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Chers aventuriers égarés, bienvenus dans mon royaume souterrain où le Chaos, les Ténèbres et la Folie sont les seuls maîtres à bord ...

29 Jan

" L'intimité du tueur ", de Pierre Willi (2016)

Publié par Benedict Mitchell  - Catégories :  #Alcôves

" L'intimité du tueur ", de Pierre Willi (2016)

Les polars mettant en scène psychopathes & tueurs en série à la pelle, c'est sympa, oui, mais à fortes doses (enfin, pour moi), on commence à saturer un peu, parce que ça peut vite devenir rébarbatif, répétitif...

Mais pas toujours, on peut aussi tomber sur une petite pépite brute, qui, après sa lecture, nous laisse sur notre fondement avec une mine ébahie, et une bouche ronde comme un cul de bouteille. Oui, oui, je ne mâche pas mes mots, L'Intimité du Tueur est de ceux-là...

-> " Un tueur en série malade, vieillissant, qui rêve de postérité.

Un gendarme traquant une ombre... jusqu'à l'obsession.

Une secrétaire enfermée, qui écrit la biographie d'un fou.

Et un imposteur... qui a réveillé la bête.

Un découpage cinématographique, de l'action, la noirceur aimable des sentiments... pour un page-turner aussi intime que diabolique. "

1. " Tuer c'est toute sa vie "

Comme l'indique la 4ème de couverture, on entre ici dans un découpage cinématographique : des scènes très courtes qui font alterner les péripéties des différents personnages jusqu'à les rapprocher tous de l'intrigue principale. On ne s'ennuie donc pas, on a envie de connaître la suite, forcément, du coup on tourne, et on tourne les pages...

Comme l'indique aussi le titre, on plonge dans l'intimité d'un tueur en série, et pas n'importe lequel. Alain Cojeul, un bien vicieux, qui a réussi, tout au long de sa carrière (très prolifique), à passer à travers les mailles du filet, et bien souvent, il aurait même pu être stoppé bien plus tôt...

Bref, à l'aube de ses 70 ans, il sent la fin arriver. La faute à qui ? Au crabe qui colonise son corps et qu'il sait ne pas pouvoir stopper cette fois. Le cancer. Vient dont l'heure du bilan, de la nostalgie. Le tout exacerbé par un pâle imitateur qui cherche à s'attirer toute la gloire dont Cojeul, à présent aux portes de la mort, voudrait tant connaître & vivre à son tour. Juste retour des choses. Pâle être insipide au physique ingrat, aux " serpents " bien actifs dans ses tripes, manquant souvent de patience, ne vivant que pour mieux céder à ses pulsions sadiques et violentes, Cojeul a tout du tueur en série atypique (et pathétique). La force de Pierre Willi, c'est de nous le présenter avec une grosse dose d'humour noir. Au début, on rit de ses malheurs, de son quotidien passé à travers le prisme du cancer qui le ronge. On se prend même à avoir un (tout) petit peu de pitié pour lui. On se dit que Papy Cojeul ne doit pas être bien méchant en fin de compte... et au fil des pages, on n'arrête plus de se dire qu'on avait bien tort finalement...

Cojeul sait qu'il est un piètre orateur, bien que très intelligent et rusé. Oui, il ne s'est jamais fait prendre, jusque là - et c'est pas faute d'avoir tenté le diable. Mais voilà, la vieillesse et la maladie, ça ne fait pas du tout bon ménage... et ça sent le sapin !

Cojeul rêve de gloire et c'est dont tout naturellement qu'il cherche à publier ses mémoires. Pour la gloire et la postérité. Nul dans ce domaine, il lui faut donc une secrétaire... Nadine Bourgneuf, secrétaire plan-plan banlieusarde qui dévore et écrit des polars, semble toute indiquée pour faire le job. Elle a dit oui... et on ne renie pas comme ça un contrat avec Papy Cojeul. Nadine va l'apprendre amèrement dans la souffrance... écrire n'est pas un acte anodin. Il faut se donner corps & âme...

Enfin, notre 3ème protagoniste est un gendarme, Olivier Jean. Dirigeant une cellule d'enquête sur une série de meurtres & disparitions non élucidées dans la région, il vient d'être mis sur la sellette suite à la tenue d'un blog personnel où il a un peu trop dénoncé certaines dérive de ses confrères gendarmes... Oui, le fonctionnaire doit toujours être muselé et se souvenir de son devoir de réserve, à ses risques & périls. Olivier poursuit une ombre, et va découvrir qu'un mystérieux personnage, un certain Monsieur Paul, semble tirer les ficelles dans l'ombre, n'ayant pas hésité à manipuler la marionnette Jean-Marie Mirnat, le vil mythomane qui cherche à s'attirer toute la gloire de l'œuvre de Papy Cojeul ! Pour ce dernier, il n'y a pas de pire insulte, de pire provocation au monde que l'usurpation de l'œuvre de toute une vie : une vie passée à tuer !

2. " N'en jetez plus la cave est pleine "

À mesure qu'on avance dans le récit, qu'on défile la biographie de Papy Cojeul à travers notre pauvre Nadine esseulée et violentée, on passe du rire à la nausée. Au début, on s'amuse de la façon qu'a notre papy tueur de s'adresser à la gent féminine (à la troisième personne du singulier). Ensuite, on se dit qu'il a vraiment un problème, c'est même plus de la misogynie à ce stade-là ! L'ambiance devient glaçante, pas tant pour les descriptions (qui ne sont pas si gores que cela) mais par ce qu'elles suggèrent, et ce qu'on commence à imaginer : Papy Cojeul est une abomination humaine !

Sa vie elle-même en devient incroyable et inconcevable tant on se dit qu'il n'a pas pu faire tout ça... mais si, il l'a fait, et le pire : il en est content ! Parce que " tuer, c'est toute sa vie ", il ne faut pas l'oublier. Oui, Papy Cojeul est très pathétique... et on est pas au bout de nos surprises concernant ce registre-là...

Inconcevable parce que Cojeul a tout du serial killer à l'américaine. Alors oui, en France on a quelques tueurs en série tristement célèbres, mais le palmarès de Cojeul tient plus du transfuge de tueur en série américain, symbolisé ici par la démesure. La démesure semble même représenter à elle seule la triste histoire d'Alain Cojeul : démesurément gros, démesurément insipide, démesurément ennuyeux, démesurément complexé, démesurément nul, démesurément laid... la liste est longue.

Le style employé par l'auteur est remarquable. Je ne le connaissais pas et je dois dire que j'ai été agréablement surprise : une belle plume comme on aime en lire !

Tout est écrit avec sobriété, avec beaucoup d'humour (et des jeux de mots très drôles). Les situations dépeintes, bien que glaciales et dérangeantes, ne sont pas outrancières. Nul besoin de surenchère, l'auteur fait le job avec brio. Pas de gore inutile et superflu, l'imagination du lecteur se chargera de lui glacer le sang et de lui donner la nausée, sans oublier d'augmenter sa tension. <Petite digression : je déconseille la lecture de ce livre dans une salle d'attente médicale (parce que votre tension artérielle augmentera de surcroît), et je ne parle même pas de votre paranoïa.>

-> EXTRAITS :

" C'était un retraité bedonnant de soixante-neuf ans au crâne défolié dont le surpoids se répartissait inégalement du menton à l'abdomen. Des joues lourdes et un menton multiple arrondissaient exagérément un visage sans angle. Mollesse d'un corps sans forme que n'améliorait pas une robe de chambre délavée qui tombait comme une serpillère. Cet enrobage disgracieux, cette gangue molle qu'il traînait depuis l'enfance, il n'avait jamais cherché à s'en affranchir. Et pourtant ce corps ingrat lui avait fait honte ; ne l'avait-on pas surnommé " le mollusque " ? Au terme d'une pénible adolescence, le mollusque découvrit les avantages qu'il pouvait tirer de cette disgrâce physique. Elle lui offrait un abri, une protection caoutchouteuse étanche aux agressions extérieures. Il s'arrondissait, s'enfonçait en lui-même, disparaissait au centre d'un bunker de chairs, boule de mousse qui ne donnait aucune prise aux dents les plus agressives. Une limace visqueuse qui utilisait la répulsion physique comme arme de défense, une défense passive redoutablement efficace qui lui avait permis de traverser victorieusement tous les orages. "

(...)

" Discrétion, invisibilité. De l'anonymat comme art du camouflage, le crédo d'Alain Cojeul. Ça lui avait plutôt bien réussi : jamais vu, jamais pris. Cela tenait du tour de magie. Alain Cojeul, le grand illusionniste. Il était là mais on ne le voyait pas, il passait inaperçu sur la grande tapisserie du monde. (...) La célébrité avait toujours effrayé Cojeul. Quand ses exploits remplissaient les pages des journaux, il jouissait dans l'ombre en suant de peur. La gloire ne dure qu'un temps, l'apothéose précède toujours la chute, le triomphe vous mène directement à l'échafaud. Au panthéon du fait-divers, Alain Cojeul ne voulait pas entrer prématurément. Pour reprendre un terme à la mode, il avait choisi la méthode " durable ".

Mais il est des jours où le costume du prédateur inconnu vous semble si étroit qu'il en devient insupportable. On brûle de l'arracher, devenir enfin invisible, monter sur la scène, s'ouvrir au public. Regardez-moi ! Admirez-moi ! Gloire et thanatos... C'est dans ces moments-là que le danger est le plus grand. Qu'il faut poignarder son ego, tuer l'orgueil, l'enterrer, se recroqueviller dans sa chair. Post coïtum, animal effrayé, aux abois. L'instinct de survie avait toujours été le plus fort : Alain Cojeul se dissimulait dans sa gangue de chair, crapaud qui s'enfouit au plus profond d'une mare, indécelable, indétectable. Sa graisse l'absorbait, il y disparaissait. "

(...)

" Le tueur en série est comme le gardien de but : s'il n'a pas la chance de son côté, sa carrière sera brève. Pas de grand gardien de but sans la chance. "

(...)

" Certains tueurs en série étaient passés à la postérité, projecteurs médiatiques et fan-club, fascination des foules. Un tueur, célèbre aux États-Unis, s'était mis à la peinture en attendant la chaise électrique et les people s'arrachaient ses toiles qui valaient une fortune. Hollywood en chérissait d'autres... Ceux-là avaient gagné, somme toute, car qui se souvient des victimes ? Au panthéon des grands criminels, il manquait le nom d'Alain Cojeul. Il fallait en urgence combler cette lacune ; il était temps de s'y inscrire. "

(...)

" On se noie dans une routine sans même y penser et, soudain, tout bascule. La vie est si brève. Quelle hérésie de la gaspiller à combattre vainement la poussière, passer l'aspirateur, cirer le dessus des meubles, ranger, ordonner, repasser le linge, les torchons, les serviettes, les mouchoirs, les plier au carré. Et laver la voiture, millimétrer la pelouse, surveiller l'équerrage de la haie. La vie passe trop vite pour se contenter de la regarder passer au fond d'un canapé. À quoi bon vivre à travers un écran plat ? "

(...)

" - Vieillir, c'est con. Mais mourir, c'est encore plus con.

C'était devenu sa hantise : disparaître sans rien laisser derrière lui. Un petit caillou qu'on jette dans l'étang, un trou dans l'eau qui se referme et plus rien. "

(...)

" - Il y a certaines vérités qu'il est toujours bon de rappeler parce qu'elles ne sont malheureusement pas évidentes pour tout le monde, prononça sentencieusement Gilles Demol. Pauvres humains que nous sommes, qui avons peur de nous-mêmes, qui refusons de voir la bête en nous, la bête endormie qui peut-être un jour se réveillera.

Il se tourna brusquement vers le gendarme et pointa un doigt inquisiteur sur son estomac.

- Vous aussi vous cachez soigneusement votre part d'ombre. Ne dites pas le contraire ! Nous avons tous une part d'inavouable en nous. Ne pas le reconnaître, c'est se mentir à soi-même. "

(...)

" Les hommes naissent libres et égaux devant le mal. Là où ils le sont moins, c'est au moment du choix. "

(...)

" C'est tellement plus complexe qu'une affaire de génétique. Il existe toute une alchimie entre le cerveau, l'enfance, l'éducation donnée, ou mal donnée, ou jamais donnée, le relationnel, le vécu, la météo, la lune, que sais-je encore, et peut-être aussi la génétique, pourquoi pas ? qui fait que vous deviendrez, ou pas, un sale individu. J'aimerais bien me pencher sur l'enfance de nos présidents de la République. Je suis sûr qu'il y a plein de choses à découvrir. Existe-t-il un gène du pouvoir et de la mégalomanie ? Oui ? Non ? Il faudrait peut-être se poser la question, ça nous permettrait de détecter les futures présidentiables dès la maternelle, et les mettre tout de suite à l'écart, les noyer, qui sait... Car le pervers narcissique possède très certainement le même gène... "

(...)

" Dans son appartement à Melun, Cojeul visionnait un DVD qu'il appréciait beaucoup et dont il ne se lassait jamais : la boucherie mondiale 39-45. Qu'un peuple civilisé, ayant donné naissance à Goethe, Mozart ou Beethoven, sombre dans la barbarie la plus abjecte sous la domination d'une poignée d'individus, le fascinait. Il aurait aimé connaître ces années-là. Il aurait aimé laisser vivre ses pulsions dans la liberté la plus totale, sans devoir sans cesse les réprimer. Il aurait aimé partager le goût du meurtre avec les citoyens ordinaires dans un élan fraternel, unis par le même enthousiasme. Cojeul était nostalgique d'un âge qu'il n'avait pas connu, où il était permis aux bons citoyens, enrôlés ou non, de laisser s'exprimer leur part d'ombre en toute impunité, puisque c'était la norme ! Pourquoi a-t-on seulement le droit de tuer à la guerre ? Lui aussi, il était en guerre ! une guerre ignorée de tous. N'ayant d'autre dieu que lui-même, il s'était inventé un djihad personnel, une guerre sainte contre les empêcheurs de jouir, les gardiens de la moralité, les faux-culs tout blancs, les propres sur eux, les femelles hautaines et méprisantes, les moqueurs, les arrogants, les bienheureux, les chiens de berger et les moutons bêlants... bref, l'humanité dans son ensemble quand elle vit en temps de paix. "

(...)

" ... D'éminent savants, des scientifiques renommés, prétendent que les gens comme moi ont un chromosome en plus, ou un chromosome foireux, je ne sais plus. C'est peut-être vrai. Peut-être pas... Mais si c'est vrai, je peux dire que ce chromosome en plus, ou foireux, je l'aime bien, moi. C'est toute ma vie. "

MA NOTE : 5/5 Un livre glaçant, entre tragique et comique, noir à souhait !!!

Même si L'Intimité du Tueur n'est pas le premier roman de Pierre Willi, il s'agit de sa première publication chez la toute jeune maison d'édition Fleur Sauvage (originale et découvreuse de talents atypiques qui gagne à être connue - au cas où vous ne la connaîtriez pas).

Quoi qu'il en soit, j'ai été captivé par cette biographie originale d'un tueur en série sur le déclin. Une mention spéciale pour la fin du roman où le fou rire m'a saisi. Vieillir en étant malade c'est vraiment moche, qu'on soit le mal incarné ou quelqu'un de lambda, dans la norme.

Malgré l'humour et l'horreur, l'auteur cherche également à nous faire passer plusieurs messages, très intéressants et à méditer, qui sont autant de critiques sur les dérives de notre belle société :

- Comment devient-on un monstre ? Des prédispositions génétiques ? des traumatismes infantiles ? Des maltraitances régulières & variées ? un rejet de la société ? un manque de confiance en soi ? Vaste sujet de réflexion, le passé, l'enfance ne peuvent pas tout expliquer car tous les enfants battus ne deviennent pas des monstres pour autant, et inversement, un enfant ayant grandi normalement et avec tout l'amour nécessaire peut un jour, à son tour, franchir la ligne et devenir une atrocité.

- Le livre est glaçant jusque dans son dénouement : j'y vois là encore une belle critique sur les dérives sociétales, en particulier en ce qui concerne la lourdeur et l'incohérence de la machine judiciaire française, et des procédures des forces de l'ordre, la manipulation des médias & de l'opinion publique pour ne pas provoquer de scandales.

Globalement, L'Intimité du Tueur nous fait trembler du début à la fin, le suspens est captivant, alléchant, on vit, tout comme les personnages, de nombreux rebondissements et on ne s'ennuie pas. On s'imagine parfois des choses, mais finalement l'auteur nous surprend sans cesse.

Drôle, débordant d'humour noir, glaçant, féroce, violent, implacable, le roman de Pierre Willi nous fait suivre l'intimité d'un odieux papy tueur en série sur le déclin et dont la fin est imminente, ce qui le rend encore plus dangereux et imprévisible. Son insatiable désir de postérité, à l'heure où il dresse le bilan d'une vie " incroyable " (mais pas dans le bon sens du terme), en devient dérangeant. C'est un livre qui m'a beaucoup fait penser à La Compassion du Diable, de Fabio M.Mitchelli (également édité l'an dernier chez les éditions Fleur Sauvage), le gore insoutenable en moins.

Un vrai page-turner, une belle découverte, une surprise totale, une intrigue captivante & oppressante : que dire de plus ? ENCORE !!! Tout simplement.

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