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Chers aventuriers égarés, bienvenus dans mon royaume souterrain où le Chaos, les Ténèbres et la Folie sont les seuls maîtres à bord ...

25 Nov

Bébé, une nouvelle inédite de Benedict Mitchell (10/2015)

Publié par Benedict Mitchell  - Catégories :  #Les Maux

Bébé, une nouvelle inédite de Benedict Mitchell (10/2015)
Bébé, une nouvelle inédite de Benedict Mitchell (10/2015)

C'est suite au visionnage d'un documentaire consacré à Brigitte Bardot que m'est venu l'idée de cette nouvelle. Sa vie m'a littéralement bouleversé. Comme beaucoup, je connaissais (et soutiens toujours) son combat pour la cause animale. Mais j'ignorais tout de son enfance, de son parcours artistique, de cette souffrance qui l'a toujours accompagnée malgré l'adulation. Ce qui m'a donné envie de dénoncer cette société de consommation qui, depuis un moment, considère la femme comme un objet de fantasmes. De même que la pression médiatique qui pousse quelqu'un, qui a visiblement tout pour être heureux, à commettre l'irréparable, à plusieurs reprises...

Bien évidemment, Bébé n'a rien d'une autobiographie bien qu'elle reprenne quelques éléments de la vie de Brigitte Bardot.

Cette femme est pour moi entrée dans la légende, de par le féminisme qu'elle représente et la liberté qu'elle a su donner aux femmes.

De ce fait, j'ai voulu associer cette femme incroyable à une autre créature de légende... pour en faire un hymne à la nature.

B.B.

B.B.

Bébé

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" C'est comme une vague, féroce, implacable, qui vous submerge, vous emporte loin de tout.

Dès lors, il n'y a plus rien à quoi se raccrocher, ni à quoi se retenir. Juste les flots, légion, omniprésents, déchaînés... et le vide, le néant... la mort. "

Je suis née avec cette soif éperdue de liberté. À une époque où la femme devait être soumise, suivre les convenances, les règles imposées par une société conservatrice et puritaine. Je me suis battue farouchement pour ne pas me faire broyer par le carcan familial. Et pourtant, la petite fille que j'étais a bien souffert de l'indifférence de ses parents, de leur préférence affichée à l'égard de ma petite sœur, de mon évidente laideur. Dès que je me passionnais pour quelque chose, mon père, autoritaire, entendait bien me saper, peu importe les moyens utilisés. L'équitation, la danse classique, la cuisine... rien n'était jamais assez digne de la famille de notables français que nous nous devions d'incarner. La seule chose que je serai juste bonne à réussir, disait-il, ce serait de faire un bon mariage et de lui donner des héritiers mâles. Ma mère et lui n'avaient pas eu cette chance, Mère Nature ne leur avait donné que deux filles. Mon père ne l'avait jamais accepté. Mais étrangement, ma jeune sœur semblait combler toutes ses attentes... Blanche n'était que grâce et beauté. Et elle avait bien trop peur de notre père pour s'opposer à la moindre de ses intrusions dans son lit, au plus profond de la nuit. Oui, ma laideur a sauvé mon innocence, d'une certaine manière, même si mon innocence m'a bien vite été retirée par la suite, mais d'une manière bien plus cruelle et sadique que celle à quoi on pourrait penser.

VAGUE N°1

À 16 ans, je fis une rencontre qui allait changer ma vie. Ou du moins l'espérais-je naïvement comme bon nombre de jeunes filles de mon âge, à qui il suffit de conter fleurette pour tomber dans le panneau, dans le piège du mâle manipulateur, menteur et profiteur. Il était artiste, bohème, rêveur. Et bien plus âgé que moi. Il était sur le point de finir ses études de médecine, mais loin d'être passionné par cette discipline qui lui avait été imposée par ses parents, il se prenait à rêver de gloire et de 7ème Art. Si le coup de foudre existe alors oui, c'est bien ce qui nous a frappé tous les deux. Mais comme l'orage, il ne dure pas. Il est violent, dévastateur, sans concessions, mais une fois qu'il a vidé toute sa charge énergétique, évacué toutes ses tensions, il s'estompe... Nous étions jeunes et novices, nous nous bercions d'illusions, nous pensions avoir la vie devant nous, des rêves plein la tête. Il m'a convaincu d'être sa muse. J'y ai cru, et il y croyait. Mais l'ombre de mon père n'était jamais bien loin. Avec l'adolescence et les cours de danse classique mon corps avait bien changé : le vilain petit canard s'était progressivement transformé en un cygne radieux. Bientôt il me convoiterait mais je n'étais plus une petite fille apeurée. Je voulais quitter les miens, cette famille dont jamais je ne m'étais sentie proche, à l'exception de ma petite Blanche, que je ne parvenais pas à jalouser malgré la rivalité qui avait toujours existé entre nous. Je n'ignorais pas les horreurs qui se déroulaient de temps à autre dans sa chambre. Seule ma mère l'ignorait, ou ne voulait pas le voir. J'ai donc pris la décision qui s'imposait : partir loin de cet enfer. Un soir, mon fiancé et moi avons voulu annoncer la nouvelle à mes parents. La réponse ne s'est pas faite attendre : mon père s'y est farouchement opposé, arguant que nous étions bien trop jeunes et inexpérimentés pour voler de nos propres ailes. Dans la foulée, il a sorti un pistolet et m'a menacé avec : " si tu vas à l'encontre de ma décision je te tuerai ", m'a-t-il lancé, le regard implacable. Ma mère lui a alors pris délicatement le pistolet des mains et, placidement, m'a visé avec en déclamant d'une voix froide : " et s'il n'y parvient pas, c'est moi qui appuierait sur la détente ". Mon destin était scellé : il me fallait attendre l'âge légal avant de pouvoir m'enfuir. Mais la douleur était trop intense. C'était plus que ce qu'une jeune fille de 16 ans, déjà bien abîmée par la vie, ne pouvait supporter. J'étais devenue, de la plus brutale des manières qui soit, orpheline. Mes parents ne m'avaient jamais aimé, j'étais juste bonne à leur faire des petits enfants, pour que la lignée se perpétue et que leur héritage ne s'étiole pas. La cage se refermait sur la pauvre et misérable proie que j'étais et c'est là que la première vague me frappa de plein fouet.

Quelques jours plus tard, alors que toute la famille était partie assister, comme presque chaque dimanche, à un derby, je me rendis dans la cuisine et ouvris la valve du gaz... l'inexpérience du suicide me sauva la vie, je ne parvins juste qu'à m'évanouir, mais les médecins jugèrent mon état assez préoccupant pour m'envoyer en soins psychiatriques. Le séjour en maison de repos me fit le plus grand bien, loin de tout ce cauchemar familial. Malgré tout, avec mon fiancé, nous décidâmes d'attendre ma majorité avant de nous marier. Les tensions familiales apaisées, mes parents acceptèrent l'idée d'une longue relation avant le mariage. Ma prison était toujours aussi présente, mais la perspective de voir rapprocher, chaque jour un peu plus, la date de mon mariage m'aidait à supporter le quotidien infernal qui était le mien. Pressée d'être indépendante, je me mis en quête d'un travail et décrochais, à ma grande surprise, quelques contrats de modèles photos dans de sages publications pour ménagères tandis que mon fiancé travaillait d'arrache-pied sur le premier long métrage que je lui inspirais. Son projet m'avait conquis, pour se muer en un rêve commun, une vision du 7ème Art unique : le portrait d'une femme moderne, libérée, pleine de vie, passionnée. Annah. Le rôle qui changerait ma vie à jamais. Pour le meilleur. Et surtout pour le pire...

VAGUE N°2

À l'aube de mes 18 ans commençait pour moi une nouvelle vie, un nouveau chapitre. Je le souhaitais des plus heureux et c'est avec regret que j'abandonnais sans regrets - j'ai honte à l'avouer - ma chère Blanche à son triste sort, bien trop heureuse de me marier et d'avoir mon propre nid, enfin libérée. Hélas, la fille qui se marie passe souvent d'un mâle dominant (son père) à un autre (son époux). Richard, l'homme à qui j'appartenais désormais, avait vu en moi un diamant à l'état brut. Et il fit de moi une star...

Annah, le film qui me propulsa, contre toute attente, vers le firmament. Un carton, dans le monde entier. Une icône était née. Après la sortie du film de mon mari, tout le monde voulait travailler avec moi, si bien que, grisée par le succès, je me laissais porter par cette vague inespérée. Mannequin, chanteuse, comédienne de théâtre, actrice dans des films d'auteurs mais aussi dans de plus grosses productions populaires, présentatrice à la télévision, j'étais omniprésente. Les hommes me vénéraient telle une déesse, leurs femmes, jalouses, me détestaient. Les critiques à mon égard étaient dithyrambiques et plus qu'élogieuses. La blondeur de ma longue chevelure, la candeur de mon visage, mes lèvres pulpeuses, mon regard gorgé d'effronterie, ma silhouette féminine, plantureuse et provocante, tout cela faisait de moi une personnalité unique, un sex symbol, une égérie des temps modernes. Fer de lance d'un féminisme qui n'en était qu'à ses premiers balbutiements, j'étais déjà, à l'époque, de tous les combats en faveur des opprimés : femmes, enfants, pauvres, animaux, nature, inégalités, guerres, violences... La vague m'emportait toujours plus loin et la mélancolie revint me heurter à l'aube de mes 26 ans. Richard et moi avions toujours dit que nous aurions des enfants le plus tard possible. Nos carrières lancées, nous nous voyions peu souvent, avec nos agendas surchargés respectifs. Mais l'inévitable arriva : je tombais enceinte. Un véritable cataclysme, pire encore qu'un raz-de-marée. Je ne voulais pas être mère. Pas maintenant. C'était trop tôt. Cependant, je n'avais pas mon mot à dire, même s'il s'agissait avant tout de mon propre corps. C'était notre enfant. Richard le voulait, et je dû, à regret, me ranger derrière l'avis de mon cher époux. Ma carrière fut stoppée le temps que la grossesse arrive à son terme. Une grossesse très difficile, qui me contraint à rester alitée durant des mois, piégée dans mon appartement parisien car les paparazzis campaient fermement sous mes fenêtres. Le dénouement arriva à terme, un petit garçon vint au monde, Marc. Devant les caméras, la famille, les proches, les photographes, j'affichais mon plus beau sourire, en bonne actrice que j'étais (et j'étais sacrément douée pour ça), mais au fond de moi, j'étais un champ de ruine. Je me sentais chaque jour un peu plus vide, tandis que ce petit être n'aspirait qu'à se nourrir de moi, d'un amour que je lui refuserai très longtemps. Très vite, je pris le prétexte des nombreux tournages qui m'attendaient pour quitter cette vie de mère au foyer que je ne souhaitais pas, et laissais à Richard le soin d'éduquer notre fils. Éprise de liberté je commençais à goûter aux plaisirs artificiels : alcool, tabac, cocaïne. Mais les drogues ne parvenaient pas à combler ce cœur meurtri qui ne cessait de saigner. J'avais ce besoin viscéral de briller, d'être aimée, de me sentir vivante. Loin de ma famille, que je cherchais une fois encore à fuir, je m'abandonnais dans l'ivresse des bras des hommes qui croisaient ma route : partenaires de films, réalisateurs, assistants rencontrés sur les plateaux... Les femmes avaient raison de me détester, car oui, j'étais bel et bien une sacrée salope. Et je me contrefichais complètement de ce qu'on pouvait bien penser de moi. Tout le monde, dans le métier, me voulait. Les hommes politiques souhaitaient m'avoir à leurs bras pour des soirées de galas, les plus grands présentateurs du monde entier voulait interviewer celle qui incarnait si bien la beauté à la française. Mais j'étais épuisée... et presque à bout lorsqu'un nouveau scandale me frappa. On me reprochait déjà d'avoir abandonné mari et enfant pour parcourir le monde et les plateaux de tournage. " Mère indigne ", c'était devenu comme un nouveau surnom. Les paparazzis me suivaient jour et nuit, et à force de jouer avec le feu, je finis par me brûler et me faire prendre en plein délit d'adultère avec mon amant du moment – un acteur qui commençait à percer et partageait avec moi la tête d'affiche de mon nouveau long métrage. De " mère indigne " je fus élevée au rang de " garce ", " salope "... mais pour les hommes je continuais à les fasciner de par ma sexualité assumée et libérée. Le verdict fut direct et immédiat : Richard demanda et obtint sans problème le divorce et la garde exclusive de notre fils. Je ne ressentais plus la douleur. J'avais même l'impression qu'elle faisait partie intégrante de moi, qu'elle vivait à l'intérieur, qu'elle s'était répandue dans la moindre parcelle de mon corps, de mon âme. Le terrain était à nouveau prêt à accueillir la seconde vague. Je souhaitais juste qu'elle m'emporte le plus loin possible, sans la moindre possibilité de retour. Le gaz n'avait pas marché la première fois, j'avais gagné en expérience et décidais d'opter pour un bon cocktail d'alcool et de barbituriques. C'était soi-disant le suicide le plus glamour qui soit, pour une star telle que moi. Décidément, rien ne voulait aller dans mon sens, et je dû ma survie à un enfant, du même âge que mon fils.

J'avais décidé de partir loin de tout. Dans la maison que j'avais acheté dans le Sud de la France et qui était pour moi un véritable havre de paix, loin de la pression médiatique, des hypocrites, des profiteurs et autres vampires du cinéma, du système, j'avais décidé d'en finir une bonne fois pour toute, en ayant pris soin de préparer mes dernières volontés. Mais ce jour-là, un petit chenapan s'était introduit dans ma propriété, un dimanche car il n'y avait pas d'employés ce jour-là, pour y voir les nombreux animaux que j'y accueillais. Et il me trouva, inanimée, presque morte. Quelle ironie du sort, me direz-vous !

Remonter la pente fut un véritable calvaire. Personne n'ignorait plus mon geste et mon immense détresse. J'avais malgré tout des amis qui furent pour moi d'un soutien très précieux. Quand aux fans - ces gens qui vous admirent - on pense souvent que dans ces cas de figure, ils vous soutiendront. Oh, pas mal m'ont soutenu, mais j'ai reçu des sacs et des sacs de lettres d'injures, de menaces de mort, des mots absolument abjectes pour m'être " raté " lors de ma tentative de suicide. Quel mal avais-je pu bien faire à ces gens, qui, il y a encore quelques mois, m'encensaient tel un véritable mythe vivant ? C'est à ce moment-là que je fis l'amère apprentissage qu'on ne peut pas plaire à tout le monde ni être aimé de tous. L'icône que j'incarnais était à présent devenue plus sombre, mature, fêlée. De nouveaux rôles s'ouvraient à moi : fini de jouer la femme-enfant ! Fini de jouer la femme fatale ! Je pouvais à présent incarner la profondeur, la douleur, puisque ma vie était devenue dramatique. Et comme on remonte à cheval après avoir fait une chute, je repris ma folle course des plateaux de tournage, enchaînant les récompenses et les prix, les amants, les excès, les provocations, les scandales. À 30 ans, je pensais avoir tout vu des pires bassesses de l'espèce humaine. J'allais, une fois encore, me tromper à mes dépens.

VAGUE N° 3

10 ans en enfer. C'est ce que j'ai vécu de 30 à 40 ans. Et pourtant, je n'avais jamais été aussi adulée et détestée. Mondialement. On s'arrachait ma présence, mes photos, mes autographes, mes sourires forcés. On me faisait le portrait, me sculptait, me déclinait sous différents supports (mugs, porte-clés, posters). Je ne m'appartenais plus, j'appartenais à la société. Je voulais reprendre ma couleur de cheveux naturelle ? Non ! Mes agents me le refusaient, sauf si c'était pour un rôle au cinéma. J'incarnais une culture, un pays, une nation. J'étais devenue une marionnette, un jouet, une esclave. J'avais quitté une petite cage familiale pour une autre, aux dimensions bien plus importantes, certes, mais désespérément close. Pour m'échapper, j'avais mes amants, mes drogues, mes rêves déments. J'avais aussi ma propriété provençale, mes animaux, mes combats. Durant cette décennie, maintes personnalités me firent de belles promesses, voulant soi-disant m'aider dans mes combats pour sauver les phoques du Canada, les orang outan de Sumatra, les dauphins des Îles Féroé, mais concrètement, aucune aide matérielle (et financière) ne vint vraiment.

Durant cette décennie, je me mariais à nouveau à deux reprises. Deux échecs. Deux profiteurs qui ne souhaitaient juste que rehausser leur image de mâle Alpha. Deux hommes qui me prenaient pour un objet de fantasme dont ils pourraient user à leur guise.

À 39 ans, je décidais qu'il était temps pour moi de quitter ce monde de paillettes, d'apparence, de matérialisme, de futilité et surtout d'hypocrites profiteurs. Mais mon mari, George, grand milliardaire, ne l'entendait pas ainsi. Il avait bien d'autres projets me concernant. Mais j'étais fatiguée, vidée. Ma beauté et ma jeunesse se fanaient, inexorablement. Je ne me voyais pas courir après le mythe de sex symbol jusqu'à mes 80 ans. Je n'aspirais qu'à une seule chose : me recentrer sur le sens même de la vie, de notre présence sur Terre. Je n'étais pas faite pour être une starlette sexy. Je ne voulais plus de ça. Maintenant que j'avais un nom, de l'argent, j'avais envie de le mettre à profit pour quelque chose d'utile, et de profondément tourné vers ceux qui en avaient plus besoin que moi, et qu'on persécutait sans même pouvoir entendre leur appel ni leur détresse : les animaux. Depuis l'enfance, j'avais toujours été entourée d'animaux. Les chevaux, d'abord. Je les aimais tous, sans exception ni distinction : grands, gros, petits, handicapés, ils étaient des êtres sans défenses qu'on se devait de protéger car ils étaient, comme nous humains, porteurs de vie. J'étais végétarienne depuis bien longtemps, avait très tôt refusé de porter des fourrures animales. Je n'entendais pas continuer de vivre une vie futile. George n'était pas d'accord. Il ne voulait surtout pas que je lui échappe, que je sorte de ma belle cage dorée. Et il ne voulait pas que je me rebelle. Le dernier soir du tournage du film qui devait être le dernier de ma longue filmographie, une fête fut organisée dans un palace parisien. Le lieu, privatisé pour l'occasion, accueillait tous ceux qui avaient travaillé sur ce projet. Tout le monde était ému, car tous savait, depuis que je l'avais rendu public, que je prenais ma retraite. Il était peu courant, dans le milieu, qu'une star du cinéma prenne sa retraite à 40 ans, mais c'était ainsi. Je n'entendais pas revenir sur mon engagement qui, dès demain, se tournerait vers la cause animale. L'alcool coula à flots, et grisée par la gloire, la chaleur humaine, je flirtais avec l'un des acteurs masculins. J'ignorais que depuis peu, mon richissime époux me faisait surveiller jour et nuit. Je découchais une dernière fois, consciente que mes papillonnages devraient s'arrêter avec la fin de ma carrière, et lorsque je rentrais chez moi le lendemain matin, je trouvais un époux fou de rage et bien déterminé à me le faire payer, et très chèrement. À ses yeux, j'étais bien une belle salope et je ne méritais rien d'autre que de pourrir au fond d'un trou. Il avait bien l'intention de faire de cette image une dernière volonté plus que concrète. Une terrible dispute éclata, il se rua sur moi, commença par me rouer de coups avant de se mettre à califourchon sur moi et de commencer à m'étrangler. L'appel de la mer n'était pas bien loin, mais je ne voulais pas partir ainsi : qu'un être abjecte me prenne de force ma propre vie, ça je ne l'entendais pas. Non, moi seule pouvais décider quand et comment partir. En cet instant, je m'y refusais, ni plus ni moins.

L'instinct de survie, l'adrénaline me firent tenir le coup : j'eus la présence d'esprit d'attraper le tisonnier de la cheminée qui était à portée de main, et frappa à plusieurs reprises sur mon époux, laissant sortir toute cette rage qui me consumait les entrailles depuis bien trop longtemps. Les coups tombèrent sur le milliardaire, très vite défiguré et loin de l'image de golden boy qu'on garderait de lui. Alors qu'il était bien déterminé à me tuer, c'est moi qui le rouait de coups, mortellement. En état de choc, je restais je ne sais combien de temps, dans une mare de sang – celui de mon mari – choquée, incapable de réagir. Tout se bousculait dans ma tête. J'avais beau n'être qu'une " actrice sans cervelle " je savais bien que je paierai très cher pour cela. George était un milliardaire, il m'avait fait suivre, mes infidélités étaient connues de tous, je passerai pour une veuve noire qui n'en voulait qu'à son argent en le tuant. J'étais complètement coincée. La perspective de me retrouver en prison, jugée, méprisée, incomprise, et exécutée à mort, ça je ne pouvais le concevoir. C'est alors que je sentis une brise d'air iodé. Il me sembla entendre le lointain cri d'une mouette, le rugissement des vagues, l'écume qui s'abat avec fracas sur les rochers. Elle m'appelait, la mer. Et cette sensation, curieuse, indescriptible...

Comme une vague, féroce, implacable, qui vous submerge, vous emporte si loin de tout... Il n'y a plus rien à quoi se raccrocher, plus rien à quoi se retenir. Juste les flots, le néant... et la mort.

Jamais deux sans trois, comme on dit. Je n'avais d'autres choix, et partir pour de bon, volontairement, ce serait mon choix. Et pas celui d'une justice de seconde zone, qui me condamnerait à mort, à n'en pas douter, parce que j'étais une femme et que par nature, j'étais hystérique, vénale et manipulatrice.

Je savais enfin comment quitter ce monde : retourner à la mer. Là où personne ne pourrait me sauver. Sans réfléchir je sautais dans ma voiture et roula pied au plancher jusqu'au Sud. Je retrouvais ma propriété dans la soirée. Il ne me restait plus que quelques heures de liberté avant que l'alerte ne soit donnée et que je sois recherchée par la police. Le port était calme, vide de touristes, de photographes, de requins. Je filais sans attendre à bord de mon petit yacht vers le large.

EMPORTÉE VERS LE LARGE

La nuit était magnifique, douce, chaude, pleine de senteurs enivrantes, étoilée. Une nuit parfaite pour retourner à la nature, communier avec la mer, quitter une enveloppe bien trop lourde à porter.

Je filais à toute vitesse loin du rivage et lorsqu'il me sembla être entrée en pleine mer, je sautais du bateau en marche avec aisance et sérénité. J'étais comme habitée par une force protectrice qui me donnait la motivation d'accomplir mon geste jusqu'au bout. Le contact avec l'eau fut comme une douce caresse, telle une mère aimante – ce que je n'avais jamais été, et n'avais même jamais reçu – enveloppant son enfant avec tout son amour. Je pensais que mourir était douloureux, interminable, violent. Il n'en fut rien. Ce fut même la plus belle expérience de ma vie, et dieu sait que des expériences, j'en ai vécu d'innombrables !

Tandis que mon corps chutait inexorablement vers les profondeurs, et que la vie s'échappait à jamais, je fus entourée de nuées lumineuses. Rien d'aveuglant, mais une clarté chaleureuse, apaisante et sécurisante. En étais-je arrivée au passage avec l'autre monde ? J'étais agnostique, j'ignorais ce qui m'attendais après la mort. Ce que je souhaitais, plus que tout, c'était juste de ne pas souffrir. Le reste m'importait peu, qu'il y ait un paradis, un enfer, une possibilité de se réincarner, ou de devenir un esprit frappeur parcourant la terre pour répandre peur et souffrance. Je voulais juste que cette vie qui ne me convenait pas s'arrête une bonne fois pour toute.

Je me trouvais à plusieurs centaines de mètres sous l'eau, ma chute avait duré de longues minutes, j'étais persuadée d'être morte. Sauf que j'étais toujours consciente. Je n'arrivais pas à distinguer si mes poumons respiraient encore sous l'eau, si même mon cœur battait encore dans ma poitrine. Je commençais, à ma grande stupéfaction, à entendre une mélodie, lointaine, le genre de musique qui vous pénètre et vous touche au plus profond de votre âme, quelque chose d'indescriptible que vous savez être la pureté incarnée. La lumière se répandait tel un halo doré tout autour de moi. Je découvrais alors un paysage à couper le souffle : des ruines, à perte de vue, de ce qui semblait avoir été, longtemps jadis, une ville antique fleurissante. Des colonnes partiellement effondrées, des ruines de palais aux dimensions colossales et démesurées, des statuts représentants des dieux vaillants, puissants et virils, de même que des déesses radieuses, plantureuses et protectrices. Je n'osais croire que le spectacle qui s'offrait à mon regard était bien réel. Ça ne pouvait être qu'une hallucination post-mortem. Quand soudain, je vis s'approcher nettement de moi quelque chose... quelqu'un... enfin, je ne sais pas comment la décrire sur le coup, car pour moi ce type de " créature " n'existait que dans les contes de fées. Et comme j'avais toujours dédaigné cela...

Cette créature, qui pourrait s'apparenter à une sirène, me sidère par sa beauté tant cette dernière est surréaliste. Sa peau est verte, comme de la chlorophylle, ses cheveux d'un vert nettement plus profond, l'iris de ses yeux brillent dans l'eau tels des prunelles de félins. Ses longs cheveux verts bouclés tombent en cascade sur sa poitrine que je devine voluptueuse, tandis que le bas de son corps se compose d'une queue de poisson aux écailles argentées et scintillantes. Sur son front, elle arbore une sorte de fin diadème, auréolé d'une émeraude. Elle flotte devant moi, tandis que ses yeux malicieux me dévisagent.

- Bienvenue à toi, courageuse voyageuse ! me lance-t-elle d'une voix accueillante.

Je ne sais pas quoi lui dire. Je plisse les yeux, ce à quoi elle répond.

- Je te devines perdue, et craintive sans doute. Je souhaite te rassurer : tu es ici chez toi. Tu n'as plus rien à craindre.

Le mirage est vraiment plus que convainquant. Pour la première fois de ma vie, je ne sais pas ce qu'on attend de moi. Comment dois-je réagir à cette scène complètement dingue qui se joue sous mes yeux ?

Voyant que je reste toujours muette, l'ondine continue de plus belle en tournoyant avec grâce autour de moi.

- Je peux lire dans ton âme, ma chère. Je connais tout de toi, ton cœur est comme un livre ouvert. Je sais ce à quoi tu penses en ce moment. Tu te dis que tout cela n'est pas réel. Et tu as tort. Rien n'est plus réel que notre rencontre, que cette conversation que tu te refuses à avoir avec moi. Je peux le comprendre, tout cela doit te paraître si brutal, si inconcevable même... prends ma main, et laisse-moi te montrer à quel point la vie est belle.

Elle me tend sa main verte et je ne peux la lui refuser. Le contact est doux, un léger picotement se propage dans ma main tandis qu'une immense sensation de bien-être envahie mon corps. Elle m'entraîne à sa suite, nous sillonnons les ruines de cette cité antique majestueuse et bientôt la vie se manifeste tout autour de nous : une multitude de poissons, de petits mammifères aquatiques, au loin une orque s'ébat dans les eaux sombres. Nous sommes bientôt rejoins par de toutes petites créatures, des " mini sirènes " ou autres esprits aquatiques. Je pense aussitôt aux contes et légendes dont sont si friands les enfants. La sirène, devant moi, se retourne et me fixe, rayonnante, en me lançant un éclat de rire cristallin et tonitruant.

- Nous ne sommes pas des contes et des légendes ! Nous sommes le Petit Peuple, celui qui vit dans les eaux de la planète, et partout ailleurs. Nous sommes bien là mais nous avons appris à nous cacher des hommes qui détruisent tout sur leur passage. Nous n'apparaissons plus qu'à ceux qui en sont digne.

Ma surprise est telle que je ne peux rester silencieuse plus longtemps. Malgré le fait que je me trouve sous l'eau, je parviens à parler aussi clairement que si je me trouvais à l'air libre.

- Pourquoi moi ?

La sirène nous fait nous arrêter et se rapproche de moi, tandis qu'une multitude de petits personnages forment une ronde tout autour de nous.

- Tu ne le sais donc pas, au fond de ton cœur ?

- Non... je ne crois pas...

- Nous t'avons choisie depuis longtemps pour défendre notre cause. Depuis tes 16 ans nous essayons de t'attirer à nous, car nous savions que cette vie que tu t'es acharnée à mener, n'était pas la tienne. Ce n'était pas ton destin de continuer plus longuement dans cette voie.

J'étais complètement abasourdie par ce que j'entendais. Et curieusement, je le savais depuis toujours. Je l'avais toujours ressentie en moi, cet " appel " de la nature. Et après 40 ans passées à fouler cette planète, l'apprentissage que j'avais fait de l'humanité était sans appel : les hommes étaient voués à s'entretuer et à détruire tout ce qu'ils touchaient. Ils continueraient sans relâche à s'approprier les ressources, à éliminer les plus faibles, à en vouloir toujours plus, à n'avoir aucun respect pour quoi que ce soit, qui que ce soit. Une fois que la planète serait vidée, ils passeraient, s'ils en ont les moyens, à une autre planète. Des destructeurs de mondes, voilà ce qu'incarnaient les hommes pour moi.

- Oui... c'est cela... je sens cette rage bouillonner en toi. Es-tu prête à jouer le rôle de ta vie ?

Le temps se figea. Je voulais m'imprégner de cette vision absolument paradisiaque, chérir ce cadeau aussi longtemps que mon esprit perdurerait. Chaque créature autour de moi était pendue à ma réponse. Je ressentais leur envie que je sois des leurs. Ils étaient les ambassadeurs d'un peuple méconnu, chassé, tombé dans l'oubli, persécuté, menacé par l'expansion humaine et le progrès. Les représentants d'une entité que nous avions tous bafoué, une entité porteuse de vie sans laquelle rien sur cette planète ne pourrait subsister. Et mon désir éclata, féroce, puissant : je voulais ressentir sa fureur, ses souffrances. J'avais ce besoin viscéral de fusionner avec elle, ma mère. Notre mère à tous et à toutes. Ma bouche s'ouvrit et de mon plus beau sourire, ma réponse claqua comme le tonnerre :

- Oui !

POST MORTEM

La nuit venait de tomber, très froide pour une nuit d'Halloween. Une nuit mystique depuis la nuit des temps, celle où le voile entre les deux mondes était si mince qu'il était relativement aisé de passer de l'un à l'autre. Les gens ne prêtaient guère plus d'attention au folklore de jadis, mais par la célébration de la fête anglo-saxonne d'Halloween, ils perpétuaient malgré eux des rituels millénaires. La foison de lanternes creusées dans des citrouilles et des potirons, éclairées d'innombrables bougies, symbolisaient à elles seules le triomphe de la lumière sur l'obscurité et la préparation du logis aux longues, obscures et froides heures de la saison noire.

Les enfants du quartier pavillonnaire, costumés comme le voulait la tradition commerciale américaine, sillonnaient les maisons avec leurs petits chaudrons en plastique et autres sacs, destinés à recueillir une foison de bonbons et autres sucreries qui auraient vite fait de faire les choux gras des dentistes de la ville. Bien que la tradition n'avait initialement rien de française, tout ce qui pouvait augmenter la consommation en cette période de crise, était toujours bon à prendre et surtout, à faire perdurer. Les hypermarchés veillaient donc au grain et faisaient tout pour maintenir cette fête à la mode, célébration désormais bien ancrée dans les mœurs.

Non loin du quartier pavillonnaire, l'Établissement Hospitalisé pour Personnes Âgées Dépendantes se préparait à une nouvelle soirée des plus calmes. Ultime demeure de personnes esseulées, veuves, malades, usées par la vie, l'établissement était comme une bulle en plein milieu d'un dortoir pavillonnaire bouillonnant de vie. Le double vitrage évitait de faire pénétrer les bruits urbains et autres pollutions sonores dans cette antre silencieuse, nauséabonde, pleine de désespoir où la Mort étendait sans cesse ses ombres infinies. Edmond de la Coustenoble y finissait ses jours, à l'aube de ses 91 ans. D'une santé de fer il avait survécu à toute sa famille : sa femme décédée d'un cancer trente ans plus tôt, et ses deux filles s'étant toutes les deux suicidées à 2 ans d'intervalle. Fort heureusement, il lui restait encore les petits-enfants que lui avait donné sa cadette, le petit Louis, âgé de 25 ans, et le belle Jade, 18 ans. Magnifique comme sa mère, sa tante et sa grand-mère. Ah, qu'il s'était délecté du plaisir d'être l'Ancien de la famille, ainsi que des privilèges qui allaient de pair avec le statut de patriarche d'une famille si tristement renommée...

20 heures, les résidents de l'EHPAD regagnaient leur chambre. Edmond était dans son lit, en pyjama. L'aide-soignante l'avait ramené très tôt dans sa chambre. Il détestait le fait de ne plus être en mesure de se déplacer tout seul en fauteuil roulant. La vieillesse était vraiment une harpie sans cœur. Le plus dur à supporter, c'était surtout les odeurs. Celles des autres résidents. Celle de la mort qui ne rôdait jamais bien loin. Edmond regardait le journal télévisé, tout en rêvassant à ce que serait l'Après. Où irait-il après sa mort ? Il n'était pas spécialement pressé de partir, après tout, la tuyauterie ne fonctionnait peut-être plus que par intermittence, mais ses yeux voyaient toujours très bien. Il se régalait quotidiennement des employées qui s'occupaient de lui, sans oublier les joies que lui procuraient l'Internet !

Tout en laissant son esprit vagabonder dans les méandres de son esprit tortueux et remplis d'insanités, son attention fut soudainement accaparée par la voix de la présentatrice du journal télévisé qui annonçait un fait divers des plus déroutants : un cargo chinois, un baleinier, avait été retrouvé en plein océan indien, dérivant, avec à son bord tout l'équipage mort, visiblement assassiné dans ce qui ressemblait à une mutinerie générale. Cependant, l'enquête ne faisait que commencer mais les premières hypothèses parlaient d'un commando fantôme qui aurait massacré l'ensemble de l'équipage. La mafia chinoise avait-elle quelque chose à voir là-dedans ? À moins que ce ne fut un énième groupe terroriste ? L'enquête le dirait. Edmond ricana. Il songea aux baleines qu'on continuait librement à massacrer dans les océans, malgré son classement en tant qu'espèce protégée, mondialement. Par automatisme il repensa à sa fille aînée, qui en avait fait l'un de ses nombreux combats personnels, avant de disparaître brutalement et dans d'obscures conditions : son beau-fils sauvagement assassiné et la petite embarcation privée de sa fille retrouvée aux larges des côtes Corses, vide. L'enquête avait conclu à un suicide en pleine mer. Le corps de l'actrice mondialement reconnue et adulée n'avait à ce jour jamais été retrouvé. Edmond soupira, mélancolique, songeant à tout ce qu'il avait mal fait avec son aînée, son bébé. Il s'était focalisé sur Blanche et n'avait jamais été capable de voir le formidable potentiel de celle qui allait devenir un sex symbol mondialement célébré pour sa beauté, sa volupté, sa soif de liberté, ses provocations. " Quel gâchis ! ", pensa-t-il quand la télévision se mit à se brouiller. Edmond souffla d'énervement et tapota la télécommande mais rien n'y faisait. Au contraire, c'était de pire en pire. Edmond n'avait pas envie de biper une aide-soignante pour ça. De toute manière elles étaient bien trop stupides pour comprendre d'où venaient ces interférences. C'étaient des femmes, on ne pouvait pas trop leur en demander. La lumière s'éteignit soudainement, plongeant la chambre dans la pénombre, éclairée avec parcimonie par les soubresauts de la télévision qui donnait l'impression d'agoniser. Funeste présage ?

Edmond ne put s'empêcher de lâcher un " bordel de merde " de fureur. Il était bien décidé à regarder sa série préférée après le journal télévisé, aussi il attrapa fébrilement le bras de son fauteuil roulant et entreprit de sortir de son lit pour s'y installer. L'opération, simple en apparence, était de plus en plus difficile pour lui. Chaque jour qui passait emportait avec lui un peu plus de sa force vitale. Bientôt sa misérable carcasse ne lui servirait plus à rien et il serait alors temps pour lui d'accueillir la Mort comme une vieille amie. Alors qu'il était en train de passer, très difficilement, du lit au fauteuil roulant, tremblant et trempé de sueur, un craquement sonore se fit entendre en même temps qu'un violent coup de tonnerre. Edmond pesta de surprise. " De l'orage en Octobre, on aura tout vu ! " mais ne prêta pas attention à la silhouette qui se tenait à présent face à la fenêtre, à l'intérieur même de sa chambre. La télévision affichait un écran de neige avec le message " signal perdu ". Edmond, intrigué par le manifeste changement d'atmosphère dans sa chambre, se retourna difficilement depuis son fauteuil, dans lequel il venait de se jeter et contempla l'ombre chinoise qui se dessinait devant la fenêtre. Surpris, il poussa un cri faiblard, étouffé dans sa gorge par la fatigue. Il se frotta péniblement les yeux, et cru mourir sur place en contemplant un peu mieux ce qui lui faisait face, de l'autre côté de son lit médicalisé, juste devant la fenêtre. La Mort. Il pensa aussitôt à elle. Il s'était imaginé tout sauf ça ! Une créature indescriptible, sortit d'un livre d'histoire pour sales mioches, une sorte d'hybride mi-femme, mi-arbre, mi-serpent. Rien que l'odeur qui empestait la chambre était insupportable : un mélange d'humus, de terre, de pourriture, fermenté à son paroxysme. Et elle, un corps de femme mais fait de bois, de branches et de feuilles entremêlées, imitant vaguement l'aspect d'une femme, un visage à moitié humain, animé de prunelles incandescentes, une chevelure comme faite de petits serpents se tortillant et sifflant de manière menaçante. Elle avait posé ses mains sur ses hanches, dans une posture de défi et d'attente. Son regard, bien qu'inhumain, lui était pourtant familier. Il ne s'en dégageait que haine et soif de violence. La créature s'approcha du lit, elle n'était plus qu'à un mètre d'Edmond, terrorisé, qui n'avait pu retenir sa vessie, un autre inconvénient de la période gériatrique. Il puisa en lui parmi les maigres forces qui lui restaient encore :

- Qu... qui êtes-vous ?

- Tu ne le sais donc pas, vieillard ? railla-t-elle d'une voix lourde et dure.

Edmond de la Coustenoble était surpris et désemparé. Il continuait de fixer le visage... ce visage qu'il savait avoir déjà vu quelques part. Sa mémoire, décidément, lui jouait des tours.

La créature ricana férocement. Son attitude ne laissait planer aucun doute à ce qu'elle s'apprêtait à faire dans quelques secondes.

- C'est bien dommage que tu n'ai plus toute ta tête... mon cher... papa !

En une fraction de secondes elle fut sur lui et projeta, d'un coup de bras dévastateur, le fauteuil roulant contre le mur. Il se brisa sous le choc de l'impact. Edmond s'écroula au sol, les os brisés. Il ne voyait que le sol juste devant lui. Sa vue se brouillait, quelque chose de chaud coulait le long de sa tête, de son dos, de l'une de ses jambes. Tout devenait de plus en plus flou, seule la douleur qui irradiait dans tout son corps lui rappelait que la vie qui l'habitait encore était en train de s'échapper. Elle était à présent juste devant sa tête. Il pouvait voir ses pieds, comme des sabots de bois. Ce n'était pas humain et pourtant, ça l'avait appelé " papa ". Et là, la révélation se fit, brève, implacable, douloureuse : c'était sa progéniture. Il avait fait d'elle un monstre. Une harpie. Une furie vengeresse. Elle n'avait jamais quitté ce monde. Elle avait juste évolué pour décrocher le rôle de sa vie : défendre les opprimés, punir les salauds, et ils étaient légion. Edmond savait qu'il en faisait partie, il n'avait jamais renié sa nature perverse et cruelle. Il sentait la sentence finale prête à s'abattre sur lui, prête à lui briser le crâne, prête à le faire plonger en enfer. Dans un murmure à peine audible, il parvint à articuler un seul mot, légendaire :

- Bébé...

FIN

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Chers aventuriers égarés, bienvenus dans mon royaume souterrain où le Chaos, les Ténèbres et la Folie sont les seuls maîtres à bord ...