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Chers aventuriers égarés, bienvenus dans mon royaume souterrain où le Chaos, les Ténèbres et la Folie sont les seuls maîtres à bord ...

25 Nov

REQUIEM, de Benedict Mitchell (à la mémoire des victimes des attentats parisiens du 13/11/2015)

Publié par Benedict Mitchell  - Catégories :  #Les Maux

REQUIEM, de Benedict Mitchell  (à la mémoire des victimes des attentats parisiens du 13/11/2015)

REQUIEM

Le nuit est lumineuse, belle, dans la capitale des Lumières, berceau des Droits de l'Homme, cité millénaire à l'Histoire si riche et précieuse. Je roule, sur le périphérique, relativement dégagé en cette heure où les gens célèbrent l'arrivée d'un week-end de repos bien mérité. Les gens sont insouciants, la bonne humeur règne. Novembre est là, bien avancé, et pourtant, la douceur automnale perdure, comme si elle ne voulait pas que la saison des glaces nous enveloppe et nous aspire. Je me sens bien, heureux de rejoindre le commissariat, à l'approche d'une énième ronde de nuit que je sens sereine, malgré le match de foot au Stade de France, malgré le vendredi soir et la population parisienne qui sortira, comme toujours, en masse faire la fête...

" La nuit est belle, elle est sauvage... ", cette vieille chanson passe furtivement dans mon esprit. J'esquisse un sourire, les yeux perdus vers l'horizon zébré de néons et de lignes d'asphaltes qui défilent à toute vitesse derrière le pare-brise.

Quand soudain, la radio s'allume en crépitant et débite, dans une voix confuse, les quelques mots qui allaient changer à jamais ma vie, jusque là sans histoires...

Dix minutes plus tard, j'ai changé de voiture, récupéré mon coéquipier et c'est avec la sirène hurlante et le gyrophare allumé que nous roulons à toute vitesse vers le cœur de la Ville Lumière, la peur au ventre, nos palpitants interprétant un French Cancan. Nous savons déjà que nous allons trouver un carnage, sur place. Fusillades mortelles à l'arme lourde en plein Paris. J'ai l'impression de faire un mauvais rêve, ou d'être tombé dans un mauvais film hollywoodien. Un tel drame dans ma ville... non, ce n'est juste pas possible... Et pourtant... Je suis loin d'être arrivé au bout de mes peines. Il n'est que 21h30, la nuit s'annonce longue. Très longue même.

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La salle de concert est bondée, le public survolté. C'est la liesse populaire que tant de fans du groupe attendaient avec impatience, depuis des mois. Ça n'est pas tous les jours qu'on peut avoir la chance de voir un groupe de rock aussi reconnu et renommé à Paris. Gaetan est venu seul, de très loin. Il n'a pas hésité à réserver une chambre d'hôtel dans un modeste palace parisien, compte tenu de l'évènement. Trois ans qu'il attendait de voir les Fils de Satan sur une scène française ! Le groupe californien a fait une pause, du fait des autres projets musicaux des deux frontman. Qu'est-ce que c'est bon de les voir en forme sur la scène de ce petit théâtre parisien si mythique ! Malgré qu'il soit venu seul, Gaetan a pu sympathiser avec deux frères, au cours de la première partie qui n'était pas trop à son goût. Après quelques bières et des vannes bien lourdes, ils s'amusent comme s'ils se connaissaient depuis des lustres. C'est ça l'esprit du Rock'N Roll ! Convivialité, partage et bonne humeur en toute circonstance. Gaetan est heureux : les gens sont cools, sereins, positifs, les paroles du groupe appellent à la fête, à l'éclate totale et les parisiennes sont si jolies. Non, Gaetan ne regrette pas du tout d'avoir dépensé autant d'argent pour ce week-end parisien. Ça lui change de sa Bretagne natale ! Ça fait près d'une demie heure que le groupe se défonce sur scène. Gaetan et ses deux nouveaux potes parisiens – des hipsters tatoués et au look très branché – se trouvent sur la droite de la scène. Mais ça pogote déjà dans tous les sens non loin de là. Bien secoué, Gaetan jette un petit coup d'œil rapide vers les balcons. " Veinards ! ", pense-t-il, tout en se disant qu'il y a quand même moins de risques de finir à l'hôpital depuis le balcon plutôt que dans la fosse. Mais bon, il s'est fait deux copains, c'est toujours ça. Max et Jean, lui ont proposé de faire l'after non loin de là, dans un bar bien sympa qui sert de la bonne bière pas trop cher, fait étonnamment rare à Paris pour être signalé. Du coup, Gaetan décide de se lâcher. Il garde de mauvais souvenirs de ses pogos d'adolescents lors de concerts de métal, mais bon, il relativise, les Fils de Satan ne sont pas des métalleux bien bourrins.

Kiss the Devil commence sur les chapeaux de roue. Le chanteur est en forme et pendant la longue introduction – rallongée pour le live – il fait se pâmer toutes les filles en transe. " Voulez-vous coucher avec moi, ce soir ? , scande-t-il à l'attention de la gent féminine. Elles répondent en masse un tonitruant " OUI ! ". Max et moi on échange un regard qui veut tout dire : oui, les poulettes sont en chaleur, il y a sans doute moyen de conclure ! " Paris ? Je t'aime ! " Le public éructe de joie, on apprécie toujours que le groupe qu'on vient voir en concert nous rende un tout petit hommage.

" Who'll love the devil ?

Who"ll sing his song ?

Who will love the devil ans his song ?

I'll love the devil !

I'll sing his song !

I will love the devil and his song ! "

Ah, le démon, parlons-en ! Ce soir il est juste festif, rien d'une messe satanique ! Il conviendrait plus de parler d'une messe de joie, d'amour, de Rock'N Roll. Oui, il y a de la bière, les mecs sur scène parlent de sexe, de drogue, mais comme pour tous ces groupes, c'est du second degré. Personne ne vas commettre de meurtre dans cette salle au nom d'un sacrifice quelconque pour une divinité quelconque. Personne ne va agresser son prochain, si ce n'est pour lui lancer un sympathique " Hé ? J't'offre une bière, mec ? "

Les solos de guitares teintés de blues et de rock s'élancent, et se répètent pour notre plus grand plaisir. La chanson ne fait même pas trois minutes et les gars nous font le très grand plaisir de la rallonger. Le public et le groupe sont en osmose, en communion. Plus rien d'autre ne compte que l'instant présent. En ce vendredi soir, on s'aime tous, français, américains, vieux, jeunes... on est un tout. Des pétarades résonnent soudainement. Max et moi on se regarde et on pense tout de suite à un groupe qu'on a en commun – on l'a découvert au bar plus tôt dans la soirée alors qu'on faisait connaissance – Rammstein. Les Fils de Satan n'ont pas recours à la pyrotechnie, du coup on se dit qu'ils auront sans doute voulu innover. Mais bon, je tilte un peu car je voyais plus les pétarades sur scène, et vu la taille du théâtre ça me paraît risqué. Hélas, je n'ai pas le temps de m'épancher plus longtemps sur la question, le groupe quitte la scène précipitamment et à voir leurs têtes, on est plus dans l'imprévu. Le silence s'abat d'un coup dans la salle tandis que les pétarades continuent, massives, tonitruantes, violentes. Des cris d'effrois résonnent derrière moi. Et là, je comprends : c'est pas du tout le spectacle, quelque chose cloche, et pas qu'un peu. Quelque chose me heurte de plein fouet dans le dos et je m'écroule au sol, face contre terre, pendant qu'on me piétine. Je perds de vue Max, mais une fois au sol, j'ai juste le temps de capter un regard vide, celui de Jean. Ses yeux grands ouverts fixent un point invisible devant lui, et le filet rouge qui ruisselle de sa tête est sans équivoque : mon pote de soirée vient de mourir juste sous mes yeux. Les pétards reprennent de plus belle. Pas des pétards non, des tirs... des armes automatiques, lourdes. Le tympan gauche rivé au sol, je peux entendre les pas de ceux qui tentent de fuir. Et le tonnerre qui n'en finit pas de cracher sa haine et sa rage violente... Un portail vers l'Enfer vient de s'ouvrir dans le petit théâtre parisien, j'ai envie de pleurer. Je me sens perdu, et j'ai mal au dos... merde ! Je crois que je suis touché, mais pas la force ni l'envie de me relever... les démons ne sont pas loin. Ils n'étaient pas sur scène, ça c'est sûr, mais derrière nous...

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Il patiente depuis presque deux heures, dans sa voiture noire. Il est garé devant une terrasse bondée de monde. Il sent que des gens lui lancent, de temps en temps, des regards interrogateurs, se demandant ce qu'un mec comme lui peut bien foutre dans sa caisse, le contact allumé. Il allume la radio, nerveux et transpirant. Le CD se lance et diffuse la prière qu'il a enregistré, en boucle. Ça l'apaise un peu. Il ferme les yeux, les mains toujours cramponnées au volant, comme s'il risquait de chuter dans un précipice sans fonds à tout moment. Son portable, en silencieux dans sa poche, vibre. Un message de Brahim.

" On est prêt. On y va. "

Le signal d'alarme qu'il attendait est enfin là. Il prend une profonde inspiration et jette un dernier regard dans le rétroviseur. Ses yeux sont complètement défoncés grâce à la came qu'il a avalé. Ça devrait faire l'affaire. Il coupe le moteur, ouvre la portière, récupère sur le siège arrière un lourd sac de sport avant de refermer la porte de sa voiture. Le petit théâtre est juste là, à quelques dizaines de mètres. Les gens rient autour de lui, autour d'un verre, d'une cigarette, entre amis. Des impies, pense l'homme, le regard complètement fermé.

Il détourne le regard de la terrasse la plus proche et s'avance vers le bâtiment mythique qui va devenir son tombeau, à tout jamais... Et il espère pouvoir emporter le plus grand nombre d'impies avec lui.

Cinq minutes plus tard, il est prêt et vient de lancer son assaut " purificateur ". Il sourit intérieurement, conscient d'avoir réussi son coup en les prenant par derrière, et par surprise. Ils tombent comme des mouches, ces satanistes. Pendant qu'il vide ses nombreux chargeurs, il ne pense à rien d'autre qu'à son dieu. Dieu est miséricordieux... Dieu est grand... En cet instant, il est intimement convaincu que ce qu'il est fait est bien. La drogue chimique obscurcit son jugement, mais bien plus insidieusement, la drogue qu'on lui a prêché depuis des années a fait bien plus de dégâts qu'une simple dose de Captagon.

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" Mon dieu, sauvez-nous... ". Je ne suis pas croyant, mais en cette heure sombre - de très loin la plus sombre que j'ai connu en presque dix années de service au sein de la Police Nationale – j'ai besoin de me raccrocher à quelque chose de positif, même si ça reste du virtuel. Car, comment un dieu peut-il autoriser un tel massacre ? Comment peut-il cautionner que ses enfants s'entretuent au nom d'un dieu, quel qu'il soit ? Comment peut-il accepter que des personnes innocentes soient exécutées aussi sauvagement et aussi froidement, arbitrairement ? Je sais qu'il faut que je garde mon sang froid, car on compte sur moi. Tellement de gens comptent sur moi, ainsi que sur mes collègues... Je ne serais plus jamais le même après cette funeste nuit du Vendredi 13 Novembre 2015. Ah, quand on y pense, vendredi 13 : il pouvait pas trouver mieux comme symbolique, cet immonde fils de pute !

La Brigade de Recherche & d'Intervention ainsi que le RAID ont sécurisé les lieux. Comme il fallait s'y attendre, le tireur fou kamikaze est mort. Il s'est fait exploser dans la fosse du théâtre. Encore un lâche... On nous autorise, les simples policiers nationaux, à entrer nous aussi, afin d'aider les secours à évacuer les très nombreuses victimes blessées. À l'intérieur, c'est une vision d'apocalypse qui s'offre à moi. Je me félicite de ne pas avoir mangé plus tôt car la bile remonte d'emblée tant la scène est juste surréaliste ! Comment trouver les mots pour raconter cela ? Il n'y en a pas. C'est une vision de guerre, une vision que Paris a déjà connu par le passé, certes, mais jamais à ce stade-là. Je ne sais pas où poser les pieds tant la scène de crime est vaste. La brigade scientifique est déjà à pied d’œuvre, on les repère avec leurs combinaisons blanches. Il faut passer la scène au peigne fin, mais les rescapés ont besoin de nous. Terriblement besoin de nous. L'urgence est à l'évacuation de ceux qui ont la chance d'être encore vivant. Car dans un espace aussi restreint et face à une arme lourde automatique, les dégâts sont énormes.

Je ne sais pas où donner de la tête, il y a tant à faire. Les sauveteurs évoluent péniblement entre les décombres, les cadavres et les morceaux de chairs mortes... Nous devons faire attention à ne pas glisser dans les flaques de sang... mon dieu ! Tout ce sang... bordel de dieu... je pensais pas voir ça un jour... On est à Paris, merde !!! Je fais de mon mieux et me retrouve face à la rambarde, à droite de la scène. Plusieurs corps sont entremêlés, baignant dans leur sang. Je me penche vers celui qui est le plus proche de moi. Précautionneusement, je me retourne et croise sont regard dénué de vie. Il a les yeux ouverts, par respect pour lui, je les lui ferme. Un jeune homme, dans la fleur de l'âge... Encore... Je passe à l'autre corps, juste à côté. Un homme, jeune, avec un sac à dos. Lorsque je le touche, je le sens trembler sous mes mains. Je le tourne sur son flanc, délicatement, en position de sécurité latérale. Son dos saigne abondamment, je ne l'avais pas remarqué à cause de son sac à dos. Il ouvre les yeux et me regarde. Son teint est blafard, il est terrifié. Le sang de son voisin lui inonde le visage.

- C'est fini, murmure-je, la voix vibrante d'émotion.

- Merci..., réussit-il à articuler, avant de s'évanouir.

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Deux ans se sont écoulés. Depuis ce vendredi soir, à Paris, plus rien n'a jamais été pareil, et pas que pour moi. La guerre est finie, le monde ose enfin respirer à pleins poumons, et revivre avec une certaine insouciance, bien que la crainte ne soit jamais vraiment bien loin. Finalement, la lumière a triomphé de l'obscurantisme, l'intelligence a vaincu la barbarie. Enfin, pour l'heure, car coupez une tête au Mal et il lui en repoussera deux nouvelles, encore plus virulentes. Mais nous avons autre chose à faire du temps qui nous est imparti, pour vivre replié sur nous-même en attendant que la Mort ne vienne nous cueillir au moment le moins opportun.

L'été est là, précoce. Exceptionnellement, j'ai pris quelque jours de congés en plein mois de Juin, pour me rendre à la grande messe satanique française annuelle, le HellFest. Certains diront qu'en dépit du fait que j'ai bientôt 35 ans, j'ai passé l'âge. Mais ma compagne m'a encouragé à faire cette petite escapade avec celui qui est devenu mon meilleur ami. Gaetan.

C'est le cœur léger que nous pénétrons dans l'enceinte du festival de plein air. La foule est colossale, les installations démentes. On se croirait tout droit descendu dans le Disneyland de Satan, et ça tombe bien, on vient voir, entre autre, les Fils de Satan. Deux ans qui ne sont pas revenus en France depuis ce funeste concert. Ça n'a été facile pour personne, rescapés, membres du groupe, sauveteurs, forces de l'ordre, et puis toutes celles et ceux qui se sont sentis touchés par le drame. Et ils sont nombreux.

Non, nous n'oublierons jamais, mais nous n'arrêterons pas de vivre pour autant.

Les fous, les haineux, les malades mentaux ne sont qu'une infime part de l'humanité. Et il y aura toujours des gens pour se dresser contre l'oppression, contre l'injustice, contre la barbarie, contre l'obscurantisme venu tout droit d'un temps reculé... Nos ancêtres révolutionnaires (et même nos irréductibles Gaulois) nous montreront toujours le chemin, et cela même si l'histoire se répète inlassablement...

Alors, oui, Gaetan et moi, ainsi que des millions d'autres, on aime le démon. Oui, on aime chanter sa chanson, et oui on a envie de lui rouler une pelle ! Mais vaut quand même mieux un Lucifer - ange de lumière - qu'un soi-disant dieu "miséricordieux " avide de cadavres innocents...

" Nous avons assez de religions pour haïr et persécuter, et nous n'en avons pas assez pour aimer et pour secourir. "

VOLTAIRE

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" Kiss the Devil " © Eagles of Death Metal

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