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Chers aventuriers égarés, bienvenus dans mon royaume souterrain où le Chaos, les Ténèbres et la Folie sont les seuls maîtres à bord ...

05 Nov

" Block 46 ", de Johana Gustawsson (2015)

Publié par Benedict Mitchell  - Catégories :  #Alcôves

" Block 46 ", de Johana Gustawsson (2015)

Et si l'Enfer était pavé de bonnes intentions ? Car après tout, si l'Histoire nous a appris quelque chose, c'est que les pires tortionnaires, barbares qu'a connu l'Humanité (et qu'elle connaîtra encore) ont toujours été persuadé, en leur for intérieur, d'œuvrer pour le bien commun !

Block 46, de Johanna Gustawsson, nous livre un 1er thriller épique et surprenant, qui prend d'emblée le partie pris de traiter des atrocités ayant eu lieu dans les camps de concentrations allemands durant la Seconde Guerre mondiale. Mais pas que de ça...

Alors, sinon, ça raconte quoi Block 46 ?

" Block 46 ", de Johana Gustawsson (2015)

Avoir la chance de découvrir un nouvel auteur, ça a souvent quelque chose d'effrayant. Va-t-on aimer ? L'auteur va-t-il réussir à nous embarquer avec lui ? L'écriture, le suspens, l'histoire seront-ils habilement maîtrisés ? Les ficelles du genre ne seront-elles pas trop grossières ?

Je dois dire que lorsque j'ai découvert le pitch de ce livre, j'étais très enthousiaste à l'idée de le lire ! Fusionner thriller et histoire (aussi horrible et douloureuse soit-elle) est toujours très intéressant. Certes, le thème n'est pas nouveau car les Nazis ne cessent de déchaîner les passions des romanciers & scénaristes - le Mal & la folie humaine à l'état pur - et c'est bien normal. Dès la lecture de la 4ème de couverture, je me suis tout de suite demandée ce qui pourrait amener les 2 héroïnes jusqu'à l'enfer des camps nazis. Et je dois dire que j'ai été sacrément surprise (et dans le bon sens du terme). Durant les 300 premières pages (sur près de 330 pages) j'étais persuadée d'avoir deviner l'identité du tueur. Car vous vous doutez bien que même un rescapé du Läger ne pourrait être, en 2014, un tueur en série toujours en activité (à moins d'avoir des liens de parentés avec Dracula ou toute autre créature immortelle ^^). Et bien non, là réside le talent et la maitrise certaine de l'écriture de cette jeune auteur franco-anglaise ! Nous emmener là où ne nous y attendons pas ! Voilà un vrai thriller ! Tous les ingrédients sont présents et habilement réunis ! La formule est parfaite !

Cependant, je me dois de nuancer mon propos, car il y a certaines choses qui m'ont dérangées, en particulier l'une des héroïnes, Alexis Castells, une sorte de transfuge entre Carrie Bradshow et Stéphane Bourgouin. Bien que l'autre personnage principal féminin, Emily Roy, soit assez intéressant, de par son côté mystérieux, son extrême froideur, je dois dire que je n'ai pas du tout été convaincue par Alexis. Le début de la lecture a même été très laborieux et ennuyeux pour moi car ça sonnait trop " girly ", et dans un polar typé scandinave, j'ai trouvé que ça faisait un peu " too much " .Sans doute que je n'aime pas ce type de personnage, un peu trop frivole dans sa féminité, tentant d'oublier la douleur de la perte d'un être cher en se comportant de manière un peu niaise, enfin, je ne sais pas trop comment l'expliquer, je n'aime pas Alexis tout simplement.

Dans l'ensemble, les personnages sont intéressants, on s'interroge beaucoup à leur sujet, et à propos des faux semblants. Par contre je suis un peu restée sur ma faim, et me demande si l'auteure compte, un jour, nous proposer une nouvelle aventure de la profileuse Emily Roy. Même si certaines zones d'ombres sont éclairées lors de l'épilogue, j'ai trouvé ce personnage attachant et efficace.

Revenons-en à nos moutons. Je n'ai pas d'autres critiques négatives à formuler (à part le personnage d'Alexis vous l'aurez compris ^^).

La construction est très sympa ; une succession de courts chapitres, qui accélèrent énormément l'action et cultive le suspens.

La couverture est particulièrement réussie et donne envie d'ouvrir le livre.

Le cadre, très oppressant, toute cette neige, fait rêver (ou frissonner). Les flashbacks rendent l'intrigue captivante, on se demande d'emblée pourquoi ce parallèle entre l'internement d'un jeune prisonnier politique allemand, Erich Ebner, et la série de meurtres perpétrés en Suède et à Londres ? Et on finit par se demander si l'horreur du Läger n'aurait pas transformé en monstre même le cœur le plus pur. Et on y croit... dur comme fer... Johana Gustawsson nous embarque avec une habilité et une aisance presque démoniaques !

La réalité de l'enfer des camps... et le bâtiment des fours crématoires où commença à travailler Erich Ebner.

La réalité de l'enfer des camps... et le bâtiment des fours crématoires où commença à travailler Erich Ebner.

< EXTRAITS >

" La mort n'est pas une absence, (...) elle est une présence secrète. "

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(...) " Björn et Bergström reculèrent d'un pas tandis que deux techniciens déplaçaient la barque.

Cette coque malmenée par les embruns et le rude climat rappela au commissaire la coquille de noix qui servait de berceau à la Petite Poucette, dans le conte d'Andersen. Quelle étrange association d'idées, songea-t-il en regardant la barque se soulever comme le couvercle d'une boîte.

Une femme nue gisait dessous. Elle était allongée sur le dos, les bras le long du corps, les jambes serrées l'une contre l'autre.

Bergström s'accroupit à côté du cadavre. On devinait sa peau bleuie par le froid sous la pellicule de givre. Ses cheveux blonds et épais étaient coiffés avec soin et arrangés sur ses épaules. On avait rasé son pubis et gravé un X sur son bras gauche. Ses yeux avaient été arrachés. Les cavités oculaires vides, sombres et démesurément grandes ravageaient son visage fin. Sa gorge avait été tranchée verticalement du menton à la fourchette sternale et la peau du cou bâillait comme une veste déboutonnée. La trachée avait été sectionnée.

Le commissaire se releva et sortit de sa tente. Il ôta la combinaison et prit son portable. Il fallait rameuter les troupes, et vite ; il avait la sale impression d'avoir ouvert la boîte de Pandore. "

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" Camp de concentration de Buchenwald, Allemagne, Août 1944

Ce matin, c'est le nerf de bœuf qui les avait réveillés. En cadence avec les insultes des officiers.

Erich s'extirpa de la couchette pour la salut matinal. Pas assez rapides, les deux hommes avec qui il partageait sa paillasse reçurent une série de coups de crosse dans les côtes. En regardant descendre leurs corps osseux de l'échafaudage de bois qui faisait office de lit, il eut l'impression de voir des morts-vivants d'échapper d'un columbarium.

Erich remua discrètement les articulations. Il n'était là que depuis quelques semaines, mais l'incommensurable fatigue laissait déjà des traces. Les nuits ne permettaient pas de récupérer des journées infernales : dormir tête-bêche, sur le flanc, serré contre de parfaits inconnus, les miasmes collectifs, les râles de souffrance, les ronflements, les cauchemars et les cris, les épisodes de dysenterie qui souillaient la couchette entière, les piqûres des puces, des punaises et des poux qui grouillaient sur les paillasses. Les nuits étaient aussi inhumaines que les jours.

Un de ses camarade de block, celui qui avait avalé son alliance lors de l'inspection d'entrée et la récupérait inlassablement dans ses excréments, avait parlé de " déshumanisation des prisonniers ". Erich avait trouvé le mot bien pudique. C'était comme identifier une maladie en en ignorant les symptômes. Ils n'étaient pas seulement déshumanisés, ils étaient assoiffés, affamés, exploités, torturés, avilis. Buchenwald, c'était une douloureuse étreinte avec la Mort qui n'en finissait pas.

Pourtant, Erich n'avait pas encore connu le froid. Le vent qui balayait le camp, " le souffle du diable ", était aussi mortel que le Luger du SS, avait assuré un Polonais au torse rongé d'ulcères. Lorsqu'il évoquait l'hiver, ce gars pleurait. Il pleurait ses camarades gelés sur le sol qu'il avait dû décrocher à la pelle. "

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Un extrait à propos de la salle des fours crématoires :

" (...) Les allées, les blocks, les latrines, les SS, où que l'on regardât, Buchenwald suintait la mort. Mais, à elle seule, cette pièce incarnait toute l'horreur du camp ; ce point final inéluctable vers lequel un troupeau d'hommes, de femmes et d'enfants affamés et souffrants avançait en ne pensant qu'au prochain pas, à la prochaine minute, pour ne pas sombrer dans la folie. "

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" Le Block 46, c'est l'antichambre de la mort, intervint Michal, qui venait de quitter la table. Ceux qui y entrent n'en sortent pas. "

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" (...) Pour une fois que c'était cool au bureau ! J'allais m'écouter un bootleg de 81 et me mater le live de Dublin, mais, au lieu d'être avec mon vieux Bruce (Springsteen), j'ai dû faire des maths pour retrouver un taré qui a dû avoir une enfance sacrément pourrie pour arracher des yeux et des trachées comme des mauvaises herbes. Faudrait obliger les gens à réfléchir un peu avant de chier des mioches. Si c'est pour les rendre aussi chtarbés, mieux vaut copuler protégé. "

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" Adam se réveilla en sursaut. Il repoussa le drap. Son pyjama était trempé. Il passa la main sous ses fesses. Son lit était mouillé. Il serra les poings de rage. Sa mère avait mis des couche dans sa valise en partant, mais il les avait jetées avant d'arriver en Suède. Si Père les avait trouvées, il ne l'aurait plus jamais regardé de la même manière, avec ce début de sourire qui ne s'épanouissait jamais, mais qui montrait combien il était fier de lui. La dernière fois, il lui avait dit qu'un garçon de son âge ne devait plus se souiller. Qu'il lui suffisait de donner à son corps l'ordre d'arrêter. " Vouloir, c'est pouvoir ", répétait-il.

Père était un héros. C'était un survivant de la Deuxième Guerre mondiale. Il lui avait raconté les longs mois passés au camp de concentration de Buchenwald. Il lui avait aussi parlé du Doktor Fleischer. Adam lui avait demandé s'il n'y avait pas une rue à son nom en Allemagne, puisque c'était un héros. Père lui avait dit que non en lui expliquant que le succès, ce n'était pas de posséder son nom sur une plaque, mais de mener à bien les projets qu'on se fixait. Adam avait donc essayé d'appliquer la règle de " vouloir, c'est pouvoir ". Toutes les nuits, avant de s'endormir, il parlait à son corps. Il lui ordonnait de lui obéir, de ne plus le trahir, de ne plus lui faire honte. Mais rien ne fonctionnait, et il se réveillait encore baigné de pisse. "

Johana Gustawsson

Johana Gustawsson

MA NOTE : 4/5

En résumé, un premier thriller très réussi, percutant, qui se veut être, également, un devoir de mémoire (l'auteure ayant eu un membre de sa famille qui a connu l'internement des camps de concentration). Rien à redire sur le suspens, il tient en haleine, et les 30 dernières pages sont juste hallucinantes. L'auteure va à l'essentiel, j'ai apprécié les raccourcis qui servent très bien l'histoire, ainsi que les petits chapitres qui tournent, dans l'ensemble, autour de 3-4 pages. On ne s'ennuie pas, sauf lorsque Alexis Castells a une montée d'hormones ^^ J'aurais volontiers décerner un 5/5 mais voilà, j'ai trouvé un certain personnage particulièrement agaçant (et parfois même inutile). Je suis plus que ravie d'avoir découvert cette auteur très prometteuse, et j'espère pouvoir suivre à nouveau la profileuse Emily Roy dans de nouvelles aventures.

Enfin, un dernier mot sur le sujet, toujours autant douloureux, sulfureux, des camps de concentration, même après 70 ans. On se doit de ne pas oublier, car il suffirait d'un nouveau faux pas, d'un embrasement, pour que l'Histoire se répète à nouveau. À nous d'être vigilant et de tirer les leçons de notre lourd passé.

Et quoi de mieux, pour résumer cela, que d'emprunter ces quelques mots à l'auteure elle-même :

" Je terminerai en saluant la mémoire des survivants de cet enfer, celle des cinquante-six mille victimes qui moururent à Buchenwald, ainsi que des millions d'autres femmes, enfants et hommes qui périrent dans les camps nazis. PLUS JAMAIS ÇA. "

&quot; Block 46 &quot;, de Johana Gustawsson (2015)
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