour mieux les démonter). Telle une épée de Damoclès, ce terrible fléau social de notre temps est présenté comme un monstre assoiffé de détresse humaine. Ses sbires sont légion et ne vous tendront pas le moindre petit doigt pour vous aider. " Chacun pour sa gueule ", voilà qui remplace le célèbre " un pour tous, tous pour un ".

Sincèrement, je ne savais pas trop à quoi m'attendre en découvrant le résumé. Je m'étais imaginée tout un tas de choses, et je n'ai pas pensé un seul instant au dénouement final... brutal, sans concession et émotionnellement très fort, à l'image du roman dans sa totalité. QUELLE CLAQUE !!! La couverture, énigmatique car je m'étais fourvoyée quelque peu en tentant de l'analyser dans le vide, est bien ce qu'elle est : une femme à terre, qui n'arrive pas à se relever, et s'enfonce chaque jour un peu plus dans des sables mouvants. Comment cela va-t-il finir pour elle, pour cette courageuse mère de famille et épouse meurtrie ? Je n'ai pas vu venir l'épilogue... c'est du grand art ! L'écriture est fluide, maîtrisée, les enchaînement également. Je me suis laissée happée par l'histoire dès les premières pages. Et l'histoire de Mathilde m'a ému, je ne saurais dire pourquoi précisément. Mais peut-être parce que son parcours est celui de milliers de chômeurs, et surtout de chômeuses. Peut-être parce que la vie ne fait pas de cadeau, et que la meilleure volonté du monde peut vite être anéantie...

L'auteur met en lumière l'incohérence de nos modèles sociaux préformatés par des bureaucrates cupides : au nom du " travailler toujours plus pour produire plus, de plus en plus vite ", on en vient à reprogrammer notre humanité, à effacer ce qui fait de nous des êtres à part entière, et non des robots, capable de créer, de penser. Le monde du travail n'est plus qu'un vaste programme capitaliste dans lequel le salarié est une main-d'œuvre, une variable d'ajustement. Un système déshumanisé où l'on devient esclave de son propre corps, sa propre pensée, sa propre vie.

Voilà un livre teinté de noirceur sociale qui nous fait nous interroger sur notre propre capacité de réaction, et d'acceptation. Pendant combien de temps encore allons-nous nous voiler la face et continuer d'approuver ce système qui ne fait qu'éliminer les plus faibles au détriment des plus forts (ou des plus riches, dirons-nous) ? Est-ce ce monde-là que nous voulons léguer à nos enfants ? Un monde teinté d'individualisme, d'uniformisation de la pensée, de cupidité, de variables... ? Comment l'homme peut-il n'en être réduit qu'à un travail alimentaire alors qu'il est capable de tant de choses bien plus merveilleuses ? Comment peut-il en mourir ? Comment le travail peut-il aliéner l'esprit ? Autant de questions intelligentes que j'ai aimé me poser, contre lesquelles j'ai aimé m'indigner. Et j'espère sincèrement que ça sera votre cas. Que ce livre vous aidera à ouvrir, enfin, les yeux (si ça n'est déjà fait). Car il est plus que temps... Faut-il y voir un livre engagé politiquement ? Peut-être. Ou pas. Mais socialement, c'est indéniable. J'ai même envie de dire que Variable d'ajustement est un plaidoyer pour un monde plus juste, meilleur. Plus humain. Et qu'en même temps, il dénonce les aberrations & l'inefficacité de notre système (en particulier de ceux qui nous gouvernent), les limites de cette agence gouvernementale si souvent moquée pour son incompétence légendaire.

Enfin, j'espère que ce livre vous aidera à améliorer vos opinions à propos des chômeurs. Personne n'est à l'abri, de nos jours. Et s'il peut y avoir des fainéants partout, comme des incultes, des abrutis ou des cons, c'est pareil pour les chômeurs : tous n'ont pas un poil dans la main. Tous n'ont pas souhaité se retrouver dans ce gouffre ! Beaucoup essaient de s'en sortir, même si ça marche pas toujours. Ce sont des êtres humains avant tout, et une telle épreuve peut se révéler horrible à vivre. Insupportable. Alors, pensez-y, la prochaine fois que vous aurez envie de balancer une généralité stéréotypée sur les chômeurs, et demandez-vous peut-être comment vous réagiriez/réagirez si/quand vous étiez/serez à leur place.

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