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Chers aventuriers égarés, bienvenus dans mon royaume souterrain où le Chaos, les Ténèbres et la Folie sont les seuls maîtres à bord ...

11 Jul

L'encre et le sang, Franck Thilliez & Laurent Scalese, 2013

Publié par Benedict Mitchell  - Catégories :  #Alcôves

L'encre et le sang, Franck Thilliez & Laurent Scalese, 2013

Un roman écrit à 4 mains, voilà qui n'est pas courant et qui constitue toujours un mini évènement lorsqu'il réunit deux grands noms du polar/thriller français.

L'encre et le sang, un nom évocateur pour tout amoureux du livre, surtout si l'on est mordu d'écriture car n'est-il pas vrai que lors du processus d'écriture (ou même de lecture) l'encre qui symbolise l'histoire nous possède littéralement et nous insuffle une vie virtuelle (on plonge corps et âme, on s'abandonne parmi les pages que l'on dévore), remplaçant symboliquement notre propre sang, vecteur de vie ! L'encre et le sang sont donc intimement liés, l'encre c'est le sang de l'écrivain, du bookophile, sa came même !

Alors qu'est-ce qui peut bien résulter de l'alliance de deux auteurs aussi reconnus ?

Un petit roman ou longue nouvelle (le point négatif, bien que quantité ne rime pas avec qualité), de 119 pages, certes court mais qui aura au moins le mérite de ne pas rebuter les lecteurs du dimanche ou ceux qui seraient traumatisés par l'ouverture d'un pavé de 600 pages (et plus).

" Au fond d'un vieux garage hongkongais, elle est là. Elle l'attend.

La machine.

Il suffit de taper. Et tout s'écrira, dans la réalité.

Très vite, l'écrivain William Sagnier comprend qu'il tient là l'instrument de sa vengeance. La femme qui l'a trompé. L'homme qui lui a volé son livre. Tous ceux qui l'ont humilié, utilisé, détruit, seront punis à leur tour.

La vie, la mort, la toute-puissance au bout des doigts, là où se mélangent l'encre et le sang... "

En découvrant le résumé au verso, d'emblée on ne peut s'empêcher de penser (pour les connaisseurs) à une nouvelle du maître mondial de l'épouvante, Stephen King. Pourquoi ? Pour la machine à écrire qui permet de modifier la réalité et fait office de génie maudit. King avait publié dans le recueil de nouvelles Brumes, " Machine divine à traitement de texte ", qui d'emblée apparaît comme le point de ressemblance entre ces deux courts récits. Effectivement, L'encre et le sang pourrait tout à fait avoir été écrit par Stephen King lui-même, peut-être parce que nos deux auteurs français sont de grands fans de l'immense auteur américain mondialement reconnu et adulé - et qu'une telle influence, lorsque l'on grandit avec, ça laisse tout simplement des traces indélébiles.

Franck Thilliez & Laurent Scalese

Franck Thilliez & Laurent Scalese

Derrière un thriller teinté de fantastique se posent des questions existentielles : si vous tombiez sur un objet capable de tout vous donner, l'utiliseriez-vous pour assouvir vos désirs matériels ou tenteriez-vous de répandre le bien par pure altruisme & humanisme ? Connaissant les instincts humains les plus vils, vous vous doutez bien que l'Homme ne pense qu'à sa propre gueule (le plus souvent) et que cela entraîne inexorablement des conséquences. C'est la karma. Répandez le bien sans arrières pensées et vous serez récompensé, adonnez-vous au mal et au négatif et vous vous le boufferez en pleine poire trois fois plus fort ! C'est une question d'actualité surtout lorsque l'on voit (à travers les personnages du roman) à quel point nous sommes devenus matérialistes, égocentriques, égoïstes, cupides, narcissiques dans nos sociétés modernes et ultra confortables où le dieu Argent règne d'une poigne de fer.

La machine qui exauce les souhaits... la tentatrice ultime !

La machine qui exauce les souhaits... la tentatrice ultime !

La machine qui vient à William est telle le corbeau de la couverture : annonciatrice de malheurs sous couvert d'exaucer le moindre souhait. Plus précisément elle concrétise l'imagination de celui qui la commande/pianote. Mais si au premier abord elle exécute ce que William va lui dicter, dans la vie tout se paye, et le libre arbitre peut s'en mêler et devenir ainsi incontrôlable .

William va l'expérimenter à ses risques & périls. La machine n'a pas de maître, ou plutôt elle se sert elle-même. Entité/objet démoniaque qui se nourrit de la souffrance et de la vie de son possesseur du moment qu'elle va sucer jusqu'à la moelle avant de chercher un(e) remplaçant(e) pour poursuivre son jeu sadique (et mortel).

William a tout perdu et vit dans le passé, dans le déni, dans la jalousie, dans l'envie. Transfuge de l'écrivain qui n'a pas réussi à percer, qui s'est fait manipuler par une éditrice se servant de lui pour lui voler son manuscrit et l'offrir à son amant, un pseudo écrivain reconnu mais qui n'a jamais rien écrit par lui-même (se servant des nègres qu'il a volé avec la complicité de sa maîtresse pour asseoir une carrière/imposture), il est constitué de regrets et de rancœur. Il a mal, il souffre, il n'a plus rien et veut en finir une bonne fois pour toute. Mais avant, il a une dernière chose à faire... un acte désespéré, comprendre pourquoi ! Hélas ou heureusement pour lui, ce qu'il avait planifié se passe différemment et sans vraiment comprendre pourquoi les choses se passent-elles parfois ainsi, la machine vient à lui. Et tout change. Mais un avertissement lui a été adressé... William l'a t-il entendu ? Rongé par sa propre souffrance et sa mollesse, il faut croire que non. Et pourtant, on l'aura bien prévenu.

Les rouages s'enchaînent et bientôt William, réalisant sa vengeance, va vite se rendre compte que les choses, qu'il pensait pourtant maîtriser, lui échappent complètement. La machine devient sa drogue, il est prêt à tout pour elle, veillant dessus comme un certain Gollum veillerait jalousement sur son Précieux... En désirant toujours plus, William libère des forces dont il n'aurait jamais soupçonné la dangerosité (et le caractère irréversible).

Hong Kong, un cadre original... et oppressant

Hong Kong, un cadre original... et oppressant

Victoria Peak et son funiculaire
Victoria Peak et son funiculaire

Victoria Peak et son funiculaire

< EXTRAITS >

" (...) Jack s'installa derrière une table, le visage à moitié caché par les piles de "Bloody Sea". La foule s'amassait. Jeune, compacte, féminine. Un harem de lectrices émerveillées, serrant leur exemplaire contre leur poitrine. L'intérêt que les femmes portaient aux frissons et à l'horreur avait toujours étonné Jack : pire c'était, plus elles aimaient. "

(...)

" (...) Outre son cruel manque d'imagination et son désintérêt pour la lecture, il ne maîtrisait pas du tout les techniques d'écriture. Un béotien qui maniait la syntaxe, la grammaire et l'orthographe avec autant de finesse qu'un maçon une truelle. "

(...)

" (...) Cassandra avait su se rendre indispensable et tirer partie de sa faiblesse. Elle l'avait déplacé à sa guise sur l'échiquier de ses ambitions, comme un vulgaire pion. Elle l'avait enfermé dans une prison dorée. Envoûté, il n'avait même pas cherché à savoir où elle gardait la clé. "

(...)

" (...) Ce fut à ce moment qu'il l'aperçut, au fond d'un garage où s'entassaient des piles et des piles de livres.

La machine à écrire.

Un rayon de soleil léchait ses touches et la mettait en valeur. William s'approcha de cette librairie improvisée. L'alcool lui chauffait le ventre, les odeurs de parchemins lui chatouillaient les narines. Une vieille dame sans âge, aux longs cheveux blancs tournait les pages d'un livre. Elle était d'une beauté rayonnante malgré le poids des années. Le Français s'efforça de chasser les brumes d'alcool et se concentra sur le titre du livre. Il avait entendu parler de cet ouvrage, vieux de plusieurs millénaires : le I Ching, le livre des changements. Une œuvre monumentale censée renfermer les réponses à toutes les questions. Une vie entière ne suffisait pas pour apprendre à le déchiffrer, à ce qu'on disait. Il salua la femme et s'adressa à elle en anglais :

- Il paraît que je vais mourir. Vous pouvez me dire si c'est vrai ?

Elle le fixa et marmonna dans un drôle de dialecte quelque chose qu'il ne comprit pas.

- Vieille folle, maugréa-t-il en français.

Il s'avança dan le garage où brûlait de l'encens. Les odeurs étaient agréables, les couleurs des objets s'harmonisaient avec celles des murs. Un lieu de lumière qui incitait au calme. Des centaines de livres se dressaient sur son chemin. Sur les couvertures, des gens souriants, heureux, des paysages magnifiques. Probablement des romans à l'eau de rose, un genre qu'il détestait par-dessus tout. Haussant les épaules, il s'accroupit devant la machine à écrire. Il eut l'impression qu'elle lui souriait. Les trois rangées de touches se tordaient en une bouche sensuelle. Bien qu'elle ressemblât à une Oliver datant de la moitié du XIX°, elle n'avait pas de marque. Couleur kaki, alphabet latin, touches hexagonales. Également réparties de chaque côté, les tiges évoquaient deux pupilles de serpent. Une feuille vierge et poussiéreuse était engagée dans le rouleau.

Dessus un phrase : " I'm yours. "

Je suis à toi.

William se tourna vers la femme.

- C'est vous qui avez écrit ça ?

La vieille femme ne le regarda même pas. William soupesa l'engin. Environ une dizaine de kilos. Exactement ce qu'il lui fallait. Il ne put s'empêcher de l'essayer. Du bout des doigts, il se mit à taper, sous " I'm yours " :

Je m'appelle William Sa

Le ruban d'encre s'immobilisa. Il plissa les yeux, cherchant la lettre G. Pas de tige arrachée ni de touche cassée. La machine avait été fabriquée ainsi, sans le G. Il se redressa puis compta les lettres de l'alphabet. Vingt-cinq. Bizarre.

Il se tourna vers la marchande et demanda :

- Combien vous la vendez ?

Elle mit un temps à s'arracher à sa lecture. Lorsqu'elle vit ce que William montrait de l'index, ses yeux d'un bleu profond s'illuminèrent.

- Cinquante dollars.

Elle parlait un anglais approximatif. Il fouilla dans ses poches, défroissa quelques billets, fit tinter les pièces.

- Trente-deux dollars et vingt cents. C'est tout ce que j'ai.

Il avait menti. Il n'avait pas besoin du reste de l'argent puisqu'il avait décidé de mourir, mais il estimait que la machine ne valait pas cinquante dollars. Il refusait de se laisser abuser par cette vieille roublarde.

Elle fit un signe de tête négatif.

- Il manque la lettre G, insista-t-il. Sans G, on ne peut rien faire. Trente-deux dollars et vingt cents, c'est plus que suffisant pour une machine inutilisable.

- Il y a toujours moyen de remplacer un mot par un autre, objecta-t-elle avec un sourire.

- Non. Je m'appelle Sagnier, avec un G. Je ne peux pas contourner l'essence de ce que je suis.

- Si, vous le pouvez. Et vous le ferez.

Exaspéré, il désigna le I Ching, bardé d'idéogrammes incompréhensibles.

- C'est lui qui vous l'a dit ?

- Il me parle depuis cent cinquante ans, approuva-t-elle. À peu près l'âge de la machine. Et le mien.

William leva les yeux au ciel.

- Vous avez cent cinquante ans, bien sûr, soupira-t-il. Et moi, quatre-vingt-dix. Alors, vous me la laissez ou pas ?

Elle le dévisagea d'un air préoccupé.

- J'espère que vous êtes un homme bon.

- Plus pour très longtemps, malheureusement...

Il ôta la feuille du rouleau, la plia, la fourra dans sa poche et prit la machine. Ça allait être lourd, mais le port n'était qu'à quelques centaines de mètres. Au moment de quitter le garage, il avisa un amas de cordages.

- Je peux prendre une corde, s'il vous plaît ? "

MA NOTE : 4/5

Je voulais mettre un 5 mais bon, je suis forcée d'admettre que ce récit est très bien structuré et écrit. Tout y est ! Cependant je me dois de justifier mon 4. Effectivement, la morale du récit m'a quelque peu gênée. Non pas que la noirceur soit à critiquer (bien au contraire) mais si on part du principe que William paye pour le mal qu'il commet à travers sa soif de vengeance, pourquoi n'en est-il pas de même avec l'autre personnage masculin du roman, Jack ? Après tout il a volé un manuscrit, c'est un imposteur, on ne peut pas dire que ce soit un mec bien et même s'il a compris le danger et la menace de la machine il n'en reste pas moins qu'il s'est servi de William pour " sauver sa peau " ! La soif de vengeance de William peut-être comprise car après tout il s'est fait entuber sur tout la ligne (même s'il pouvait quand même se botter le cul et avancer plutôt que de s'apitoyer sur son sort) mais les motivations de Jack je ne les comprends pas ! Ou plutôt j'ai envie de dire que finalement les pourris s'en sortent toujours dans ce monde de merde. Non ? Certes, c'est une vue de l'esprit et ça n'entache en rien la qualité de ce roman à 4 mains. Outre les allusions à l'œuvre de Stephen King et à la nouvelle Machine divine à traitement de texte, on peut aussi trouver des allusions à La peau sur les os et Fenêtre secrète du même auteur. Grande admiratrice de Franck Thilliez, il était très sympathique de lire autre chose que la traque de malades mentaux et autres tueurs en série détraqués !

Comme quoi nul besoin de chercher très loin, nous avons de très bon écrivains français qui n'ont rien à envier à leur " maître " !

Ce roman mériterait d'être adapté au cinéma, le cadre d'Hong Kong se prêtant visuellement au récit mais pas que, il accentue aussi le côté exotique mais aussi étranger et oppressant.

Bon et puis difficile de ne pas débattre de la métaphore de l'écrivain et du livre dans le livre. L'encre rend fou, elle est comme le goût du sang : une fois qu'on y a goûté on ne peut plus penser à autre chose.

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