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Chers aventuriers égarés, bienvenus dans mon royaume souterrain où le Chaos, les Ténèbres et la Folie sont les seuls maîtres à bord ...

04 Nov

" Au fond du trou ", de Benedict Mitchell

Publié par Benedict Mitchell  - Catégories :  #Les Maux

" Au fond du trou ", de Benedict Mitchell

Chers lecteurs,

la 3ème édition du concours " JEDEVIENSECRIVAIN.COM " vient de s'achever !

La concurrence était très lourde, et malheureusement, je ne fais pas partie des finalistes (sans doute mon texte était-il trop cru et la fin trop amère ^^ mais j'assume complètement, comme toujours !)

Présidée, cette année (après le Maître de l'épouvante français, Maxime Chattam) par Agnès Matin-Lugant, le défi lancé est original !

Rédiger une nouvelle entre 20 000 & 30 000 caractères sur le thème du moment de solitude. Le personnage principal devra en vivre au moins un, et ce moment de solitude devra le changer d'une manière ou d'une autre !

Et pour pimenter le tout, sinon ce n'est point drôle, il faut agrémenter le texte d'une ou plusieurs références musicales ! Impossible à faire, me direz-vous ? Non, du tout ! Au contraire même ! Intégrer une bande originale à un texte, même court, c'est toujours plus palpitant, un peu comme dans un film ! La musique est aussi un très grand vecteur d'émotions, d'ambiances !

Je vous invite à découvrir ma nouvelle inédite, ci-dessous; et vous en souhaite une bonne lecture, en espérant que vous n'aurez pas trop peur du noir (et des trous ^^).

" Au fond du trou ", de Benedict Mitchell

Pour vous aider un peu dans votre choix, voici quelques données sur la genèse de ce texte qui est une première pour moi : le héros est un homme, pour une fois ! Et il vous surprendra, je n'en doute pas !

" Un jeune homme reprend connaissance, dans les ténèbres, au fond de ce qui semble être un trou. Tétanisé, perdu, aveugle, il s’aperçoit qu’il est également amnésique. Commence alors pour lui, une longue attente ainsi qu'un long cauchemar, au bout duquel il finira, peut-être, par trouver la lumière… "

L'interprétation du " gros moment de solitude " est très vaste... J'ai donc choisi de vous emmener dans une ambiance de huit-clos, oppressante, souterraine, et très sombre (au propre comme au figuré). Avec pour musique de fond, deux morceaux d'un groupe que j'ai toujours trouvé très inspirant... RAMMSTEIN ! Et vous comprendrez que le choix des deux morceaux utilisés a toute son importance, de même que la thématique de ces chansons... J'avais cette nouvelle en tête, quelques jours avant de tomber sur ce concours. Hasard ou heureuse coïncidence ? Peu m'importe, j'ai encore une fois pris beaucoup de plaisir à peindre ce texte !

Au fond du trou

" Nun liebe Kinder gebt fein acht,

(Maintenant chers enfants soyez attentifs)

Ich bin die Stimme aus dem Kissen,

(Je suis la voix de l'oreiller)

Ich hab euch etwas mitgrebracht,

(Je vous ai apporté quelque chose)

Hab es aus meiner Brust gerissen.

(Je l'ai tiré de ma poitrine) " *

Les bribes de cette chanson résonne dans ma tête, en boucle. Serait-ce le souvenir d'une ancienne comptine que me chantait ma... ? Ma mémoire se fragmente à mesure que le temps s'écoule, s'étire, jusqu'à former des secondes interminables. Mes yeux sont visiblement ouverts mais je n'y vois plus. Je ne sais pas où je suis, ni ce que je fais là, ni même comment je suis arrivé là. J'ai beau essayer de me concentrer sur ce que fut mon passé, tout semble avoir été effacé. Par intermittence, une légère clarté apparaît quelque part à l'horizon, mais elle ne suffit pas à m'éclairer sur le puits de ténèbres dans lequel je me trouve. À tâtons, j'ai commencé à explorer mon environnement, et le constat a été bref et sans appel : au fond du trou je suis. Un trou de terre, sans doute très profond ou enterré car la lumière du jour se refuse à mon regard, à moins que je ne sois aveugle mais je n'ai pas le souvenir d'avoir senti récemment la chaleur de ses rayons sur ma peau. Ce qui est paradoxal c'est que mon amnésie n'est que partielle, car j'ai conservé le souvenir des choses apprises. Mais tout ce qui touche à mon histoire personnelle n'est plus. Et pourtant, je ne cesse d'entendre cette voix dont la langue m'est inconnue. Une voix gutturale, sombre, impressionnante sortie des tréfonds de ma mémoire, mais pour quelle raison ? J'ai l'impression d'avoir sombré dans la folie, ou de me trouver dans l'antichambre de l'Enfer, à attendre mon châtiment éternel... sauf si je suis déjà en train de le vivre, condamné à attendre au fin fond d'un trou jusqu'à la fin du monde. L'angoisse. Les pensées, confuses, se bousculent à toute vitesse dans ma tête : qu'est-ce que je fous là ? Et puis d'abord, qui suis-je ? Je me décide à me lever. Mon corps exprime sa souffrance en m'arrachant des gémissements de douleur : j'ai l'impression que mon corps tout entier est passé dans le tambour d'une machine à laver. Chaque parcelle de mon enveloppe corporelle est infiniment douloureuse, et en prenant sur moi, pour refouler la vague de terreur qui se profile non loin de là, je me force à inspirer une bonne bouffée d'air saturé d'humidité et de relents d'humus, de moisissures, et j'arrive - je ne sais trop comment - à amorcer un semblant de pas en avant. Le sol est irrégulier, presque mou. De la terre. Quoi de plus normal au fond d'un trou, me direz-vous ? Un frisson glacé me traverse la colonne vertébrale, et pourtant il ne fait pas froid, étrangement. Juste la perspective d'être enterré vivant sous terre. Monde de merde !

J'ai vite fait le tour de ma prison souterraine. Pas le moindre bruit ne vient m'éclairer sur l'enfer que je suis en train de vivre. Juste cette sensation de silence oppressant, presque assourdissant, qui vient me hurler avec la plus cruelle des fureurs que je suis juste seul au monde. Passé le stade de l'exploration, très rapide vous en conviendrez, je décide de palper mon corps, espérant découvrir un infime indice sur ma condition, avec ce que je porte sur moi. Encore une fois, c'est un échec : je suis torse nu et semble porter un vulgaire pantalon de toile grossière. L'examen de mon corps m'apprend que je suis contusionné sur tout le torse, mais n'y voyant rien, je ne peux juger de rien, et cela vaut sans doute mieux. Vidé de la moindre étincelle d'espoir que j'espérais voir jaillir, je m'effondre au sol et me blottis, à la manière d'un fœtus dans le ventre de sa mère. Prostré, résigné, anéanti, des larmes piquantes commencent à perler à l'orée de mes paupières. À quoi bon les réfréner puisque je suis perdu, et je n'ai rien à quoi me raccrocher. Alors je commence à sombrer, la fatigue m'envahit peu à peu...

" Maintenant chers enfants soyez attentifs..."

J'écoute.

" Je suis la voix de l'oreiller... "

Si seulement je pouvais en avoir un...

" Je vous ai apporté quelque chose... "

Quoi ?

" Je l'ai tiré de ma poitrine... "

Euh... Mais putain, pourquoi cette voix dans ma tête ?

" Mit diesem Herz hab ich die Macht,

(Avec ce cœur j'ai le pouvoir)

Die Augenlieder zu erpressen,

(De commander vos yeux)

Ich singe bis der Tag erwacht,

(Je chante jusqu'au lever du jour)

Ein heller schein am Firmament,

(Une lueur éclatante au firmament)

Mein Herz brennt.

(Mon cœur brûle) " *

Mon cœur brûle. Oui, de ne pas savoir, d'être plongé dans le plus opaque des brouillards. La vérité est si précieuse, en être privé est juste une angoisse indicible, innommable, inconcevable. Tout cela – cette situation – est si irréel, alors que j'ai le souvenir de bien des choses, comme la certitude d'être un homme, de savoir comment les humains viennent au monde, de la différence entre la terre, l'air, la lumière, l'obscurité. Et là, l'angoisse déferle violemment sur moi : je vais mourir sans air, ni eau, ni nourriture. Peut-être suis-je même déjà mort ? Je me pince alors, pour vérifier ma théorie fumeuse, et la brûlure qui irradie ma peau confirme immédiatement que je fais fausse route. Plan A : je suis vivant, OK. Plan B : hurler à l'aide. Je m'exécute.

- À L'AIDE !!!!!! m'époumone-je tant bien que mal.

Ma voix éraillée ne porte pas bien loin, et je sens qu'à ce niveau-là je suis également bien mal en point. Décidément...

Je poursuis ma réflexion. Il faut que je reste en mouvement, puise dans ma mémoire pour y trouver un infime détail qui me permettra de trouver le moyen de savoir où j'ai bien pu mettre les pieds.

Je me relève, un peu plus facilement que lors de ma précédente tentative, et commence à faire les cent pas. Il me faut trouver plus d'indices quand à l'endroit où je me trouve. Je palpe à nouveau les murs. De la terre. Fraîche et légèrement humide. Odorante. Le sol ? De la même matière, un peu molle. Je lève les bras. Ils atteignent facilement le plafond. Très rapidement je tombe sur une ouverture. Les pentes sont raides. En sautant je devine que l'ouverture monte vers le ciel, mais aucune clarté ne s'en échappe. La fatigue se fait vite ressentir, mais je me force à continuer, comme une obsession. Je dois continuer, trouver quelque chose. Je saute à nouveau, avec frénésie. Chaque saut est plus lourd et douloureux que le précédent, mais je n'écoute pas ma misérable enveloppe corporelle. Quand soudain, je perçois, du bout des doigts, quelque chose de fin et de noueux. Je me fige de stupeur, le souffle court, épuisé. Je connais cette forme... J'inspire à pleins poumons et reprends mon élan pour sauter encore plus haut. Il faut faire vite, ma main se referme sur la surface filandreuse et je tire de toutes mes forces. Je retombe brutalement sur le sol, mes pieds nus s'enfoncent un peu dans la terre et je me vautre lamentablement, le corps une fois encore meurtri mais ma main refermée sur un infime indice. Comme s'il s'agissait de la chose la plus précieuse au monde pour moi, je rapproche mon visage de ma main et l'entrouvre délicatement. De mon autre main je parcours avec la plus extrême précaution, la petite boule de fils noueux que j'ai pu arracher de la paroi terreuse. On dirait des vers fins... des brindilles souples entremêlées... j'approche mon nez de ma paume entrouverte et la renifle presque religieusement... quand la réponse devient évidente : des racines. Un mélange confus de joie, de soulagement mais en même temps de terreur sans nom me frappe la poitrine. Mon cœur brûle. Je suis sous terre. Comment en aurait-il pu être autrement ? Le corps complètement vidé par mes innombrables sauts, les pieds & mains nus, je dois me rendre à l'évidence : je ne pourrais jamais sortir seul de mon trou à rats. Écœuré, je retourne m'asseoir dans un coin, adossé à la paroi de terre. Le souvenir de la faim, de la soif, commence à se faire ressentir. Si personne ne vient à mon aide, je vais mourir dans à peine quelques jours. Mais sans montre, cette attente va sembler interminable... En cet instant, je sais que mon calvaire ne fait que commencer. Et je ne peux refouler les nouvelles larmes gorgées de sel qui ne demandent qu'à s'échapper de moi pour aller mourir dans la terre.

*

Le brouillard se répandait à grande vitesse, recouvrant tout sur son passage, telle la rivière qui déborde de son lit et, implacable, avance toujours plus loin, inexorablement.

Aidé de sa lanterne, il naviguait à vitesse réduite. L'homme, vêtu d'un manteau à capuche de pêcheur, noir et brillant, était inquiet. Ses repères habituels étaient sans cesse compromis par la météo, capricieuse. Sans un bruit, il avançait lentement à travers le lac. Il avait les yeux rivés vers le ciel étoilé, cherchant sa position en direction du bac qu'il devait contourner jusqu'à dénicher, à travers l'épais tapis de joncs, le bras mort, qui menait à son repaire. Quelques minutes plus tard, la barque branlante et vétuste du pêcheur franchissait le bras abandonné que les locaux disaient " hanté " car par certaines nuits, on pouvait y entendre de terribles hurlements à vous glacer le sang.

Il n'était pas rassuré. Le brouillard lui avait fait prendre du retard, et il craignait maintenant d'arriver trop tard. Il avait toujours pris le plus grand soin à honorer ses contrats, et n'entendait pas commettre d'impairs ni d'erreurs. Il en allait de son honneur, rien n'était plus important. L'homme arriva en vue d'un minuscule débarcadère, abandonné depuis des siècles visiblement, et se dépêcha d'y accoster sa barque. D'un bond il fut sur le pont, un paquet volumineux en toile de jute sous le bras. En quelques enjambées il disparut à travers un imposant mur de hautes herbes. Sa carrure était colossale : grand, bâti comme un charpentier, la capuche baissée sur son visage lui donnait l'aspect d'un cavalier de l'Apocalypse. De son autre main, il tenait toujours aussi fermement sa lanterne, son bien le plus précieux en cette nuit brumeuse et opaque. Il ne fallait surtout pas se perdre dans les marais avec tout ce qui y traînait. Le pêcheur était aux aguets et n'arrêtait pas de se retourner tandis qu'il pénétrait sur la lande, à l'affut du moindre prédateur, ou visiteur égaré imprudent. " Pas de témoin ", c'était sa devise. Ôter la vie ne lui avait jamais fait plaisir, mais quand la nécessité l'imposait il n'hésitait pas. Rien n'était plus important que son honneur, celui d'un contrat accompli sans la moindre fausse note. L'appréhension le gagnait depuis l'intérieur, à mesure qu'il se rapprochait du petit bosquet vers lequel il se avançait. Sur une petite butée poussaient quelques arbres massifs, dont un chêne accidenté qui n'avait pas fière allure. Le pêcheur s'en approcha sans un bruit, posa son paquet au sol et se mit à plat ventre au niveau du tronc du chêne, fixant avec intérêt quelque chose dans la pénombre, sur le talus tout autour de l'arbre multi-centenaire. Quelques instants plus tard, à travers l'épais voile, éclairé lugubrement par la lanterne, on put voir une trappe s'ouvrir dans le sol, ainsi que le pêcheur reprendre son paquet sous le bras et descendre dans le passage dissimulé, au pied du chêne.

*

" Si kommen zu euch in der Nacht,

(Ils viennent vous voir pendant la nuit)

Dämonen Geister schwarze Feen,

(Démons, esprits, fées noires)

Sie kriechen aus dem Kellerschacht,

(Ils rampent dans les tréfonds)

Und werden unter euer Bettzeug sehen.

(Et viennent vous voir sous votre lit). " *

Un bruit très lointain me réveille en sursaut. Est-ce mon imagination qui me joue des tours ? Cette chanson, cette voix très masculine chantant dans une langue que je ne peux comprendre, mais qui me laisse malgré tout une étrange sensation ? Les diatribes tournent en permanence, comme un cycle infernal, dans la même cadence implacable. Quelqu'un vient me voir, je le sens. Des pas se rapprochent ! Je me blottis dans un coin, mes jambes ramenées contre moi, dans une position défensive bien illusoire et ridicule mais la peur est là, tapie dans l'ombre, prête à me dévorer d'un instant à l'autre. Oui, ce sont bien des pas qui viennent vers moi, mon trou ! Je guette le plafond, m'attendant à entrevoir quelque chose et oui ! Elle est bien là, une clarté faiblarde mais qui commence à donner un peu de lumière à ma prison. Mon cœur bat la chamade, prêt à se rompre dans ma poitrine. J'ai envie de fermer les yeux maintenant que le trou béant du plafond commence à s'éclairer. Voir les choses sous cette lumière est bien plus terrifiant que lorsque j'étais complètement aveugle. J'ai envie de pleurer d'effroi, ma vessie semble soudain s'être gonflée en à peine quelques secondes. Je retiens ma respiration, je n'ai nulle part où me cacher et alors que la confrontation avec ce qui accompagne la source lumineuse est imminente, j'aimerai bien mieux mourir sur le champ.

Sans surprise, une silhouette encapuchonnée apparaît à côté de ce qui est bien une lanterne, démesurée. Un colosse se tient juste au-dessus de moi, à quelques mètres tout au plus. Je me fige, incapable d'émettre le moindre son, de bouger la moindre parcelle de mon corps. De toute manière je n'ai pas d'échappatoire ! Je suis complètement à sa merci. Lentement, la capuche huilée noire glisse en arrière et je découvre le visage d'un homme patibulaire, des cicatrices parcourant un visage qui devait, à la base, être bien menaçant. Il a la tête de l'emploi, celui d'un bourreau, d'un tortionnaire. Ses yeux sont clairs, peut-être gris, ou verts, voir bleus, je n'arrive pas à les distinguer clairement depuis la fange où je me vautre depuis je ne sais combien de temps. Il porte un bouc noir, son regard est terrifiant, je ne pense pas qu'il soit là pour me sauver. Sans crier gare il balance à travers le trou un gros paquet qui manque de me heurter en pleine tête. Je n'ose bouger, ma tension nerveuse étant à deux doigts d'imploser. D'un geste de l'index, l'homme me l'indique et sort un étrange borborygme que je traduis par :

- Prends !

Tremblant, j'avance le bras vers le paquet, encombrant, et commence à l'ouvrir, redoutant d'y découvrir quelque chose qui me tuera dans d'atroces souffrances. Mais il n'en n'est rien. Le paquet contient des fruits, un pain, et des lamelles de viandes séchées emballées dans un vulgaire torchon. Il y a aussi un bouteille d'eau en plastique. Perplexe, je relève la tête et constate que l'homme a disparut, mais pas sa lanterne. La colère me gagne et je me lève d'un bond en hurlant :

- REVENEZ !!! PITIÉ !!!

J'attends là, debout, la tête relevée vers l'ouverture éclairée, redoutant que la lumière ne disparaisse. Et je sais qu'elle finira par disparaître car on a encore jamais inventé de mèche éternelle. Je reste presque une éternité à attendre que l'homme qui vient de m'apporter des vivres revienne. J'ai tant de questions à lui poser. Mais le silence a repris ses droits, et bien après ce qui me semble être des heures, je me résigne à me rasseoir dans mon trou et à me consoler avec les maigres vivres qu'on a bien voulu me jeter. Ainsi, ce n'est pas ce jour que je mourrai de faim. Mais peut-être que demain...

*

Il repart dans l'autre direction, vers sa barque, avec pour toute lumière une petite bougie qu'il avait gardé pour lui. Il n'a pas pu se résigner à laisser l'autre dans l'obscurité. Il ne sait que trop bien ce que ça fait, un séjour au fond du trou. Enfant, il l'a expérimenté... très longtemps. Il n'a pu découvrir ce qu'était la vraie liberté qu'il y a peu de temps, en fin de compte. Grâce à un promeneur égaré, un médecin, qui l'a sauvé. Une vérité horrible, impossible à concevoir pour le commun des locaux qui habitaient la région : les hurlements qu'on entendait depuis des années, à travers le marais, n'étaient pas ceux d'esprits tourmentés, de fantômes, mais les cris, les pleurs d'un enfant terrifié qui y avait passé toute sa vie, ainsi qu'une partie de sa jeune vie d'adulte, enfermé là-dessous, six pieds sous terre, nourri chaque jour par un pêcheur, son propre père. Ce même père qui avait été forcé à commettre, bien des années plus tôt, ce crime impardonnable – tuer son enfant – par une mère dominatrice, mais qui n'avait pu, finalement, s'y résoudre. Et pendant toutes ces années, il avait gardé ce secret, tout au fond de lui, veillant quotidiennement sur sa progéniture tout en luttant chaque jour pour ne pas commettre l'erreur qui mettrait la puce à l'oreille de l'horrible mère.

Lorsque l'enfant avait retrouvé la liberté, il avait été emmené très loin du marais, mais il n'avait plus jamais été le même. Après quelques années à rattraper le temps perdu, grâce à ce médecin qui s'était révélé être le père rêvé pour lui, il avait commencé à plonger dans la mélancolie, et un beau jour, il avait fini par quitter ce nouveau foyer dont il avait pourtant rêvé durant toutes ces années passées au fond de son trou. Il avait déjà une famille et il entendait bien la retrouver. Hélas, en revenant sur les lieux de son calvaire, il découvrit rapidement que son père n'était plus de ce monde, assassiné par la femme qui lui avait donné la vie.

" Keine Sonne dir mir scheint,

(Aucun soleil ne m'illumine)

Keine Brust hal Milch geweint,

(Aucune poitrine n'a pleuré de lait pour moi)

Niemand gab mir einen Namen,

(Personne ne m'a donné de nom)

Mutter !!!!

(Maman !!!!)" ²

L'enfant, à présent adulte, retrouva sa mère, internée dans un asile de fous. Il trouva en lui, la force et les ressources de venger son géniteur, celui qui lui avait sauvé la vie.

" Der Mutter die mich nie geboren,

(La mère qui ne m'a jamais mis au monde)

Habe ich heute Nacht geschworen,

(J'ai juré cette nuit)

Ich werd ihr eine Krankheit schencken,

(De la rendre malade)

Und sie danach im Fluß versenken.

(Et ensuite de la noyer dans le fleuve) " ²

Il n'aimait pas tuer, sauf lorsque cela était vraiment nécessaire et inévitable. Il avait un honneur à défendre, il n'était plus un petit garçon sans défenses. Il entendait bien jouer les protecteurs, peu importe ce que les autres pouvaient penser de lui. Désormais, c'était lui le père de famille, il avait une bouche à nourrir, rien n'était plus important.

Arrivé à proximité de l'embarcadère en piteux état, il se jeta au sol : le lac brillait d'une multitude de petits points lumineux. Des dizaines de barques sillonnaient ses eaux, le pêcheur en eut la chair de poule. Que venaient-ils faire dans le marais ? Il sentait la peur – celle de se faire prendre - monter en lui, et prête à lui éclater au visage. Malheureusement pour lui, il n'avait pas encore vu que de petites boules de lumières arrivaient également de l'autre côté, par la lande. Il était encerclé. Il le serait très vite. Tout était sur le point de se terminer. Brutalement. L'homme éclata en sanglots : tout ça pour rien ! Pour finir à nouveau au fond d'un autre trou ! Il pensa alors à cet homme dont il avait tellement eu à cœur de s'occuper, de chérir, et qui sans lui, allait mourir à quelques centaines de mètres sous ses pieds. Tandis qu'une véritable armée de villageois armés de torches enflammées, de faux, fondait sur lui, l'homme n'eut pas le temps de voir qu'en vérité il ne s'agissait que de policiers en uniformes, armés de pistolets et de lampes de poche. Il sortit une canne à pêche de sa barque, dans l'optique de se défendre, et se releva, prêt à lancer une ultime charge afin de protéger, une fois encore, l'honneur de sa famille.

- MAMAN !!!! hurla-t-il tandis que les policiers, surpris, n'eurent pas d'autres choix que d'ouvrir le feu. Mortellement.

*

La lanterne ne s'éteignit jamais. Pétrifié par la sourde terreur que l'obscurité ne revienne, je restais là, sans bouger, à contempler la lueur mordorée qui s'échappait du trou béant, au-dessus de ma tête. Tandis que je la fixais, tentant de percer l'épais brouillard qui s'obstinait à recouvrir mes souvenirs, des bruits de pas, des détonations ainsi que des cris, retentirent au-dessus de moi. Quand ce cauchemar allait-il enfin s'arrêter ? Mes tourments n'étaient pas prêts de prendre fin, maintenant que je commençais à halluciner ces bruits. Et pourtant, le tumulte gagnait en puissance, se rapprochant de moi. Une, ou plusieurs voix, semblaient appeler quelqu'un... La douce mélopée tournait en boucle. Était-ce moi qu'on recherchait ? J'ignorais toujours mon nom, et de peur d'être déçu, voir même puni, je préférais rester silencieux et prostré dans ma geôle. Durant quelques minutes, qui me semblèrent durer des heures, je n'osais répondre à ces voix qui, en vérité, m'appelaient vraiment, car je ne pouvais concevoir qu'on puisse me rechercher, ou qu'on puisse même me connaître puisque je n'avais aucune idée de qui j'étais vraiment, de qui j'avais été avant... Durant ces longues et insoutenables minutes à attendre, je passais par divers stades. Le plus logique, pour moi, était que j'étais sans doute mort, coincé dans des sortes de Limbes, gagné par une folie certaine, ou la paranoïa, voir même par le déni de la mort. Je n'avais plus d'identité, par conséquent les choses me semblaient bien différentes de ce qu'elles étaient en réalité. Ce fut lorsque plusieurs hommes me hélèrent, juste au-dessus de moi, vêtus d'uniformes de combat noirs, que je compris, enfin, que mon calvaire s'arrêterait là...

Quelques heures plus tard, alors que la vérité m'explosa en pleine figure, et que je me retrouvais alité dans un lit d'hôpital, mon corps branché à des tuyaux pour me réhydrater, le verdict tomba : une drogue m'avait bien rendu amnésique. D'ici quelques heures mes souvenirs reviendraient pour de bon. Moi qui tenait tant à découvrir la vérité sur ma présence dans ce trou, je dois dire que je fus servi ! Je crois bien que je n'étais pas préparé à un tel choc. J'ai peine à l'écrire aujourd'hui mais je crois que si on pouvait me donner le choix, je préférerais retourner dans mon trou, sans mémoire.

L'ignorance est la douceur des sages, la vérité rend fou... Elle peut même tuer la raison, et par conséquent, elle vous achève pour de bon. Apprendre qu'on est le fils d'une mère pire qu'un monstre, que l'on avait un frère supposé être un tueur en série complètement barge, bref, que votre véritable famille n'est pas celle que vous croyiez, grâce à l'adoption, ça laisse des séquelles, indélébiles. Et apprendre que votre frère vous a drogué, enlevé et enfermé dans le même trou que celui dans lequel il a passé près de 15 ans de sa vie, on ne s'en remet pas en tournant juste la page. Ça vous imprègne jusqu'à la moelle, ça bouffe le moindre tissu cutané, ça dévore la moindre parcelle de votre âme. La vérité est un fléau à double tranchant, et dans mon cas, elle m'a détruite. Enfin, tout est relatif : elle a détruit celui que j'étais avant, c'est à dire un être insipide, pathétique, qui se complaisait dans la fange du matérialisme en quelque sorte. La vérité m'a fait renaître, évoluer, elle m'a permis de voir qui j'étais vraiment tout au fond de moi. Ça ne sert à rien de renier vos origines, car après tout, elles finissent toujours par vous rattraper, peu importe la distance que vous vous efforcerez de mettre entre elles et vous. Un court séjour dans un trou sous terre, ça vous change un homme : ça en fait même naître un nouveau ! J'aime énormément ce concept !

Tandis que je me remettais à merveille de ma petite mésaventure " familiale ", une infirmière vint prendre de mes nouvelles, régulièrement. Avant, je n'avais jamais été un bourreau des cœurs, au sens figuré. Mais au sens propre, j'allais apprendre que ça pouvait être très plaisant. Jeune, pulpeuse, blonde, elle donnait cette impression d'être une sacrée dépravée, une fois la journée de boulot finie (et peut-être même sur son lieu de travail, car qui sait ce qui se cache vraiment sous la blouse d'une infirmière !). Bref, je ne sais pas pourquoi, mais ses visites quotidiennes commencèrent à éveiller en moi un profond désir, enfoui quelques part au fond de mes entrailles et auquel je n'avais, jusque-là, jamais prêté attention. Nous fîmes connaissances, il faut dire que, contrairement à mon frère, je n'avais pas le physique de l'emploi, ce qui est une bonne chose pour le chemin que j'ai emprunté depuis. On avait toujours dit de mon visage qu'il était angélique...

De même, une interrogation subsistait encore et toujours : d'où provenaient les paroles de cette chanson qui ne cessaient de me tourmenter, même une fois la mémoire revenue ? Cette zone d'ombre refusait délibérément de revenir vers la lumière.

J'en profitais pour en parler à ma nouvelle amie infirmière, Norah. Elle planta ses magnifiques yeux verts dans les miens – j'eus le pus grand mal à cacher mon trouble manifeste - et prit un air faussement intelligent pour réfléchir, quand soudain elle s'exclama d'une voix pétillante :

- Mais je connais cette chanson !!!

- OK, c'est déjà ça, répondis-je, faussement blasé (mais énervé de ne toujours pas avoir ma réponse).

- Attends, c'est de l'allemand ça, une voix grave tu dis? Il n'y en a pas 36 non plus... Je ne vois que ça oui... je pense que ça pourrait être une chanson de Rammstein !

- Ram... quoi ?

- Rammstein ! Tu connais pas, vraiment ? Mais tu viens de quelle planète dis donc ? plaisanta-t-elle, comme si j'étais le dernier des crétins sur terre.

Évidemment que je connaissais ce groupe, mais je n'avais jamais été véritablement un fan. Je trouvais donc étrange que cette chanson soit la seule bribe de souvenir qui soit restée intacte au cours de mon bref séjour en mode " junkie " ( grâce à mon cher frère ). J'avais beau resituer Mein Herz brennt dans l'historique de mes connaissances musicales, la connexion restait toujours aussi obscure pour moi. J'avais été placé à l'adoption à l'âge de 7 ans, de ma vie d'avant je ne me rappelais strictement rien, mais cela était normal pour le psychiatre qui me suivait. Amnésie sélective consécutive à un traumatisme important. Tu parles, vu la femme qui m'a mis au monde, tu m'étonnes que je l'ai oublié cette sale chienne ! Néanmoins, je décidais d'y voir là une certaine ironie du sort. Ce groupe de métal industriel allemand était connu pour son utilisation de la pyrotechnie lors de ses concerts, et pour son sens de l'humour à prendre au second degré. J'allais donc me servir de ces petits détails pour me forger mon futur personnage : celui du Boucher flambeur ! Un être immoral, libéré de la pression imposée par la société, des conventions, du qu'en dira-t-on ! Tailler dans la chair corrompue, malade, la purifier par le feu, c'était le destin que je m'étais choisi.

Et des ravages, j'allais en faire, croyez-moi !

Finalement, c'est au fond d'un trou que je m'étais réellement trouvé. Dans les ténèbres, sous terre, c'est là-même où j'avais renoué avec ma vraie famille. Ce fut comme une petite retraite spirituelle (à l'insu de mon plein gré, certes) qui me permit d'en tirer bon nombres d'enseignements. La solitude ça peut avoir du bon, quelque part. La vie réserve bien des surprises...

" Auch wenn ich daran sterben muss,

(Même si je dois mourir après)

Auch wenn ich verbluten muss,

(Même si je dois me vider de mon sang)

Mutter gibt mir Kraft !

(Maman donne-moi la force !) " ²

* " Mein Herz Brennt ", © Rammstein, 2001

² " Mutter ", © Rammstein, 2001

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