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Chers aventuriers égarés, bienvenus dans mon royaume souterrain où le Chaos, les Ténèbres et la Folie sont les seuls maîtres à bord ...

11 Nov

" Bienvenue dans l'obscurité ! ", une nouvelle inédite de Benedict Mitchell, 2015

Publié par Benedict Mitchell  - Catégories :  #Les Maux

" Bienvenue dans l'obscurité ! ", une nouvelle inédite de Benedict Mitchell, 2015

" Un enfant, perdu dans une forêt, fait une rencontre à laquelle il ne s'attendait pas...

Un village, une communauté, a perdu presque tous ses enfants...

Qui se cache derrière ce terrible drame ? Quel sinistre secret abrite la forêt ? Y-a-t-il encore un espoir de revoir les enfants vivants ? "

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Vous le saurez si, et seulement si, vous parvenez à trouver suffisamment de force et de courage pour plonger dans ce conte pour (grands) enfants terrifiant, inspiré des pires contes qui soient (Hansel & Gretel, Blanche-Neige, Le joueur de Flûte de Hamelin, Le Petit chaperon rouge, Ça de Stephen King, Coraline de Neil Gaiman etc...).

Entre fantastique et horreur, faite connaissance avec une entité qui ne vous laissera pas indifférent... vous ne verrez plus jamais la forêt du même œil...

Un récit qui vous fera vous interroger sur la fraternité, l'obscurité, l'enfance perdue...

Quand à la musique, elle tient toujours un rôle très important dans l'écriture.

Cette nouvelle ne serait pas sans l'univers très prolifique de Rammstein, dont un titre m'a inspiré " Bienvenue dans l'obscurité " (d'ailleurs, la phrase répétée du refrain est la traduction littérale du titre). La chanson évoque toute autre chose (un fait divers allemand particulièrement sordide qui avait défrayé la chronique il y a quelques années), mais chacun est libre d'y voir ce qu'il veut.

En l'occurrence j'y ai vu autre chose, que j'ai grand plaisir à partager avec vous !

( Pour mon frère, Gautier, merci ! )

Bienvenue dans l'obscurité !

La forêt, en hiver, devenait un vrai labyrinthe dans lequel chaque pas pouvait rapprocher brutalement vers une mort certaine. Le jeune garçon n'était pas rassuré. La nuit, en cette saison hivernale, arrivait subitement, sans prévenir, et il était facile de perdre la notion du temps au cœur de la forêt, de se laisser distraire par les pièges & par la beauté de la nature. L'enfant ne cessait de se retourner, l'inquiétude se répandait dans tout son être à mesure que la clarté diurne diminuait. Comme une sourde menace invisible qui était belle et bien là, tapie dans les talus, derrière les épais troncs d'arbres, prête à bondir et à l'engloutir à jamais. Il pressa le pas, ne faisant pas garde à la direction qu'il empruntait, et qui avait sensiblement changé. Il était pourtant un habitué des lieux, mais la peur venait jouer les troubles-fête et le précipiter tout droit dans le piège qui l'attendait bien sagement. La sueur glissait le long de son échine, le faisant frissonner. Il fallait qu'il se mette à courir mais ses jambes étaient comme lestées de plomb. Une main invisible lui écrasait la poitrine avec force, chaque respiration devenait de plus en plus douloureuse et quelque chose semblait gonfler dans son ventre. Il avait envie de pleurer, de crier, mais son père ne cessait de lui répéter, durement, qu'il n'était plus un petit garçon, qu'il devait se rendre utile à la ferme, et effectuer les livraisons des clients, quitte à traverser la forêt marécageuse alors qu'il n'avait que neuf ans.

L'enfant ne voulait pas décevoir son père, et ne surtout pas s'attirer sa colère en ne réussissant pas à faire une simple livraison, même si la région était quelque peu inhospitalière. Les autres enfants du village ne cessaient de répandre d'effrayantes histoires sur des disparitions mystérieuses, mais l'enfant ne voulait pas leur prêter attention, même si en ce moment, il commençait à se rappeler ces sombres récits qui n'avaient pour but que de le terroriser.

Il accéléra encore l'allure malgré la douleur qui irradiait dans ses frêles jambes. Il n'avait pas encore pris son repas de la journée, père le lui avait promis si seulement il revenait après la livraison. Un bruissement d'ailes le fit sursauter. Il s'arrêta, sur le qui-vive, regardant avec anxiété de toutes parts sans parvenir à distinguer quoi que ce soit. Maman !!! Malheureusement, sa mère n'était plus de ce monde. Depuis qu'elle était partie, son père avait commencé à sombrer dans la mélancolie, et l'enfant était devenu son souffre-douleur. Oh, ça n'était pas plus facile lorsque sa mère était encore vivante, juste que son père avait beaucoup gagné en sévérité. C'était sans doute pour cela que sa sœur aînée avait décidé de quitter la famille à l'aube de ses quinze ans, pour partir vivre sa vie avec son amoureux, le laissant seul avec un père tyrannique, autoritaire, et abusif.

Malgré tout, l'enfant s'en accommodait du mieux qu'il le pouvait. Il n'avait pas le choix de toute manière. Il reprit sa route mais le doute le frappa de plein fouet : il était perdu ! Il avait oublié de consulter les marques laissées auparavant sur les arbres. Il courut sur près de deux cent mètres et ne vit rien. Aucunes marques ! Il n'avait pas fais attention, en se focalisant sur les bruits et l'impression de malaise qui ne cessait de grandir en lui, si bien qu'il avait perdu la trace du chemin vers la ferme. Il regarda vers le ciel, c'était le crépuscule. La nuit allait tomber comme une chape de plomb, dans très peu de temps, et il se retrouverait alors perdu dans un royaume d'obscurité et de cauchemars. Il ne pouvait plus les retenir plus longtemps, alors il ouvrit les vannes et les larmes s'écoulèrent en nombre hors de ses paupières. Secoué de trémolos bruyants, il relâcha son attention, ne prêtant pas garde à la sombre menace qui rampait vers lui, et qu'il ne pouvait pas voir pour le moment. Les bois étaient désespérément silencieux, vidés de la moindre parcelle de vie. Seuls les pleurs de l'enfant confirmaient que l'endroit n'était pas mort. Pas encore.

- On est perdu, mon petit ? lança une petite voix mielleuse et attentionnée.

L'enfant s'arrêta de pleurer et se retourna, surpris et effrayé.

Une magnifique femme, vêtue d'une robe d'apparat rouge à la réalisation très structurée et complexe, portant une luxueuse cape de voyage noire, un collier de plusieurs rubis éclatant autour du cou, lui faisait face. Elle semblait être apparue de nulle-part, pensa aussitôt l'enfant, interloqué par l'incroyable apparition en pleine forêt. Il ne croisait jamais quiconque d'ordinaire. Il n'y avait pas de route à proximité, juste les marais pas très loin, et toujours très odorants.

- N'aies pas peur, trésor... Je ne vais pas te manger ! continua-t-elle, un sourire malicieux éclairant son visage radieux.

Elle avait les traits d'une princesse, une peau de porcelaine, des cheveux d'un noir de jais, coiffé en une sorte de chignon très compliqué et en même temps raffiné. De sous sa cape, elle sortie une fine main gantée de cuir rouge qui portait un panier en rotin. Sans qu'il ne s'en rende compte tout de suite, l'enfant constata qu'elle s'était imperceptiblement rapprochée de lui. C'était comme si elle avait glissé sur le talus forestier. Une voix, au fin fond de son esprit, lui hurlait de s'enfuir. Mais quelque chose de bien plus fort l'empêchait de prendre le contrôle de ses muscles et il ne pouvait que rester là, à contempler cette beauté quasi divine.

- Tu as faim, chaton ? lui demanda-t-elle en tendant vers lui le panier, rempli de victuailles appétissantes.

Des sucreries colorées, quelques fruits frais, des pâtés de viandes, du saucisson, des pains briochés, l'enfant n'avait aperçu que le haut de panier, très bien rempli, mais il en avait déjà l'eau à la bouche. Il avait tellement faim ! Cependant, cette femme paraissait presque irréelle. Personne ne venait à votre rencontre lorsque vous étiez perdu dans la forêt, prêt à vous secourir. Il n'osa répondre, troublé. La femme le remarqua et son sourire se fit plus froid, insistant... menaçant.

- Mais qu'est-ce que tu attends, voyons ? Viens avec moi... Veux-tu visiter mon château, petit oiseau tombé du nid ?

L'enfant avait l'impression de rêver, tout cela était bien trop beau pour être vrai. Son estomac lui criait qu'il mourrait de faim, l'enfant pensa alors à ce qui l'attendait, au bord de la forêt. À cette enfance perdue, à cette vie d'esclave à laquelle il avait été promis dès sa naissance, à ce père qui ne lui avait jamais témoigné la moindre marque d'affection, de tendresse, aux brimades, aux corvées quotidiennes, aux punitions injustifiées, aux coups qui pleuvaient bien trop souvent, et il fixa la femme souriante. Elle était si belle ! Ah... si seulement elle avait pu être sa maman...

- Mais je peux l'être, tu sais, murmura-t-elle.

Elle se trouvait à peine à quelques dizaines de centimètres de lui. Elle sentait si bon, comme un jardin de fleurs. Il ne pouvait pas laisser passer cette chance.

- Vous... vous avez un vrai château ? se risqua-t-il à demander de sa petite voix écorchée par la peur.

Elle se pinça les lèvres, affichant une moue lascive puis un sourire presque carnassier.

- Mais bien sûr que j'ai un vrai château ! Viens avec moi, et tu le verras. Sous ma demeure se trouve un vrai paradis ! Veux-tu le voir, mon petit trésor ?

C'était une proposition qu'on ne pouvait pas refuser. L'enfant en était conscient. Et même s'il les adultes répétaient toujours de se méfier des étrangers, l'enfant se dit qu'il ne risquait rien avec cette ange tombée du ciel. Elle lui tendit une pomme bien lisse et rouge, qu'il prit avec avidité, tant il était affamé, puis lui tendit son autre main gantée, libre. L'enfant, un court instant hésitant, glissa sa petite menotte dans la sienne et se laissa guider à travers la brume qui était subitement tombée sur la forêt, en à peine quelques secondes, recouvrant tout sur son passage.

Il faut se méfier des prédateurs, dans la forêt, mais les loups ne sont pas toujours les créatures les plus dangereuses, bien au contraire. La proie venait d'être capturée et le monstre rentrait à présent dans sa tanière, avec un festin de premier choix. Ça n'était pas tous les jours que le repas venait s'aventurer de lui-même presque juste sous sa fenêtre. La femme avançait droit devant elle, un sourire diabolique au coin des lèvres.

*

La fillette n'avait plus la moindre larme à verser. Elle avait l'impression d'être complètement desséchée de l'intérieur. Plus de larmes, mais plus d'espoir non plus. Et bientôt, plus la moindre étincelle de vie...

Depuis combien de temps, déjà, était-elle retenue dans cette sorte de cave sombre et insalubre ? Elle n'en avait pas la moindre idée, cela pouvait même bien faire une éternité. La cave dans laquelle ça l'avait enfermé, était immense. Ça n'était pas une vraie cave, juste quelque chose de construit exprès pour les attirer tous. Une immense cavité souterraine transformée en abattoir. Elle ne voyait pas grand chose, à cause de la faible lumière qui venait de quelques meurtrières, tout en haut là-bas, mais elle les entendait pleurer, supplier silencieusement, s'agiter dans leur sommeil torturé et inconfortable. Les autres enfants. Les autres prisonniers de la chose qui les avait tous amenée ici bas. Ils ne restaient pas bien longtemps enfermés. La fillette ne savait pas pourquoi elle n'avait pas encore été emmenée mais elle ne se faisait plus la moindre illusion : tôt ou tard ça finirait par venir la chercher. Elle n'avait plus que la peau sur les eaux, les maigres rations de pain rassi et d'eau croupie qu'on venait lui déposer une fois par jour, ne suffisait pas à calmer le feu qui lui dévorait les entrailles. Elle avait fini par s'habituer aux crampes d'estomac ainsi qu'à la sensation de faim qui ne faisait plus que murmurer, désormais. Le désespoir annihile toujours le moindre des besoins. Résignée, prostrée comme un retour au source, dans le ventre de sa mère dont l'absence lui manquait terriblement, elle attendait la délivrance, insensible aux pleurs du petit garçon qui venait de rejoindre la cage voisine à la sienne.

- S'il vous plaît ? Revenez !!! Je veux mon papa !!! sanglotait une petite voix terrorisée, à quelques mètres à peine de là où la fillette se trouvait.

Elle n'écoutait plus, son esprit était déjà bien loin, là haut, quelque part. Sa conscience ne tenait plus qu'à un fil, la fin était là, toute proche.

Quelque chose se déplaçait non loin d'elle. Ça tournait autour des cages, ça cherchait quelque chose, quelqu'un... une nouvelle proie, comprit la fillette. La captivité l'avait fait mûrir bien trop vite pour une fille de son âge qui aurait dû passer ses journées à rire, courir, jouer sans insouciance. Ça reniflait de plus en plus près d'elle. Ça sentait les fleurs, mais derrière on pouvait sentir une odeur bien plus âcre et repoussante, un amas de pourriture, de terre, une sorte de mélange des pires odeurs que pouvait abriter la vie. En l'occurrence, c'était l'odeur de la mort qui émanait de la chose non loin de là. La petite fille en était persuadée. Et elle savait très bien que le petit garçon qui pleurait juste à côté d'elle ne partirait pas ce soir. Non, ce soir ce serait elle. Elle le sentait. La fin était proche. Lorsque la porte de sa cage grinça, et que l'odeur répugnante lui heurta de plein fouet les narines, la fillette ne prit même pas la peine d'ouvrir les yeux. Elle se laissa emporter par des serres acérées, sans ménagement, et disparut dans les ténèbres sans un bruit.

Quelques instants plus tard, lorsque la vie quitta son petit corps frêle, elle n'eût même pas la force d'émettre le moindre son. Elle était enfin libérée, peu importe les sévices et les outrages qu'allait subir sa dépouille.

*

La petite auberge était bondée de monde. Hommes et femmes, de tous âges, arboraient des mines déconfites et inquiètes, presque blafardes. Quelques enfants, dont une majorité en bas âge, ne quittaient pas les jupons de leurs mères. Ils semblaient tétanisés, ne sachant pas pourquoi tous les habitants devaient se réunir dans ce lieu de perdition, le plus vaste des environs manifestement.

Un homme, à l'âge avancé, de longs cheveux blancs filasses éclatés sur son crâne à moitié dégarni, une barbe de la même teinte bien garnie, les yeux injectés de sang, se tenait debout sur une table, au fond de la salle. La foule se trouvait debout, toute autour, quelques chanceux, des femmes et des vieillards majoritairement, avaient pu mettre la main sur les quelques chaises que comptait l'établissement.

- Mes chers amis, commença l'homme, l'air sérieux, l'heure est grave. Vous n'ignorez pas que depuis quelques mois, notre communauté a connu des disparitions très inquiétantes...

- OUI !!! l'interrompit une voix d'homme en colère, depuis le fond de l'auberge.

- Oui... donc, le châtelain ne semble pas s'inquiéter outre mesure de la disparition inquiétante d'une dizaine de nos enfants. Si cela continue, nous ne compterons bientôt plus d'enfants dans nos rangs. Nous n'aurons plus d'avenir, murmura comme à lui-même l'homme, les larmes aux yeux.

Les quelques rares enfants présents ne comprenaient pas trop ce qui était en train de se passer, leurs mères veillaient à leur boucher les oreilles de leurs mains, afin qu'ils ne s'inquiètent davantage. Mais les enfants sont perspicaces, parfois même plus que les adultes. Ils se rendaient bien compte que leurs camarades disparaissaient tous les uns après les autres, et toujours dans des conditions des plus mystérieuses.

- Qu'est-ce qu'tu veux qu'on fasse ? lança un homme très robuste, le forgeron du village. Tu veux qu'on s'batte ? Contre qui ?

- Ne nous énervons pas, tenta d'apaiser le vieil homme alors que la foule commençait à s'agiter. Nous ignorons qui ose enlever nos enfants. Nous devons le découvrir, et j'ai bien peur que nous ne puissions compter sur l'aide de personne...

Le vieil homme, qui était en réalité l'abbé du village, se sentait coupable de ne pouvoir proposer de solution concrète. Il ignorait contre qui ils devraient se battre. Une chose était sûre pour tous, le Mal se cachait derrière ces infâmes enlèvements. Un mois et demi que le cauchemar avait commencer, les enfants avaient toujours disparu pendant la nuit ou alors à proximité de chez eux, alors qu'ils étaient censés être parti faire une commission. Ils ne pouvaient s'être perdus, car les nombreuses battues, qui étaient désormais le quotidien des habitants de l'orée de la forêt, n'avaient rien donné pour l'heure. Rien n'avait été retrouvé, pas même un cadavre, une étoffe de vêtement, ni même des restes d'os. Rien ne laissait présager qu'un fou furieux était passé par là, de même qu'un prédateur ait pu attaquer l'un des enfants disparus pour s'en nourrir. Le mystère restait entier. La forêt abritait bien des secrets, dont certains bien plus sombres, terrifiants et inimaginables. Personne ne savait ce qui avait bien pu advenir de ces enfants disparus. Il y a des choses que seul un cœur pur, encore imprégné de l'âme d'un enfant ou d'une part d'innocence, de pureté, peut encore percevoir. Le monde des adultes est empli de violence, de noirceur, et parfois, ce qui est juste sous nos yeux persiste à demeurer invisible au plus grand nombre. Visiblement, la foule semblait résignée sur le sort des enfants perdus, bien que très en colère. Alors que l'abbé regardait ses pieds, submergé par une vague de tristesse et d'impuissance, que la majorité des gens présents dans la salle s'agitait à nouveau de plus belle, la porte de l'auberge s'ouvrit avec fracas et bruit, laissant apparaître dans l'embrasure de la porte, une grande silhouette encapuchonnée, vêtue d'une longue cape noire. La lune brillait étrangement derrière elle, faisant de cette apparition quelque chose de très saisissant. La foule se tut immédiatement. Tous les regards convergeaient vers la porte d'entrée. La silhouette fit un pas, puis deux, lentement, avant de se déporter sur le côté pour laisser entrer la personne qui l'accompagnait. Lorsque le jeune homme qui suivait la silhouette encapuchonnée fit son entrée dans l'auberge, des murmures de surprises et d'étonnements se firent entendre.

- Jonas !!! s'écria une femme, les larmes aux yeux.

La silhouette toute de noir vêtue croisa les bras, bien droite, et attendit que l'enfant prodigue se présente. Le jeune homme, à la beauté éclatante, portait l'uniforme de la garnison royale. Les nombreuses décorations qui ornaient ses épaules témoignaient de son haut grade. Une ascension fulgurante au sein de l'armée du roi. Il portait un plastron de velours bordeaux ainsi qu'un pantalon d'apparat, le tout agrémenté d'un tabars aux couleurs du roi – un cerf blanc sur un fond couleur carmin – et d'une cape de velours d'ébène doublée de fourrure d'hermine. Ses bottes de cuir marron, à la finition impeccable, finement gravée, démontrait un confort matériel certain. Le jeune homme ôta ses magnifiques gants de cuir, le sourire aux lèvres. Son teint était rouge, du fait des basses températures extérieures. L'hiver était toujours très rigoureux dans la région.

- J'aurais besoin d'avoine et de bonnes couvertures pour nos chevaux, demanda-t-il très calmement, sans relever la tête de ses mains.

L'aubergiste tapota l'épaule du jeune homme qui se trouvait juste derrière lui, le palefrenier, qui s'exécuta aussitôt, trop soulagé de quitter la grande salle dans l'éventualité où une rixe éclaterait.

Le jeune haut-gradé, qui admirait ses mains, avait un port naturellement princier, malgré ses origines plus que modestes. Des cheveux mi-longs noirs, légèrement ondulés, une barbe de quelques jours commençait à se se dessiner sur ce visage aux traits fins et harmonieux. Ses yeux gris se relevèrent en direction de l'attroupement et fixèrent chaque visage de la salle, en insistant sur celui de l'abbé qui était pétrifié de peur.

- Bien le bonsoir, Abbé Jermont, annonça fièrement le jeune garde royal tout en toisant le vieil homme de son regard glacial.

- Bonsoir, Jonas. Quelle surprise de te revoir ici..., répondit l'abbé en essayant de cacher, maladroitement, son trouble manifeste.

Jonas avança lentement vers le fond de la salle, vers l'abbé, en souriant à la foule, silencieuse et presque révérencieuse. C'était comme si un fantôme venait de se matérialiser juste sous leurs yeux. Quelqu'un qu'ils ne pensaient pas revoir un jour. Quelqu'un qu'ils avaient chassé et banni violemment de leur village, quelques années plus tôt.

- Les rumeurs voyagent vite, l'Abbé. Votre châtelain a averti notre roi de l'étrange malheur qui semble avoir touché votre communauté... comme par hasard, ajouta-t-il dans un murmure, un rictus au coin des lèvres. Je dois dire que si des adultes avaient été enlevé en si grand nombre, je n'aurais pas levé le moindre doigt pour vous venir en aide. Mais des enfants innocents... quand je me suis souvenu de la façon dont vous traitiez votre progéniture, je n'ai pas tergiversé plus longtemps et ai demandé au roi la permission de vous venir en aide. Et gracieusement, qui plus est.

La foule était abasourdie, de même que l'abbé, incapable de retrouver sa voix ainsi que sa prestance.

- Ne me remerciez pas, surtout, marmonna-t-il entre ses dents blanches.

Une femme fendit la foule, vêtue de haillons comme la plupart des personnes présentes dans la salle, et se jeta à genoux aux pieds de Jonas. Elle était en larmes et bientôt la salle résonna de sa complainte à fendre le cœur. Jonas eut envie de l'éjecter de ses bottes d'un coup de pied mais il se retint. Il était en représentation, il était venu aider, certes, car le sort de ses enfants disparus lui importait énormément, mais pour leurs géniteurs, il n'avait que du mépris. Beaucoup de mépris.

- Ils... ont.. pris ma Hannah... hurla-t-elle tandis que quelques villageois tentaient de la relever car la silhouette noire s'était dangereusement rapprochée, derrière Jonas, une main gantée de cuir noir sur le pommeau argenté d'une épée, visiblement, bien qu'elle était dissimulée en partie sous la cape.

Jonas se retint se sourire plus ouvertement lorsqu'il capta les quelques regards effrayés en direction de son garde du corps.

- Oh... mais n'ayez pas peur de mon ombre. Sauf si vous avez quelque chose à vous reprocher, lança-t-il, le regard soudainement lumineux et triomphant.

Il s'écarta sur le côté. La silhouette releva la tête, jusqu'à présent masquée par l'imposant capuchon qu'elle portait par-dessus sa cape déjà bien volumineuse. Le capuchon glissa brutalement vers l'arrière laissant apparaître le visage magnifique d'une jeune fille aux cheveux blonds relevés sur l'arrière, auréolé de deux iris d'un bleu dans lequel plus d'un aurait rêvé de se perdre tant leur couleur était intense et profonde. Des " Oh " et des " c'est pas possible " se firent entendre tandis que les visages se tournèrent vers le comptoir et les quelques ivrognes notoires qui y étaient attablés. Seul un homme restait le dos tourné à la scène qui se passait derrière lui. Il noyait son chagrin, son amertume, dans du vin de mauvaise qualité. La jeune fille dégagea sa cape qui tomba lourdement sur le sol. Elle portait un uniforme de combat noir fait de cuir et de sangles de métal. Un imposant fourreau de fourrure noire pendait le long de sa jambe droite, la main gantée était toujours posé sur le pommeau délicatement travaillé dans l'argent le plus pur. Sa tenue lui moulait le corps, comme une seconde peau. Une armure de cuir très fine et décorée d'entrelacs d'argent lui protégeait la poitrine, et ses hauts de chausses, en cuir noir renfoncé de plaques de métal, remontaient jusqu'à ses genoux. Les femmes ne prenaient pas les armes d'habitude, aussi l'apparition de celle qui avait jadis provoquer un tel scandale, en tenue d'amazone guerrière, faisant sensation. La jeune fille avança vers le comptoir, déterminée. La foule s'écarta d'un mouvement d'elle. Chacun retenait son souffle tandis que Jonas suivait sa dulcinée, tout sourire.

- Bonsoir Papa, dit-elle d'une voix dénuée de la moindre émotion et vidée de toute chaleur.

L'homme réagit instantanément à cette voix qu'il interpréta comme venant d'outre-tombe. Swany était morte pour lui lorsqu'elle avait eu l'affront de s'enticher du fils illégitime de l'ancien forgeron, attirant la honte et l'opprobre sur sa famille. Plus encore que la relation illégitime, le père avait ameuté tout le village, bien déterminé à faire cesser cette union contre nature, car le péché de chair avait été constaté, sa fille avait perdu sa virginité hors mariage et cela était un crime impardonnable pour la communauté. Aussi, sa fille unique avait été banni du village, à vie, en compagnie de celui qu'elle aimait, Jonas, le bâtard du village, dont le père avait jadis été envoyé en prison pour un crime qu'il avait commis de sang froid.

Le père ne s'attendait pas à revoir un jour, dans ce lieu même qui lui avait été interdit à jamais, celle qu'il avait renié et répudié. Croyant à une hallucination due à l'alcool, il ne bougea pas.

- Retourne-toi, espèce de sale ivrogne ! C'est bien moi, aboya Swany, la main fermement refermée sur la poigne de son épée.

L'homme pivota sur son tabouret, tremblotant. Il faisait peine à voir : l'alcool et la culpabilité avaient complètement ravagé son visage. Dès qu'il croisa le regard de sa fille, il fut comme transpercé et tomba, telle une vulgaire masse morte, au pied de la chair de sa chair, sanglotant, suppliant comme une veuve secouée et déchirée par le chagrin.

- Oh ma chère Swany... pardonne-moi... je regrette tant...

La jeune femme, imperturbable, éloigna le visage paternel de sa botte d'un coup de pied bien ferme. Un craquement sinistre retentit. Le père s'écroula au sol, le visage en sang et la mâchoire fracturée. D'un hochement de tête, elle autorisa l'aubergiste à prêter, malgré tout, secours à son paternel, puis en quelques enjambées elle fut debout sur la table sur laquelle se trouvait toujours l'abbé, toujours aussi peu rassuré. D'un regard perçant, il comprit aussitôt où se trouvait sa place et descendit sans attendre de la table, bien content de retrouver l'illusoire protection que lui offrait la foule des villageois. Swany contempla, l'air écœuré, les villageois avant de déclamer, toujours aussi froidement :

- Vous me donnez tous envie de vomir. Pour ce que vous nous avez fait, à nous, vos enfants. Mais plus encore, pour ne pas avoir su protéger ceux qui sont aujourd'hui perdus. Nous les retrouverons, je vous en fais la promesse.

À ces mots, elle sortit son épée de son fourreau et s'entailla la main gauche, qui saigna aussitôt, libérant de grosses gouttes sur la table.

- Nous vous les ramèneront, dans la mesure du possible. Mais vous devrez payer pour vos crimes. Tôt ou tard.

D'un bond elle se retrouva au milieu de la foule, interloquée, passa devant sa moitié sans un regard, ramassa sa cape et disparut aussi rapidement qu'elle était entrée, vers l'extérieur. Jonas soigna une fois encore sa sortie, non mécontent de l'effet que sa belle et lui venaient de provoquer sur ce village de mécréants.

- Ah... ma belle Swany... elle est épatante, ne trouvez-vous pas ? C'est grâce à vous qu'elle est ce qu'elle est... Au plaisir ! déclama-t-il avec une hypocrisie surjouée avant d'esquisser une révérence à son auditoire et de sortir de l'auberge avec la nonchalance qui le caractérisait.

*

La lune paraissait encore plus grosse que d'habitude. Un énorme globe translucide les fixait, depuis les cieux, comme une présence lugubre et silencieuse, tantôt incarnant un guide invisible leur conférant un peu de clarté, tantôt jouant le rôle du témoin sourd qui aurait vite fait d'alerter celui qu'ils chassaient de leur présence dans la forêt. Les deux silhouettes avançaient à travers les branchages sans un bruit, agiles et aguerris à l'art de la traque. Les capuchons rabattus sur leurs visages respectifs, ils ressemblaient à deux spectres hantant les bois, les pieds nimbés dans le tapis de brume qui cheminait sur le sol noueux. Chaque pas pouvait mener à un traquenard, une chute, provoquer un craquement qui ferait s'évaporer les maigres indices qu'ils avaient collecté depuis quelques heures. Un léger vent se mit à souffler, tournoyant autour des deux chasseurs silencieux. L'un d'eux leva la main pour signifier de s'arrêter. Le capuchon glissa vers l'arrière pour dévoiler une chevelure blonde, nouée vers l'arrière. La jeune femme se tourna vers son compagnon. Ses yeux semblaient briller dans la nuit noire, et sonder chaque parcelle qui les entourait. Son acolyte s'approcha à quelques millimètres d'elle, son épée était sortie de son fourreau, la lame semblait irradier d'une teinte bleutée irisée d'argent tel une lame enchantée.

- C'est pas loin, chuchota Swany, aux aguets.

- Oui, lui répondit son compagnon, je l'ai senti... Tu penses à quoi ?

Swany prit le temps de humer l'air tout en fermant les yeux. Elle donnait l'impression de sonder les lieux, comme si elle se connectait à l'esprit de la forêt.

- Une changeling...

- Une... fée noire ? s'inquiéta Jonas en écarquillant les yeux.

- Oui. Je sens son odeur.

Jonas ne put réprimer un frisson de terreur sourde à l'évocation de ce sombre nom. Tous deux étaient habitués et rodés à la traque des charognes qui hantaient les contrées du royaume. Ils étaient même très doués à cette chasse. Mais jamais encore ils n'avaient été confronté à une changeling, la pire des créatures en matière de fourberies. Il savait qu'il allait devoir lutter de toute son âme pour ne pas être corrompu par la perversion de cette sorcière-cannibale hautement dangereuse.

- Où ? se risqua-t-il à demander à sa compagne.

- Là-bas. Droit devant. Pas loin, répondit-elle, toujours autant imperturbable, avant de reprendre sa marche silencieuse.

Jonas eut envie de soupirer pour chasser la sensation de lourdeur qui venait de plomber ses entrailles et de comprimer sa poitrine mais au lieu de cela, il adressa une prière aux dieux protecteurs, en espérant qu'ils sortiraient, une fois encore, triomphants de ce nouveau combat. Ils ne combattaient pas pour la gloire de leur roi, cette fois, mais pour venir en aide à des enfants innocents. Même si leurs parents ne méritaient aucune aide, ces enfants n'avaient rien demandé, et ne méritaient pas de finir dévorer dans les pires souffrances, telles des bêtes destinées à l'abattoir et pire encore, destinées à amuser ce terrible fléau qui avait élu domicile dans les bois où il avait grandi. Peu importe les anciens griefs familiaux, communautaires, la fée noire aurait vite fait de menacer d'autres contrées. Pour la sécurité du royaume, il leur fallait l'éliminer. Jonas resserra sa paume sur la poigne de son épée et suivit Swany, les yeux rivés droit devant lui, retenant son souffle face à la vision de terreur vers laquelle ils se rapprochaient : un tunnel de rameaux, de branchages, tous morts, qui menait droit vers l'antre de la Bête. Juste avant d'être englouti par le tunnel de ténèbres, Jonas leva une dernière fois les yeux vers le globe lumineux qui les fixait, toujours aussi impassible. Il eut l'impression de lui dire adieu. Un pas plus tard, elle avait disparu. Devant lui, tout n'était que mort et désolation.

- Bienvenue dans l'obscurité, pensa-t-il très fort, avant de chasser toutes pensées parasites de son esprit et de se concentrer pour l'ultime partie de leur chasse : la mise à mort.

*

Il ne s'habituait pas à l'obscurité. À choisir ce qui était le pire entre tous ces bruits terrifiants et être plongé dans le noir " jour & nuit ", c'était bien l'obscurité qui était le plus dur à supporter. Il avait tant pleuré qu'il n'y arrivait plus, ses paupières lui brûlait atrocement. Quand à hurler, il n'avait plus de voix. Après une attente interminable à espérer voir son père venir le délivrer, il avait comprit qu'il ne viendrait jamais. Ça tombe, il n'avait même pas remarqué qu'il n'était pas rentré à la maison. Il devait être bien imbibé, encore... comme d'habitude. Non, son père ne viendrait pas à son secours. Personne d'autres ne viendrait, d'ailleurs. Il savait que la forêt abritait bien des dangers, tout le monde ne parlait plus que de ça dans son village. Son voisin, le petit Mathias, avait lui aussi disparu, il y a quelques semaines. Il savait que la chose ne s'en prenait qu'aux enfants. Il trouva ça trop injuste. La vie était vraiment trop injuste...

Un grincement, lointain, le fit sursauter mais rien ne vint le chercher. Pas pour l'heure, tout du moins. Un reniflement, proche, le ramena à la réalité. Il n'était pas seul.

- Psssst !

Il devait savoir, même si ça n'était pas gai à entendre, et même s'il savait ce qui l'attendait.

- Il y a quelqu'un ? se risqua-t-il à demander, d'une petite voix enrouée.

- Chut ! entendit-il répondre.

Un chut paniqué. Sonore. Qui n'invitait pas à nouer une discussion. Mais l'enfant avait une drôle d'impression. Il connaissait cette voix... quelque part dans sa mémoire, se trouvait la réponse au doute qui s'insinuait en lui.

- Mathias ? C'est toi ? demanda-t-il, au comble de l'excitation.

- NON ! Tais-toi ou ça va venir ! lui répondit la voix terrorisée.

- Je suis sûr que c'est toi ! Pourquoi ne veux-tu pas me parler ?

- Hans ?

- Oui !!! cria faiblement le petit garçon, heureux de cette bonne nouvelle.

Son ami et voisin n'était donc pas mort. Pas encore.

- Hans, reprit la voix de son ami, tu n'aurais jamais dû te retrouver ici.

Il chuchotait, des trémolos dans la voix.

- Je ne l'ai pas fait exprès tu sais, se défendit Hans. Je me suis perdu dans les bois...

- Elle est très forte, tu sais... continua Mathias, d'une voix monotone, comme déconnectée. Elle va tous nous manger.

- Qui ? La jolie dame ?

- Il n'y a pas de jolie dame. C'est un monstre.

Hans reçut la nouvelle comme un énorme choc. Cette si jolie femme, qui l'avait sauvé de la forêt, de ses dangers, non, il y avait sûrement une explication. Elle l'avait emmené ici pour le protéger, le cacher en attendant... mais... et Mathias ? Il avait disparu depuis des semaines, et il était toujours vivant, emprisonné... Pourquoi ? Hans eut alors l'impression que sa poitrine allait exploser, que sa vessie allait... et elle lâcha, il ne put se retenir. La peur le consumait de l'intérieur. Ils allait donc finir là...

- Pourquoi ? demanda-t-il simplement à son ami.

Il avait besoin d'en avoir la confirmation.

- Elle mange les enfants... ça se nourrit de nous.

Il était tombé dans le piège. Comme les autres enfants. Bien d'autres enfants.

- Mais... c'est quoi ?

- J'en sais rien, Hans. Mais c'est tout sauf une jolie dame... et ça sent pas bon, du tout.

Hans ferma les yeux. Même ouverts, si bien, c'était comme les avoir fermé. Il se concentra, cherchant dans son esprit tourmenté et apeuré la vision de celle qui l'avait sorti des bois, qui l'avait égaré, sans doute pour mieux le perdre et le capturer. Il la revit, si belle, le regard... carnassier, affamé. Déjà, elle ne lui paraissait plus si jolie et... gentille. Puis il se souvint de cette odeur qui l'accompagnait, et flottait tout autour d'elle. Cette odeur si tenace, qu'il avait cru être celle d'un bouquet fleuri. Mais en réalité, elle était rance, putride, entêtante... l'odeur de la mort.

*

Swany ouvrait la marche, le regard braqué droit devant elle. Elle pouvait voir dans l'obscurité, tout comme son compagnon, ce qui était un avantage non négligeable quand on passait sa vie sous terre ou dans l'obscurité, à purger le monde de ses miasmes infernaux. Elle avait sorti son épée de son fourreau. Malgré les ténèbres qui enveloppaient et aspiraient tout, la lame dégageait une réelle lueur violacée. Contrairement à la lame de Jonas, celle de Swany avait été forgé dans le métal le plus magique qui soit, l'obsidienne, mi-pierre et mi-métal, avec lequel on réalisait des armes magiques redoutables. Les propriétés incroyable de ce métal lui conférait une robustesse inégalée, et celles de sa pierre avaient la faculté de purifier la fange de ce monde. Liée à la magie lunaire, l'obsidienne était le métal de prédilection de l'Ordre du Croissant, dont les guerriers étaient chargés de la protection du royaume. Swany, malgré son jeune âge, en était la grande prêtresse. Une destinée remarquable l'attendait, elle qui n'était qu'une enfant de paysan. Une légende, dirait-on bien des décennies plus tard. Mais pour l'heure, elle était concentrée sur sa mission : débusquer la fée noire.

Le tunnel s'élargit sur une immense cavité, une sorte de grotte, à travers laquelle on pouvait apercevoir, par intermittence, des bribes du ciel étoilé éclairé par la lune. Jonas eut l'impression que l'air affluait à nouveau dans ses poumons, en distinguant un peu mieux son environnement. Il savait se repérer dans le noir, mais jamais il n'avait pu s'habituer à cette sensation d'oppression. Il n'était pas un être sombre, il aimait le soleil plus que tout. Il avait beau avoir certaines prédispositions, il était surtout le chef de la garde royale, et accessoirement, il assurait la sécurité de la grande prêtresse de l'Ordre du Croissant, sa compagne, Swany, bien qu'ils aimaient brouiller les pistes, lorsqu'ils étaient en mission, afin d'échanger les rôles et de présenter Jonas comme le membre le plus affluent de leur petit duo. L'effet de surprise était un élément indispensable en cas de guet-apens, ou de chasse.

- Elle n'est pas loin, annonça à voix basse Swany.

- Oui, confirma Jonas, les yeux braqués sur la lame de sa moitié.

En effet, la lame d'obsidienne s'était sensiblement mise à irradier davantage, comme si elle indiquait la proximité de la cible qu'ils traquaient. Et elle l'indiquait réellement.

Swany dégagea son capuchon d'une main et repoussa sa cape au niveau de ses épaules, afin de gagner en liberté de mouvement. Jonas l'imita. Tous deux se déportèrent vers l'est de la cavité souterraine pour longer le mur, et descendre à travers un étroit boyau de pierre, vers l'antre de la Bête. À mesure qu'ils s'enfonçaient plus profondément sous terre, l'odeur devenait de plus en plus âcre et nauséabonde. Jonas avait sans cesse des hauts le cœur. Le boyau déboucha sur une espèce d'antichambre, le comble de l'horreur : des centaines et des centaines d'ossements jonchaient le sol. C'était un vrai tombeau. Swany resta imperturbable mais Jonas réalisa que les ossements appartenaient sans doute aux enfants disparus. Swany sentit une perturbation dans le mental de son compagnon et l'exhorta à se reprendre de suite :

- Jonas ! Ne faiblit pas, je t'en conjure !

- Non... murmura ce dernier, tout en tentant de se reprendre et de se reconcentrer.

Ils continuèrent droit devant, plongeant à nouveau dans un passage étroit avant de déboucher, enfin, dans le repaire de la Bête. L'odeur de mort, de décomposition, suintait de partout, comme si les parois de roche vomissaient les vies prises par la changeling.

- Putain... quel carnage, murmura Jonas, au bord de dégueuler ses tripes.

- Il y a deux enfants encore vivants, au nord est, indiqua Swany, toujours aussi inflexible malgré l'horreur qui prenait vie sous ses yeux.

Ils se trouvaient dans une immense grotte où tout n'était que ténèbres. Le désespoir des pauvres victimes innocentes qui y avaient séjourné, avant d'y être dévoré, semblait encore flotter dans les airs et imprégner l'atmosphère. Jonas se bénit de pouvoir se mouvoir sans trop de problèmes dans ce tombeau sordide, grandement aidé de la lame de Swany. Des dizaines et des dizaines de cages étaient disposées, les unes à côté des autres, jonchées d'excréments, de restes de repas décomposés. Les deux guerriers se déplacèrent sans encombre dans l'enceinte de la grotte, vers les deux enfants qui se tenaient dans un coin de leur prison, sans bouger. Jonas n'avait qu'une hâte, que les deux enfants soient encore vivants et qu'ils puissent tous les quatre se barrer vite fait de là. Négligeant de protéger son mental à cette seule pensée, il relâcha momentanément son attention, permettant ainsi à la fée noire de lancer une attaque inopinée contre les deux guerriers de l'Ordre du Croissant. Alors que Swany arrivait près de la première cage, deux pupilles incandescentes fondirent sur eux, en lançant un terrible hurlement de fureur.

*

Hans entendait quelque chose, non loin d'eux. Il ne savait pas encore où se trouvait la chose, mais il avait l'impression d'entendre des pas cheminer vers lui, et une lueur s'approchait dans sa direction, il était certain de ne pas avoir d'hallucination.

Après quelques secondes à s'interroger, il ne résista pas à réveiller son ami.

- Mathias ?

Après quelques secondes, il entendit un faible " oui ".

- C'est quoi qui approche ? Tu le vois ?

- C'est pas elle... ça c'est sûr, lui confirma Mathias.

Hans se mit à prier silencieusement, espérant que quelqu'un venait les délivrer et les sortir de cet immonde caveau. Il ressentait un étrange pressentiment, comme s'il reconnaissait une odeur, terriblement familière. Quelques instants plus tard, il distinguait clairement, deux silhouettes, chacune armée d'une épée et la première d'une sorte de torche, qui cheminaient à travers les cages, et là le paysage lui sauta enfin aux yeux : des cages, par dizaines. Il les avait deviné, mais les voir véritablement ajoutait à l'horreur de la situation. Deux yeux brillants le fixaient, pénétraient son âme. Tandis qu'ils se rapprochaient de lui, Hans lut dans son cœur qu'il connaissait son sauveur... sa sauveuse. Alors qu'il allait crier son nom, un terrible hurlement, accompagné d'un vent putride, lui déchira les tympans avant que le tumulte n'éclate.

- JONAS !!! hurla Swany en parant la première attaque qui fondait sur eux.

Jonas reprit alors ses esprits, se maudissant de n'avoir pu garder intacte sa concentration et d'avoir ainsi permis à la fée noire de briser leur barrière de protection mentale.

Il s'élança aussitôt entre Swany et la créature, il devait impérativement la protéger, bien que la grande prêtresse pouvait aisément se protéger toute seule.

- Tire-toi de là Jonas !! Les enfants !!! lui ordonna-t-elle.

Jonas allait s'exécuter lorsqu'il sentit un violent courant d'air frais lui cingler le haut du visage. Il sentit instantanément une onde glaciale s'insinuer dans sa tête et se répandre en lui. Il n'avait pas mal, c'était même assez déroutant.

- JONAS !!!!

Swany n'eût pas le temps de se précipiter vers son amant que la fée noire lança une nouvelle attaque. Une créature mi-femme, mi-charogne, qui n'avait plus rien à voir avec la belle dame vêtue de rouge qui avait approché le petit Hans dans la forêt, lui faisait face, les bras démesurément longs, acérés de longues griffes mortelles, le corps décharné, putride, pestilentiel, un visage de furie morte, suintant la vermine par tous les pores. La fée noire n'avait absolument rien de charmant sous sa véritable forme. Elle recula d'un bond en arrière, histoire de prendre son élan et Swany anticipa son mouvement, ce qui lui permit de briser son assaut furieux, en étendant l'allonge de son bras armé au maximum. La fée noire, touchée, s'écroula au sol dans un borborygme de souffrance atroce. Elle n'avait pas du tout apprécié le contact avec la lame d'obsidienne. Swany savait qu'elle n'avait pas une minute à perdre, il lui fallait riposter tout de suite car la changeling était réputée pour sa fourberie légendaire. Swany fondit sur la fée noire, étalée au sol sur le dos. Elle hurla une formule consacrée dans un étrange dialecte tandis que sa lame s'enfonçait dans les entrailles de l'immonde bête. Au contact de la matière moribonde, une violente lumière aveuglante éclata, inondant toute la grotte d'une étrange et magnifique clarté lunaire. Un immense râle d'agonie résonna durant de longues secondes, puis la lumière se résorba, replongeant le caveau dans l'obscurité. Swany venait de mener un assaut très fatiguant, et se sentit chancelante, à deux doigts de s'évanouir, mais une voix la ramena immédiatement à la réalité, comme une main tendue pour l'aider à se relever :

- Swany ?

La grande prêtresse pivota pour faire face à l'une des cages, non loin du mur, et planta ses iris dans les deux petits iris bleus qui le regardaient en retour, les larmes aux yeux.

- Oh... mon dieu ! Hans... mon petit trésor..., s'écria-t-elle en se jetant contre la cage.

D'un geste de son épée, elle brisa les barreaux de métal pour libérer le petit garçon qui sanglotait de bonheur en contemplant celle qu'il pensait ne jamais revoir... sa sœur. Les deux membres de la fratrie s'étreignirent durant de longues secondes, tandis qu'un murmure, non loin de là, les sortirent momentanément de leurs intenses retrouvailles.

- Swany...

Jonas ! Swany relâcha son frère, se souvenant d'avoir vu son compagnon tomber sous l'attaque de la fée noire. Elle se précipita vers lui, et constata avec effroi la vilaine plaie qui entaillait le haut de son crâne.

- Oh non... Jonas, tu m'entends ? implora-t-elle, le visage animé, pour la première fois, d'une véritable émotion : la peur de perdre l'homme qu'elle aimait.

Jonas était plutôt mal en point, une partie de son cuir chevelu s'était déchiré avec la violence de l'assaut de la bête, il saignait abondamment.

- Swany... j'ai la tête dure...

La prêtresse ne put s'empêcher de sourire à ce trait d'humour inattendu.

- Ne fais pas l'idiot, je t'en conjure, murmura-t-elle, en pressant délicatement sa tête contre la poitrine de son amant.

L'air sembla soudainement plus doux et moins vicié. Swany, elle-même, se mit à briller faiblement avant de s'éteindre. Elle n'avait pas assez d'énergie pour le soigner complètement. Mais elle venait d'épuiser le peu qui lui restait dans l'espoir que cela lui suffise à sortir de cet immonde cloaque.

- Je vais m'en sortir, je crois... murmura le guerrier, en esquissant un semblant de rictus.

Son visage était maculé de sang, et le haut de son crâne avait presque était scalpé.

- Est-ce que je suis toujours aussi séduisant ? insista-t-il, la voix faible.

Swany lui sourit amoureusement et pressa ses lèvres contre celles, maculées de sang, de son compagnon.

- Terriblement séduisant... Si tu remontes à la surface avec cette tête, tu vas tous les faire mourir d'une crise cardiaque, lui susurra-t-elle tendrement.

- Allons-y ! Nous n'avons pas une minute à perdre alors, clama-t-il d'une voix qu'il essaya de rendre claire et vaillante.

*

Le couple sortit des bois, chacun tenant un enfant par la main. Le grande sœur et le frère ne voulaient plus se lâcher la main maintenant qu'ils s'étaient retrouvés. Swany s'était longuement excusée, auprès de son jeune frère, pour l'avoir abandonné à ce simulacre de père. Elle avait pleuré toutes les larmes de son corps, incapable de se calmer alors que Hans l'exhortait à ne pas s'en vouloir. Elle avait été chassée, bannie de la communauté, de leur famille alors qu'elle n'avait même pas quinze ans, elle n'aurait rien pu y faire. Swany avait alors solennellement juré à son petit frère de l'emmener avec elle, et de lui donner enfin la vie qu'il méritait, loin de ce trou perdu peuplé d'arriérés. Quand à Mathias, il avait très envie de les suivre lui aussi, mais encore fallait-il que ses propres parents acceptent. Jonas lui avait promis de plaider sa cause.

Lorsqu'ils arrivèrent à l'entrée du village, alors que le jour se levait, quelques villageois eurent vite fait de propager le bouche à oreille. Bientôt, la place du village se remplit de curieux, tous aux aguets.

- Si peu sont donc revenus ? lança une vieille femme éplorée.

- Où sont nos enfants ? s'écrièrent quelques hommes.

Swany ne leur prêta pas la moindre attention et continua son chemin vers l'auberge, les villageois sur les talons. Les parents du jeune Mathias s'étaient approchés d'eux pour reprendre leur fils, mais voyant la tête à faire peur de Jonas, ils se contentaient de le suivre de très près, impatients de pouvoir serrer un fils qui n'en avait plus rien à faire d'eux.

D'un coup de pied, Swany éclata la porte d'entrée de l'auberge et se dirigea droit vers le comptoir où l'aubergiste, surpris de voir le village débouler dans son auberge de si bonne heure, ne put s'empêcher de commenter l'arrivée massive d'une horde de villageois visiblement bien remontée.

- C'est fermé ! commença-t-il à dire avant de voir une chaise s'écraser tout près de lui.

Il n'en demanda pas plus et laissa tomber le verre qu'il était en train de laver pour se précipiter dans la réserve, tout en veillant à bien verrouiller la porte derrière lui.

Face au comptoir était adossé un homme bien mal en point, une poche de glace sur la mâchoire. Il se retourna lentement et lorsqu'il vit ses deux enfants lui faire face, en particulier le petit garçon qu'il avait envoyé faire ses propres corvées à travers la forêt, sans rien pour se protéger, ce petit garçon qu'il avait même oublié lors de ses beuveries quotidiennes, il sentit tout le poids de la culpabilité s'abattre sur lui. Son propre fils le dévisageait à présent comme s'il était un étranger. La chair de sa chair ! Et l'autre, cette traînée qui n'en avait fait qu'à sa tête, qui avait souillé l'honneur de sa famille, le regardait avec dédain, et en sortant de sa main libre une épée démesurée de son fourreau...

Swany mis en joue son pauvre père, complètement hagard. Son regard n'exprimait plus la moindre once d'amour pour son géniteur.

- Je devrais te crever, là, maintenant. C'est tout ce que tu mérites. Tu as abandonné maman, puis tu nous as abandonné tous les deux. Tu ne mérites aucune clémence de notre part. Mais je vais te laisser la vie sauve, pour que le poid de ta propre culpabilité te bouffe, petit à petit, et que tu finisses par en crever, telle l'immondice que tu as toujours été. Je ne salirai pas ma lame avec ton sang ! Papa !

Swany lâcha son frère, le fixa brièvement et quitta l'auberge, suivit de Jonas qui tenait toujours le petit Mathias par la main. Ce dernier n'eût même pas un regard pour ses propres parents, qui, honteux, ne cherchèrent même pas à s'interposer pour récupérer leur fils.

Hans regarda son père, effondré, sans sourciller.

- Petit... je ne voulais pas...

- Non. Je sais. C'est pas de ta faute. T'es comme ça.

Puis il tourna le dos, pour sortir à son tour de l'auberge. Son père lâcha sa poche de glace et se précipita à sa suite, pour l'attraper de force.

- Hans !! J'ai b'soin de toi ! Tu vas pas m'laisser...

Le petit garçon l'esquiva d'un pas de côté et se retourna pour voir son ivrogne de père s'échouer lamentablement par terre.

- Si papa, je vais te laisser là. Et tu vas me laisser partir et vivre ma vie. Je ne suis plus la petite chose fragile que tu prenais pour ton esclave. Débrouille-toi, sinon je demande à Swany de te régler ton compte.

Pour la première fois de sa vie, l'enfant faisait face à son père, ne craignant plus ses coups, ni ses brimades, ni mêmes ses menaces. Au fond de ses yeux brillait à présent la même froideur que celle qui vivait désormais dans ceux de sa sœur.

La porte de l'auberge claqua. Hans avança vers Swany qui lui tendit une main que le jeune garçon prit en souriant. Jonas attendait déjà sur son cheval, le petit Mathias installé devant lui sur la selle. La sœur attrapa son petit frère et le plaça sur la selle de son hongre blanc, avant de bondir dessus, juste derrière lui. Puis les deux chevaux s'élancèrent au galop, désireux de mettre le plus de distance possible entre eux et ce lieu de perdition qu'ils ne reverraient plus jamais de leur vie.

Une semaine plus tard, le feu achèverait de faire disparaître l'infâme communauté, esclavagiste d'enfants, composée de parents abusifs, violents et lâches... Rien ne devait échapper à l'immense brasier qui se répandit, dévorant jusqu'à la moindre latte de bois, désagrégeant le moindre corps. Étrangement, seuls des adultes figureraient sur la longue liste des personnes tuées par l'incendie... Les animaux avaient fuis le village quelques heures avant le drame...

© Benedict Mitchell

" Promenons-nous dans les bois, pendant que la fée noire n'y est pas... " (contine très connue dans les régions rurales)
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" Promenons-nous dans les bois, pendant que la fée noire n'y est pas... " (contine très connue dans les régions rurales)

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Bernieshoot 12/11/2015 13:24

Merci pour ce oli partage Bénédicte et bienvenue dans ma communauté Livres Ô blogs, au plaisir de vous lire

Benedict Mitchell 12/11/2015 13:38

Merci à vous ! :)

À propos

Chers aventuriers égarés, bienvenus dans mon royaume souterrain où le Chaos, les Ténèbres et la Folie sont les seuls maîtres à bord ...