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Chers aventuriers égarés, bienvenus dans mon royaume souterrain où le Chaos, les Ténèbres et la Folie sont les seuls maîtres à bord ...

15 Mar

"Soul of London", de Gaëlle Perrin-Guillet (2016)

Publié par Benedict Mitchell  - Catégories :  #Alcôves

La sublime couverture de Bertrand Binois, le premier élément de ce livre qui m'a direct attiré... Elle a un je-ne-sais-quoi d'indéfinissable qui fait qu'elle nous interpelle d'emblée !

La sublime couverture de Bertrand Binois, le premier élément de ce livre qui m'a direct attiré... Elle a un je-ne-sais-quoi d'indéfinissable qui fait qu'elle nous interpelle d'emblée !

Soul of London n'est pas encore sorti (sortie nationale prévue le 18/03/2016) qu'il fait déjà beaucoup parler de lui. Nouveau joyau des Éditions Fleur Sauvage, il a l'originalité de nous transporter dans le Londres de l'année 1892, en pleine époque victorienne, soit quelques années après le fameux épisode de Jack l'Éventreur, en plein Whitechapel...

Avouez, ça vous fait déjà frissonner, non ?

-> " Londres. 1892. Un climat de peur.

Un flic qui boîte et un jeune orphelin.

Tous deux face à un meurtre...

... dont il ne fallait plus parler.

Jouant avec un côté " Sidekick ", Soul of London nous plonge dans une atmosphère londonienne fort bien documentée. Ce nouveau thriller se révèle être aussi distrayant qu'angoissant. "

Une atmosphère sombre, sinueuse, glaciale, oppressante : voilà le visage de Londres que peint avec brio Gaëlle Perrin-Guillet dans ce roman.

Une atmosphère sombre, sinueuse, glaciale, oppressante : voilà le visage de Londres que peint avec brio Gaëlle Perrin-Guillet dans ce roman.

L'âme de Londres... c'est dans ce titre que réside l'essence même de cette intrigue... (et cela vous le comprendrez de plusieurs manières, et ce à différents moments de l'intrigue)... À la base, c'est l'âme de cette ville qui est merveilleusement reconstruite, décrite dans ces lignes. Que ce soit ses couleurs, ses odeurs, ses différentes ambiances (suivant le quartier dans lequel on se trouve) : tout y est merveilleusement reconstitué et documenté ! Le résultat est très immersif et réaliste.

L'intrigue rappelle légèrement l'affaire de Jack L'Éventreur : une jeune femme de bonne famille, Émilie Pickman, infirmière, est retrouvée morte dans un quartier très populaire. Elle a reçu un coup mortel à la tête, mais bien que l'affaire soit déjà classée en tant que vol qui aurait mal tourné, quelqu'un réalise qu'on ne lui a visiblement rien volé... Surtout quand la ravissante sœur de la défunte victime, Alice, sollicite l'aide d'un enquêteur hors pair, Henri Wilkes. Ce dernier travaille pour la Police londonienne, mais suite à un accident, il est devenu boiteux et donc un boulet pour ses collègues qui l'ont relégué dans un bureau de seconde zone. Wilkes se retrouve dont écarté du terrain, à devoir enquêter sur une affaire de chiens errants retrouvés dans les tunnels du métro londonien, le crâne ouvert et la cervelle bien visible... Personne ne s'intéresse à de pauvres chiens errants assassinés, jusqu'à ce qu'une fillette soit retrouvée, au même endroit et dans le même état. Aussitôt, il apparaît évident que les deux affaires sont liées, et qu'il y a une évolution dans le choix des victimes chez ce mystérieux tueur, qui rappelle de bien trop mauvais souvenirs. D'où l'extrême importance que l'info ne se retrouve pas en première page des journaux sous peine de voir éclater des émeutes dans les quartiers londoniens les plus difficiles...

Wilkes, aidé d'un jeune orphelin à son service (et qu'il a sorti de l'enfer de la rue), mèneront l'enquête, tentant de démêler les nœuds qui ne manqueront pas de s'accumuler tout autour d'eux. Le temps est compté, les journalistes ne sont pas loin, les nouvelles victimes potentielles non plus, de même que la vindicte populaire si l'affaire venait à s'ébruiter. C'est donc l'enquête de la dernière chance pour Wilkes, qui ne s'est jamais autant retrouvé au bord du gouffre, affaibli par des douleurs qui gangrènent quotidiennement sa vie depuis si longtemps alors qu'il se refuse à prendre le moindre traitement pour calmer ses douleurs.

Watercolor " Elephant and Castle ", from John Sutton (réalisée à partir d'une photographie datant de 1890...)

Watercolor " Elephant and Castle ", from John Sutton (réalisée à partir d'une photographie datant de 1890...)

Outre l'âme de Londres qui plane au-dessus de la tête du lecteur durant toute sa lecture, ce qui m'a également frappé c'est la restitution des réalités sociales de l'époque : la pauvreté (précarité extrême), la légion d'enfants courant les rues, vêtus de haillons, volant pour survivre et les orphelinats pleins à craquer etc... C'est une très belle reconstitution historique, et qui plus est dans un polar qui part du traditionnel pour développer sa propre identité. Parce que oui, un duo, vivant dans le Londres victorien, avec le maître d'un côté et l'apprenti de l'autre... on pense à qui ? Bah à Sherlock Holmes & à John Watson, le célèbre duo d'enquêteurs d'Arthur Conan Doyle... Et quelle allusion bien sympathique que l'obsession d'Henri Wilkes vis à vis du Strand et des nouvelles de Conan Doyle qu'il dévore, quand ça n'est pas les raisonnements du célèbre détective qu'il a envie de démonter en essayant de prouver qu'ils ne sont pas applicables dans la vraie vie. Je vous rassure (et en même temps je me rassure moi-même car j'avoue avoir eu peur de tomber sur une pâle copie de Sherlock Holmes), en définitif il n'en est rien, quelques clins d'œils jalonnent le récit sans tomber dans le copié/collé ou l'imitation. Soul of London possède sa propre âme, qu'on se le dise !

On a donc un duo original et très sympathique, attachant. Ils se retrouvent parfois dans des situations, des dialogues comiques ; entre l'enquêteur bourru, handicapé, ayant toujours le goût du risque et l'attrait du danger malgré sa diminution physique et ce jeune Billy, un jeune homme à l'avenir prometteur, qui se révèle très intelligent, serviable, altruiste, en plein apprentissage. Et qui se veut aussi souvent trop protecteur à l'égard de ce policier qui pourrait presque faire office de père (et qui l'a sauvé de l'enfer de la rue en lui offrant une vie confortable, avec un véritable avenir pour lui).

Concernant le genre, on se situe dans du polar historique. Les codes du genre sont là bien que l'intrigue ne s'embarrasse guère de fioritures & de paragraphes descriptif & de scènes inutiles. L'auteure va à l'essentiel, quitte à opérer dans l'intrigue des sauts, pour que le lecteur se focalise uniquement sur les points importants, clés, de l'intrigue. Attention, le développement de l'histoire n'en est pas pour autant accéléré, bâclé, loin de là ! Personnellement, j'ai apprécié : ça accélère le rythme et on a aucune divagation (exercice qui n'est pas facile à relever car souvent, par peur de ne pas être compris, les auteurs s'encombrent de pages qui se révèlent à la fin inutiles car redondantes ou sans intérêts manifestes pour l'intrigue).

Enfin, l'écriture est parfaite, fluide, l'intrigue incisive. On alterne entre des passages "gores" (ou très imagés, allons-nous dire), du suspens, de l'action, des rebondissements inattendus, des descriptions socio-culturelles maîtrisées & immersives, de plus l'auteure parvient encore à jongler avec des notes d'humour par ci, par là...

"Soul of London", de Gaëlle Perrin-Guillet (2016)
< EXTRAITS >

" Le monde devenait fou. La vie humaine avait perdu toute valeur quand les hommes avaient découvert que l'argent donnait le pouvoir. Cela ne datait pas d'hier, mais l'industrialisation en plein essor depuis le début du siècle avait rendu l'humain détestable. Ce n'était pas une course au confort à laquelle le pays se prêtait, mais bien une guerre mondiale contre lui-même. La bonté de l'âme n'avait que peu d'importance maintenant, tant que la bourse était pleine. "

(...)

" Il faisait certainement bon vivre sur Brook Street. Mais derrière ses façades cossues et harmonieuses pouvaient se cacher des hommes de la pire espèce. Sous leurs habits coûteux, certains n'avaient aucune âme, prêts à tout pour gagner encore plus d'argent sur le dos d'un peuple qui crevait de faim. Ici, tout sentait le luxe et le superflu. Mais combien étaient vraiment libres de vivre, tout simplement ? Au-delà des consensus et des codes de bonne conduite édictés par une aristocratie qui perdait lentement de sa splendeur ? Est-ce que tous ces gens qui déambulaient malgré le froid et l'humidité, enveloppés dans de lourds manteaux de laine, connaissaient la paix de l'esprit et la félicité ? Combien d'entre eux jouaient un rôle imposé ? Et ces mariages de bonne fortune qui n'avaient de consentement que sur le papier... il avait vu ce que cela pouvait donner dans un ménage moins fortuné. Était-ce la même chose quand l'argent entrait en ligne de compte ?

Qui sait ? Peut-être que derrière ces portes se cachait un monstre, capable du pire une fois la nuit venue ! "

(...)

" - Le Diable... Tout le monde parle du Diable comme s'il était revenu sur Terre ! Foutaises. Est-ce que tu crois au Malin... ?

...

- Non, m'sieur. Ce ne sont que des contes pour enfants pas sages.

- Voilà ! Des balivernes de bonnes femmes, oui ! Est-ce que tu peux me dire pourquoi tout le monde voit le Diable partout ces derniers temps ? Je trouve que c'est un peu facile de l'invoquer à tout bout de champ... "

(...)

" D'ordinaire, les crimes étaient vite résolus. Contrairement à la croyance populaire, exacerbée par les homicides non résolus d'un certain Jack l'Éventreur, il n'était pas si courant de trouver des corps sans une explication rationnelle. Les enquêtes étaient brèves, les assassins arrêtés rapidement, souvent dans le cercle proche de la victime. Quand il ne s'agissait pas de soûlards qu'on retrouvait à côté du cadavre, tenant un cran d'arrêt à la main et baignant dans leur vomi.

Et voilà qu'il se retrouvait avec deux meurtres non élucidés sur les bras.

L'histoire de Jack l'Éventreur avait galvanisé le peuple, mis les forces de police sur les dents puis tout était retombé comme un soufflet trop cuit. Bien sûr, il restait encore des gens pour murmurer le soir, au coin du feu, que cet assassin hors norme n'était pas humain et qu'il reviendrait trop ou tard. Mais plus le temps passait et plus les racontars se faisaient rares. "

(...)

" Le corps baignait dans une eau croupie et malodorante, la peau commençait à prendre une teinte verdâtre et par endroits, des petits morceaux de chair avaient été arrachés. Le pire n'était pas cette décomposition qui transformait un être humain en un morceau de viande avariée. Pas plus que sa forme recroquevillée sur elle-même, les mains crispées sur sa poitrine décharnée, comme pour retenir les battements de son cœur.

Non, ce qui choqua le plus l'agent de service et le bobbie qui l'accompagnait fut le visage de la victime. Le rictus qui déformait sa bouche sur un cri muet, laissant apercevoir des dents pourries et noirâtres qui lui donnaient un air sauvage.

Les yeux, grands ouverts, vitreux, exprimaient toute la peur et la douleur que l'homme avait dû ressentir lors de ses derniers instants. Au-dessus des sourcils arqués, le crâne était découpé et laissait apparaître le cerveau gris et gluant. Un tableau profondément choquant. Une caricature de manuel d'anatomie, une flopée de sang en supplément. "

(...)

" L'air du soir était chargé de fumée et sentait le charbon. Le vent ramenait les nuages pleins de suie en provenance des usines plus au nord sur le quartier de Marylebone, saupoudrant au passage les murs et le chaussée d'une pellicule noirâtre qui persisterait jusqu'au lendemain. L'air de Londres n'avait que faire des frontières entre quartiers. Les docks pouvaient empester jusqu'aux confins de Mayfair et empuantir aussi bien les robes de dentelles que les tenues des ouvriers, tandis que le charbon recouvrait les toits des demeures les plus luxueuses au cœur même de la City. Londres partageait ses atouts avec tout son peuple, sans discernement, sans retenue. "

(...)

" La vérité est un lourd fardeau quand on la porte seul, encore bien plus accablant lorsqu'on s'en débarrasse tardivement. "

(...)

" Tout le monde pense que Dieu nous a faussé compagnie. Que tout cela n'est qu'affabulation. La science a remplacé la foi. L'Homme est en plein doute, il cherche son Dieu là où on lui dit de regarder. Mais il oublie que c'est en lui qu'il le trouvera... Les gens s'oublient de plus en plus, ils ne croient plus en rien si ce n'est en l'argent. L'argent, la fortune, c'est le Diable qui les met sur notre route, vous comprenez ? Et le peuple s'y laisse prendre... "

Gaëlle Perrin-Guillet

Gaëlle Perrin-Guillet

MA NOTE : 5/5

-> Une âme à ne surtout pas laisser s'envoler avant de l'avoir dévorée !!!

Souf of London est le premier livre de Gaëlle Perrin-Guillet que j'ai lu mais j'espère bien qu'il ne sera pas le dernier ! J'avais pressenti que le livre me plairait pour le côté dépaysement (et puis parce que les polars historiques je n'ai, à ce jour, pas eu l'occasion d'en lire beaucoup, à vrai dire), et puis parce que je suis historienne de formation. Hé bien, il m'a plu au-delà de mes espérances, ai-je envie de dire. Une ambiance aussi oppressante que le brouillard londonien, aussi glaciale que la neige, aussi sombre et poisseuse que peuvent l'être les souterrains, les tunnels sous le métro ou les égouts londoniens. Un suspens au service d'une intrigue bien ficelée, qui donne même envie d'une nouvelle relecture car lorsqu'on comprend vraiment le sens du titre du livre (dans les dernières pages) et qu'on retombe sur des citations qu'on avait au préalable relevées, on réalise que l'auteure a semé des graines tout au long du récit sur le sens caché de Soul of London. Rien que pour ça, je dis bravo !

Alors oui, très court mais diablement efficace ! Pas de chichis, pas de palabres inutiles et redondantes, le tout est agrémenté d'une belle plume, sans oublier une couverture qui accroche tout de suite le regard : on a donc là tous les ingrédients nécessaires à un polar de haute qualité, qui j'en suis certaine, va cartonner !

De plus, on a un univers historique qui est très bien reconstitué, et une ambiance à la fois sonore, visuelle, olfactive dont on a vraiment du mal à s'en dépêtrer une fois le livre refermé.

C'est un très beau voyage que nous offre ici Gaëlle Perrin-Guillet, dont la fin me laisse un goût doux-amer en bouche, parce que c'est déjà terminé, et parce que j'aimerais beaucoup y retourner. Tout simplement.

Des critiques négatives sinon ? Bah à part quelques coquilles et décalages typographiques, rien d'important (et de gênant pour la lecture) à signaler. Et s'il faut vraiment lister un point noir, je dirais juste que c'est trooooop court ! (snif) Je me prendrais même à rêver d'une nouvelle enquête d'Henri Wilkes & de son assistant, Billy... mais peut-être que là, ça ferait trop " Sherlock Holmes " pour le coup ! ^^

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